CARACTÈRES ETHNIQUES DE LA NATION ARGENTINE
Caractères des pays de plaines. — Obstacles qu'y rencontre la colonisation.
— Action lente de l'homme; action rapide des graminées et du troupeau sur le sol vierge de la pampa. — Action de la pampa sur l'habitant et sur la constitution de la race. — Le gaucho : ses caractères ethniques et sociaux.
— Origine de son nom. — Son histoire. — Ses poètes. — Ses historiens.
— Ses chefs. — Son rôle autrefois et aujourd'hui. — La société des villes.
— Classes sociales. — Hiérarchie et démocratie. — Créoles et étrangers. — L'infusion du sang étranger. — L'élaboration de la race pendant les trois siècles écoulés. >- Immigration primitive. — Espagnols, Juifs et Maures.
— Immigration moderne: son rôle, son importance, sa provenance.
L'usage est général de désigner toute la région qu'ouvre à la colonisation Testuaire de la Plata sous les noms de la Plata, les États de la Plata. Cette désignation vague contribue, pour sa bonne part, à créer des confusions, que quelques mots suffiront à dissiper.
Trois États dictincts, d'origine commune, anciennes colonies espagnoles, ont, depuis la proclamation de l'indépendance, au commencement de ce siècle, conquis leur individualité sur la rive de la Plata et de ses affluents, le Parana et l'Uruguay, qu'ils se sont partagés d'une façon inégale.
La rive orientale de l'estuaire du fleuve Uruguay appartient à la République de l'Uruguay, dont la capitale est Montevideo.
La création de ce petit État, dont le domaine faisait partie de la vice-royauté de la Plata et dont la frontière constitue la limite des possessions portugaises et espagnoles, fixées par la bulle d'Alexandre VI, jouit d'une indépendance garantie par l'intérêt qu'ont le Brésil et la République Argentine à ne pas se rencontrer sur les rives de la Plata,
La rive occidentale de la Plala, celle de TUruguay et les deux rives du Parana appartiennent à la République Argentine, dont le vaste territoire est sept fois grand comme la France.
Un troisième État, le Paraguay, sans grande importance politique, depuis la guerre de 4866 à 1870, qui Textermina, figure aussi parmi les États de la Plata, bien qu'il n'occupe que les rives d'un des affluents du Parana, affluent lui-môme de la Plata, le rio Paraguay.
Le centre commercial et social, la ville maîtresse de cet immense bassin est Buenos-Aires, capitale de la République Argentine.
Doit-elle cette supériorité incontestable et aujourd'hui définitive à une prédestination fatale? N'a-t-elle eu à recueillir que de faciles triomphes? Loin de là. Aucun point n'était moins indiqué par sa situation, ni par la nature, pour les destinées qui sont devenues les siennes.
C'est par hasard que le lieu où elle est aujourd'hui bâtie a été choisi, en 1535, par Mendoza, chef de la plus grosse expédition que l'Espagne eût dirigée sur ces contrées, composée de deux mille cinq cents hommes et de cinq cents chevaux. Cet important cortège était naturellement réparti sur de nombreuses caravelles et quelques goélettes d'un faible tirant d eau. On suivait la rive. Ce voyage de cabotage amena les goélettes à l'embouchure d'un ruisseau si peu important qu'aucun géographe n'a songé à lui donner un nom : il ofirait cependant un abri suffisant ; cette raison seule détermina Mendoza à y aborder. Rien n'aurait dû y retenir le fondateur d'une grande ville : pays plat et triste, habité par des peuplades misérables, plaine qui ne produisait et ne promettait rien, qu'il lui fallut se décider à quitter, après six mois de lutte, laissant derrière lui les cadavres de deux mille de ses compagnons.
Après cet échec, on pouvait affirmer que le lieu était mau-
dit. Peut-être tout autre peuple que le peuple espagnol eût-il renoncé à y reparaître, mais il est de la nature et du caract ère castillan de ne jamais accepter les défaites de son amour-propre, ténacité qui vient des excès de l'orgueil si l^on veut, qui a engendré ces efforts de patriotisme dont les Maures ont subi les coups redoublés et que Saragosse rappellera éternellement à la France sans Thumilier.
Un demi-siècle après, en 1580, Juan de Garay, capitainegénéral du Rio-do-la-Plata, quitta TAssomption avec soixante soldats, quelques officiers, des femmes guaranies et leurs enfants, fils d'Espagnols, et aborda le 11 juin au lieu où avait échoué Mendoza.
L'hiver, dans l'hémisphère sud, commence météorologiquement le 21 juin; la ville du Paraguay, que Garay et ses compagnons quittaient pour tenter cette aventure, ne connaît pas les frimas ; mais le parage où ils venaient s'établir, situé par 34° latitude, exposé aux vents du sud et du sud-est, qui viennent du pôle et de l'Océan, était moins tempéré : l'hiver, sans y être rude, y est assez froid pour imposer à l'homme l'obligation de se créer des abris et des ressources alimentaires, double nécessité qui devait contribuer à tremper vigoureusement ses habitants. La lutte contre l'Indien, commencée le premier jour^ continuée jusqu'au troisième centenaire de cette fondation, ne devait pas moins contribuer à éprouver la race et à la constituer fortement.
Rien n'a eu une influence plus directe sur les mœurs, sm* le développement social de la ville de Buenos-Aires et de la République Argentine que sa situation géographique à la 1 isière d'une plaine de cinq millions de kilomètres carrés, où un ennemi armé surveillait toujours ses habitants et ne les
laissait avancer et produire que pour les refouler, détruire ou enlever leurs productions.
La plaine impose à celui qui y pose sa tente une transformation physiologique. Elle fait de lui un autre homme après quelques années de contact. Y marcher à pied est à peu près impossible; Therbe, glissante Tété, mouillée d'une épaisse rosée froide Thiver, est un obstacle permanent. L'Indien, avant que l'Espagnol lui eût fourni le cheval, ne surmontait cet obstacle qu'en marchant enfile serrée, lun derrière Tautre, et faisant ainsi un sentier que tous suivaient, comme font dans l'air les bandes d'oiseaux migrateurs. Pour l'Européen, sans le cheval, la plaine est inaccessible; la nécessité en impose donc l'usage permanent ; cet usage énerve certaines facultés pour en développer d'autres, fait perdre l'habitude et le goût des travaux qui se font à pied. La vue, devant l'horizon sans limites, s'aiguise; l'œil s'habitue, sans effort, à distinguer chaque jour plus loin, l'esprit à scruter, plutôt qu'à agir, à attendre l'événement qu'il voit venir de loin plutôt qu'à aller au-devant de lui.
11 est de tradition de nier la poésie de la pampa. Elle diffère, au moins en cela, de l'Océan qui s'impose à l'admiration du vulgaire autant par la majesté réelle et l'infinie variété des spectacles que par la réputation que lui ont faite les poètes. La forêt et la montagne jouissent des mêmes privilèges que la mer. La pampa, au contraire, n'offre ni surprises ni grands spectacles. A première vue, Fhomme croit qu'il en a perçu tous les secrets. Elle a une longue réputation de platitude qui dispense même de la constater; à la longue, à vivre avec elle, on y découvre des beautés sévères, on comprend la variété des tableaux, que le soleil ou l'ombre, le calme ou la tempête, y réalisent à toute heure du jour.
L'étranger qui vient y résider et n'est pas fait à cette nudité sans ornements se désole d'abord du manque absolu d'arbres. Dès qu'il a planté sa tente, il répand, autour, des semences
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pleines de promesses, et, sur ce soi vierge où, toutes, elles prospèrent rapidement, il voit se dresser vite quelques tiges, qui lui promettent ombre et abri. Son rêve, après un printemps, est déjà presque réalisé : il a créé le taillis, il a dérobé la plaine à ses regards.
Pendant cette attente, ses idées se sont modifiées, son regard a, pendant une saison, sondé Thorizon.
Il y a vu, au loin, du côté de lest, le lever radieux du soleil s'élevant presque toujours dans un ciel pur; à certains jours, au sud, s'accumuler les buées épaisses que le vent brûlant du nord y apporte de Téquateur, Torage s'y former et venir, rasant le sol de la masse sombre de ses nuages épais, déchirés, de temps à autre, d'éclairs éblouissants, suivis d'éclats de tonnerre, plus bruyants et plus prolongés qu'en aucun lieu du monde. A l'ouest, chaque jour, il a observé le soleil des journées chaudes s'éteignant lentement, et sous l'éclat de ses rayons obliques, qui grandissent, s'élever, comme sur des échasses, le corps devenu énorme des bêtes de ses troupeaux. A midi, sous le soleil droit, l'atmosphère transparente a mis sous ses yeux ouverts des spectacles plus surprenants que ceux que ses rêves peuvent forger pendant son sommeil; la science la plus vulgaire l'avertit que ce sont des mirages ; qu'importe, si les yeux et l'esprit y trouvent leur régal!
La pampa, vue à travers ce miroir du rêve, vaut tous les paysages imaginés par les poètes, son spectacle trompeur suffit à remplir la vie oisive du pasteur. Là ce sont des lacs enveloppant des îles, des cours d'eau se découpant à l'horizon, qui, au lieu de couler, silencieux au fond de leur lit, comme les vulgaires cours d'eau des paysages réels, ont retourné l'image, et présentent sur la nue des berges renversées, bordées d'arbres, dont la frondaison est assez luxuriante pour que les yeux affirment qu'ils joignent le ciel à la teire. La raison, égarée, ne songe même pas à protester contre ces enchan-
tcments que la vue découvre, et le spectateur se promet d'aller le lendemaiu reconnaître cet endroit éloigné, où il est passé, cependant, hier encore — il le croit du moins, en doute déjà.
Le lendemain, ses yeux sont ailleurs, oîi le sollicitent de nouvelles merveilles qui, pour se montrer à un autre coin de rhorizon, n'en sont pas plus réelles ; ce sont toujours des eaux transparentes, un Corot réalisé, un brouillard chaud de tons et de coloris, qui promet une fraîcheur trompeuse à Theure la plus difficile à passer. Il a beau reconnaître ses erreurs après de longues courses toujours reprises, avoir vu fuir, toujours, devant lui, ce paysage, qui cependant ne se déplace pas, et, tout à coup, disparaître, pour laisser Tœil désabusé ; il a beau retrouver sur le sol les réalités de la nature, il ne s'en attache pas moins à ce cadre qui l'entoure, où une sorte de magie fait apparaître, pour la distraction de ses yeux, des tableaux toujours nouveaux et toujours enchanteurs.
II ne songe plus alors à s'inquiéter de ces arbres, que son zèle de nouveau venu a placés là. Ils ont poussé, cependant; rhiver les a dépouillés une fois déjà , sur l'horizon leur silhouette apparaissait à peine; le printemps gonfle leurs veines, multiplie leurs rameaux. Un beau jour, il est surpris par la gêne que lui apporte ce rideau, qu'il avait pris tant de peine, au premier jour, à élever entre lui et l'horizon. L'habitude est prise. Il veut tout embrasser de son regard; ses poumons ont besoin de tout l'air qui circule dans la plaine ; sa vue, par un exercice inconscient de chaque instant, a pris l'habitude d'un effort à longue portée, elle est comme un muscle longtemps fortifié par des tensions continues, qui devient incapable d'un petit effort et n'en peut plus faire que de grands. Tranquillement, cet arbre, qu'il avait apporté de loin, protégé contre le vent, garanti des fourmis, il le coupe au pied, le couche sur le sol et fait, avec dédain, de
cet abri rêvé, un siège où il viendra s'asseoir pour voir loin il n'y a plus que cela qui lui plaise.
La fertilité de la plaine, autant que la vie rude qu'elle impose, ont déterminé les caractères spécifiques de la race qui s'y est élaborée et constituée.
L'aspect primitif du sol, quand les Espagnols y débarquèrent, était, sur le littoral, ce qu'il est encore aujourd'hui à la lisière du pays peuplé, dans cette zone où le bétail n'a pas encore pénétré et où il n'a pas opéré cette transformation des surfaces qui est son œuvre. Terrain d'alluvions, constitué par l'accumulation, depuis trente mille ans, des parcelles de sable fin que les eaux du continent ont toujours charrié, il n'avait encore rien produit.
Le sol du littoral était, précisément, celui dont la formation était le plus moderne, le sable, que le courant avait déposé la veille, formait l'étroite bande, sans consistance encore et sans fixité, succédant aux dépôts laissés le jour précédent et chaque jour depuis trente mille ans. L'évolution géologique de ce sol ne semblait pas terminée. Aujourd'hui encore, les eaux l'augmentent, apportant, au même lieu, les assises des bancs de sable dont le temps fait des îles, comme il a formé autrefois la plaine pampéenne. La formation la plus ancienne est donc celle qui est le plus rapprochée des Andes. Celle de la rive, celle qui se fixe à peine dans le lit du fleuve, ces îles qui se déplacent encore, ces plages qui, par un caprice des eaux, s'avancent aujourd'hui pour reculer demain, c'est la terre nouvelle, celle où la nature, pendant l'époque moderne, n'a eu le temps de rien préparer pour Thomme trop pressé , à ce qu'il semble, de la surprendre au milieu de son œuvre lente, dont les résultats étaient réservés à des générations futures.
Du côté des Andes, en raison même de la formation géologique plus ancienne, la végétation, abritée parles contreforts, fécondée par des pluies fréquentes, avait pu se former sur un sol mieux préparé. De là elle est descendue dans la plaine : des graines fécondes, portées par le vent, ont créé, dans quelques coins privilégiés, un commencement de végétation arborescente. Entre le littoral où Ton abordait et le lieu où cette végétation indiquait une terre fertile et offrait quelques ressources naturelles, il y avait à traverser deux cents lieues de plaine, défendue par Tindigène, qui n'en permettait pas l'accès. Dans ce grand espace, la surface du sol sablonneux était sans consistance, le moindre vent soulevait des nuées de cristaux siliceux; de loin en loin, des touffes d'herbes, hautes et coupantes, maintenaient autour de leurs racines, à Tombre de leurs tiges, un peu de ce sable que leurs débris fertilisaient. Cet humus superficiel, à peine perceptible, suffit à préparer Tavenir des graminées, apportées parmi la provision de fourrages des chevaux de l'expédition.
La civilisation ne marche pas dans la plaine comme dans la forêt : Thomme ne peut la lui imposer comme il l'impose à celle-ci par cette destruction que Ton nomme défrichement. Jouet d'une illusion, victime de ce mirage qui fuit tous les jours devant lui, il croit qu'elle est toute à lui, il est tout à elle. Ce qu'il ne peut pas faire, une semence inconsciente, venue on ne sait d'où, le réalise. La graminée, qui s'est semée d'elle-même, retient, dans ses racines chevelues, le sable superficiel qui se fixe et devient humus ; le couvert est mis par la nature pour le premier troupeau, et, sous le pas de celui-ci, l'œuvre commencée se consolide, l'humus se solidifie, le sol se forme, la fertilité latente apparaît.
L'homme, qui n'est pour rien dans ce travail, en a tous les profits. La race nouvelle, qui s'élabore, acquiert, au milieu de cette vie facile, ses caractères constitutifs, son esprit général,
ses mœurs; race contemplative, peu pressée de réaliser aujourd'hui ce qu'elle pourra faire demain, peu soucieuse de Tavenir des générations prochaines. Le champ et le troupeau ne sont-ils pas là pour préparer et garantir le lendemain ? La vie, assurée sans effort, donne Thabitude de vivre sans en faire aucun ; mais ces loisirs, cette longue hérédité de bienêtre sans labeur donne aussi à cette race, dont le membre le plus pauvre ne s'est courbé jamais vers le sol et ne daigne même pas marcher à pied, tous les dehors d'une race noble, les traits calmes, le regard franc, les membres grêles, les extrémités fines. La rudesse du milieu, où la vie est triste et quelque peu sauvage, le trempe vigoureusement, en même temps qu'elle lui inspire le goût immodéré de la liberté, de l'isolement, de l'individualisme.
L'histoire du peuple qui forme aujourd'hui la République Argentine est là pour démontrer que la vie de la plaine a inspiré à ses habitants toutes leurs qualités de hardiesse, de résistance à la fatigue, nécessaires pour arrivera la posséder, à la dompter, leurs facultés de pénétration, qui en font des observateurs si judicieux, habitués qu'ils sont à se guider seuls, à se défendre seuls^ à reconnaître au loin le danger le moins perceptible, à scruter à fond la pensée de celui qu'ils approchent et que de loin ils prennent le temps de deviner.
Le tjrpe créé par la plaine, qui est né d'elle, est connu et jouit d'une célébrité romanesque en Europe, il a défrayé les récits des conteurs et des observateurs superficiels : c'est le gaucho.
L'origine de son nom, qui date à peine de deux siècles, est obscure. Elle est possible cependant à recomposer. A Tépoque
des premiers établissements en Amérique, l'Espagne était, depuis peu, victorieuse des Maures : beaucoup de ces vaincus émîgrèrent. Ils trouvèrent dans la pampa un milieu où reprendre les traditions de vie pastorale de leurs ancêtres; les premiers ils s'écartèrent des fossés de la ville pour prendre soin des premiers troupeaux. Cela est si vrai que ce sont des mots arabes qui désignent dans la campagne plusieurs des usages ou des outils qui s'y emploient, le puits y est dénommé : jagiiel^ du nom arabe, et non joozo, du nom espagnol; c'est à la mode arabe que les pasteurs puisent Teau. C'est aussi un nom arabe défiguré que celui de gaucho.
Il se prononce y a-ow-^cAo, et la parenté est facile à retrouver avec le mot chaouchj qui se prononce tcha^ouch, et qui, en arabe, signifie conducteur de troupeaux*. En Andalousie encore, à Séville, à Valence même, le conducteur de troupeaux se nomme chaoucho; ce nom est donné aussi à celui qui amène les taureaux du pâturage à la plaza. Il est facile de comprendre comment il est devenu en Amérique celui du pasteur des plaines ; il est facile d'entendre aussi comment, à être prononcé par les Indiens, la première syllabe est devenue gutturale. L'origine de ce groupe social, dont le rôle est si considérable dans l'histoire de la civilisation de la pampa, est moins obscure, en somme, qu'il ne semble, et l'étymologie de son nom nous la révèle en nous indiquant son caractère originel.
Le gaucho n'est pas, en effet, une race, comme on le croit généralement de loin, c'est une classe sociale. C'est le propre d'une classe sociale de se former» peu à peu, d'une façon insensible, surtout dans un milieu nouveau, sans que personne songe à noter les faits obscurs au milieu desquels elle se développe. L§ gaucho n'a eu d'histoire qu'après l'avoir lui-
i . Cette étymologie noas est tout à fait personnelle, mais aucune autre n'a été proposée qui présente autant de vraisemblance.
même faite, sans récrire; son nom de conducteur de troupeaux n'a été celui d'une classe que le jour où cette classe a eu démontré, par des faits nombreux, répartis sur un assez long espace de temps, son existence et sa vitalité.
Son utilité sociale a pu longtemps être ignorée; elle a été, dès le premier jour incontestable. Si elle a échappé longtemps à l'investigation, c'est que ceux qui menaient la vie de pasteurs affectaient les caractères d'une race nouvelle, sorte de greffe de la race conquérante sur le tronc de la race indigène, et constituaient entre les deux une transition.
Au début de la colonie, l'égalité était une tendance plutôt qu'un fait. Il y avait entre les chefs et les soldats une hiérarchie; la distribution des terres ne se faisait pas entre eux d'une façon égale, la répartition des Indiens destinés à les cultiver était calculée suivant le rang et l'importance des uns et des autres. Si plus tard la vie en commun, le peu de valeur des terres et des produits devaient faire de l'égalité des conditions la loi commune, la nécessité de vivre et de produire, les goûts variés devaient attirer quelques colons hors des villes pendant que d'autres s'y casernaient.
Dans la campagne, où ils s'établissaient, a toujours existé une zone contestée entre Tlndien refoulé et le colon conquérant : cette zone a été reculée à chaque génération, le rayon s'en est agrandi; mais elle a été toujours le terrain, le milieu demi-barbare, où est né, où s'est formé, où s'est développé et multiplié le gaucho, y prenant des habitudes de vivre qui lui sont spéciales, y puisant un caractère ethnique nouveau accentué par des unions hybrides.
Dans cette zone intermédiaire, en effet, les plumiers Espagnols ou les premiers Maures qui se sont établis ont rencontré ou recueilli des Indiens disposés à la soumission ; c'est avec eux qu'ils ont vécu, avec leurs femmes qu'ils se sont
alliés, créant ainsi, dans un milieu de transition, une race de transition, une classe sociale de transition.
Cet homme des champs, ce solitaire de la pampa, s est formé à égale distance de la civilisation et de la barbarie, vivant hors de la cité, mais aussi hors de la tribu, ne connaissant ni Tune ni l'autre de ces organisations sociales, individualiste à Texcès, habitué dès le premier jour, et, depuis trois siècles, à l'isolement et à l'oisiveté lucrative, ne comptant que sur lui-même et sur son habileté dans la chasse des animaux, au milieu des pâturages, pour se procurer des moyens d'existence. Il n'a jamais connu ni la valeur ni l'emploi de l'argent, et, s'il lui en tombe, il ne laissera pas le soleil se coucher sans avoir tout gaspillé au vent de sa fantaisie : tout lui est bon pourvu que pas un sou ne lui reste, il invite tout le monde, et gorge le premier venu, c'est le blesser que de lui refuser : après un jour d'abondance, une semaine de disette, peu lui importe.
Il ne connaît pas la loi civile ; pendant des siècles, elle ne lui a pas manifesté sa présence, il nsdt et meurt sans qu aucun registre le constate : la plaine est à lui, il est habitué à voir de telles immensités sans emploi qu'il ne lui donne en général aucune valeur. L'étranger l'étonné par ses facultés d'appropriation de la terre, mais il ne croit pas à sa supériorité, dédaigne ce gringo qui ne sait pas monter à cheval, et s'en éloigne, pour avancer dans le désert, comme " il le fait, depuis trois siècles, devant la culture et la division de la propriété.
S'il est différent de l'habitant des autres plaines, par son ignorance de la vie de la tribu et même de la vie de famille, il ne s'en distingue pas moins par son détachement de la religion et son peu de disposition au fanatisme. Personne ne lui a inculqué de principes religieux. Il est catholique,
papiste, suivant son expression, mais il entend par ià le respect d un Dieu que son imagination seule lui désigne, son respect de la croix, des églises et, en général, des signes du catholi- ' cisme. Dans le danger, il fait une croix de son pouce et d'un doigt de la main, la baise, et s'en remet de son sort à cette courte prière.
De tout temps on Teût étonné si on lui eût dit qu'il était Espagnol ou descendant d'Espagnol, et la vérité est, qu'entre lui et eux, la différence était grande. On l'eût injurié si on lui eût dit qu'il était descendant d'Indien : l'Indien n'est pas chrétien, et lui est chrétien et fils de chrétien, ce qui pour lui signifie civilisé. Et, de fait, il est civilisé dans un milieu barbare, et en cela encore il rappelle son origine arabe.
Ce ne sont pas les qualités instinctives de l'homme primitif qui dominent en lui, ce sont les qualités héréditaires des nobles races dont il descend. Il est, au physique, élégant et agile, souple et nerveux; la continuelle gymnastique du cheval lui a donné une dextérité admirable; ses attaches fines dénoncent une longue oisiveté.
Il a ses poètes. Empreint lui-même d'une certaine poésie, nonchalant, contemplatif, vivant dans une nature vierge, fils d'hommes civilisés, il a su saisir sur le vif le côté poétique de sa vie spéciale, et traduire la poésie des plaines et de son genre de vie.
Il parle volontiers en vers, fait lui-même des ballades. Parmi les gauchos, le payador, sorte de trouvère, est fréquent ; c'est à proprement parler un improvisateur en vers ; le verbe payar^ entré dans la langue du gaucho, signifie converser par demandes et réponses en vers. Dans leurs fêtes, ce jeu a un grand succès et beaucoup y brillent.
Pour en bien comprendre la finesse, il faut connaître à fond leur langage particulier, l'origine de leurs métaphores.
prises dans les tableaux et les événements qui les entourent. Il faut une certaine habitude pour saisir au passage les demi-mots et les demi-figures ; il est surtout impossible de les traduire. Beaucoup de ces ballades ne sont pas écrites; pour en faire une récolte curieuse, il faudrait traverser la pampa dans tous les sens, un crayon à la main : on en trouverait de fort originales. On assisterait même à leur éclosion. Le soir, autour d'une bouteille de genièvre, pendant qu'un des assistants louche Téternelle guitare, le payador, sur un ton monotone, débite quelques vers où se reflète rheure actuelle, et, peu à peu s'échauffant, se hausse à des accents vraiment poétiques, où Tidée et la peintm^e à traits accentués a plus de valeur que Tharmonie, généralement un peu monotone et languissante.
Le payador s'élève quelquefois jusqu'à la poésie écrite; mais ce n'est plus alors un gaucho^ c'est un payador lettré, habitant de la plaine par occasion, saisi de sa poésie, se passionnant pour la vie de cette classe sociale qu'il a pénétrée par un long contact, rendant alors l'esprit, la pensée, le geste, le langage de son modèle. Citons les plus connus et les plus considérables : Ascasubi, Stanislas del Campo, José Hernandez.
Le gaucho a eu ses historiens^ le jour où il a eu son histoire, le jour où il s'est choisi des chefs. Vivant seul, ne reconnaissant pas le lien de la tribu, il s'est attaché exclusivement à un chef, le caudillo, se divisant sous ses ordres par régions,
l. Citons, au premier rang, le D' Sarmienlo et son ouvrage universellement connu, Facundo Quiroga; le général Mitre, dans sa remarquable histoire de Tindépendance argentine, modestement intitulée Historiti del gênerai Belgraiio ; le D' Vicente F. Lopez, dans le monument qu'il élève à l'iiisloire de cette période des annales de son pays, où Ton retrouve le style dramatique et pittoresque de Macaulay. Nous nous sommes permis d'ajouter à nos observations personnelles quelques traits empruntés à chacun de ces illustres écrivains.
reconnaissant une sorte de cohésion géographique, cantonale, si Ton peut comparer ce système de division territoriale limitée, à des étendues immenses de territoire et à des gens isolés sur un champ si vaste. Il n'admettait d'être enrégimenté que par sa volonté et sous un chef de son choix, sinon la désertion était pour lui le plus saint des devoirs. Si, par chance, il acceptait son sort, ses instincts de fauve, sasohriété, sa résistance à la fatigue, sa connaissance du moindre brin d'herbe en faisaient, pour la guerre de plaine, un soldat incomparable.
Avant les guerres de l'Indépendance, il n'avait que deux théâtres où exercer ses qualités d'homme de guerre : la contrebande et les campagnes contre l'Indien. Dans celles-ci, il mettait en œuvre, avec tous ses instincts, toutes les ruses que le sauvage lui avait apprises. Contre ce primitif, il luttait luimême en primitif. 11 savait, comme lui, distinguer au mouvement des herbes, à celui des fauves dans la plaine, la présence d'un ennemi, comme lui se dissimuler à cheval, ramper, donner à un escadron de cavaliers l'apparence au loin d'une troupe de chevaux libres, paraître et se dérober; il avait pris à l'Indien ses armes, le lasso et les bolas, et les maniait mieux que lui : il lui avait fourni le cheval et avait appris à s'en servir comme lui.
Au siècle dernier, la contrebande était une véritable entreprise de guerre, montée plutôt par haine contre l'Espagne que dans l'espoir d'un gain exceptionnel. En pays espagnol, c'étaient les Portugais qui la fomentaient, ils en avaient tous les profits, le gaucho qui les servait en avait tous les périls. C'était, au reste, un métier honoré. On disait avec respect : « Un haut et puissant contrebandier ». Il fallait, pour ces expéditions, des hommes décidés à tout, connaissant parfaitement le désert. L'ennemi était le prévôt de la hermandad^ sorte de maréchaussée. Il fallait à tout prix lui échapper, le
dépister, et, pour cela, répandre la terreur, fermer la bouche aux délations par des châtiments sévères, parmi lesquels le meurtre ou Tincendie où périssait la famille du délateur. Aussi l'habitant paisible de la campagne qui n'avait pas ces mœurs, qui n'était gaucho que de nom, voyait-il d'un œil aussi méfiant le gaucho en expédition que le prévôt de la maréchaussée. Il était pour l'un un complice forcé et pour l'autre un criminel présumé.
C'est dans la première moitié de notre siècle que le gaucho est devenu un personnage. Son champ d'action s'est élargi, il n'a plus pour théâtre seulement la plaine, mais la politique.
Plus que jamais il s'est groupé autour des caudillos, et, en donnant à ceux-ci un grand rôle dans la direction des affaires, a mis plus d'une fois en péril la liberté et la civilisation. L'époque de son apogée fut, en 1813, avec Artigas, à Montevideo, cet ancien contrebandier insaisissable, qui crut à la force de résistance de la royauté et prit d'abord parti pour elle contre l'Indépendance, et, en 1830, avec Rosas, qui se faisant gloire d'être un gaucho, s'appuya sur les gauchos contre l'aristocratie du pays, et réussit à les grandir, aux dépens de celle-ci, pendant les vingt ans de sa dictature.
L'aristocratie, ou tout au moins la classe éleyée du pays, riche et instruite, a eu son heure de revanche, a repris son poste à la direction des affaires et assuré le triomphe d'une constitution républicaine et démocratique. Le gaucho est rentré dans son rancho^ il a repris sa guitare et sa vie de pasteur. Les différences entre lui et le campagnard paisible se sont fondues ; les plus indomptables sont allés grossir les rangs des Indiens insoumis et ont été détruits avec eux.
D'autres, sans s'astreindre à toutes les lois sociales et sans s'y soustraire violemment, se sont rapprochés de la vie pai-
sible, en restant nomades. Ils marchent à Tavant-garde, possèdent un troupeau, ou surveillent celui qu'on leur a confié, ne payent ni loyer, ni impôt; ils occupent et ne possèdent pas la terre. Si un jour un propriétaire se présente, ils ne lui demandent ni titre, ni justification; c'est pour eux un homme de la ville, connaissant les lois, qu'ils ignorent, et les honmaes de loi, dont ils ont grand peur; ce jour-là, ils émigrent, reprennent leur marche en avant, occupant tour à tour les meilleurs sites et ne songeant jamais à réclamer le bénéfice de lois, faites pour eux, favorables à loccupant, qui leur auraient dix fois permis d'acquérir, avec peu de chose, un morceau de ces terres publiques qui prennent à chaque génération une plus grande valeur.
Ce profit est pour les descendants de ceux dont leurs pères étaient les égaux. Pour eux, cette aristocratie, qu'ils distinguent mal et connaissent peu, en qui ils sont bien près de voir des maîtres, se divise en deux classes : les docteurs et les étrangers. Tout homme des villes est, pour eux, un docteur, appellation générique des hommes de loi et des hommes qui savent, ou un étranger, toujours commerçant : les Espagnols étaient commerçants et étrangers; ils ont pris, à l'époque coloniale, l'habitude de ne pas distinguer et conservé une égale horreur pour l'homme qui n'est pas de leur pays et pour celui qui vend, et — injure suprême ! — leur l'efuse souvent le crédit, dont leur raison se passe, mais que leur ivresse réclame.
Dans la société des villes, l'esprit démocratique a dominé dès longtemps. On vit, on respire au milieu de cet air ambiant. Ce n'est pas à dire que la hiérarchie n'y existe pas, que ce soit là une société ouverte où entre qui veut, pour occuper la place de son choix.
Il n'en a jamais été ainsi. Par cela même que la colonie présente, à lorigine, Timage exacte d'un navire en mer, où personne ne possède rien en propre, où tout le monde vit en commun sur les provisions communes, quelqu'un préside à leur répartition. Il y a un chef, des officiers et des hommes dont les services contribuent à l'œuvre commune. La première répartition des terres se fait en respectant cette hiérarchie : première inégalité, sans grande portée en raison du peu de valeur de ces dons de joyeuse anivée, la terre avant deux siècles n'aura pas de valeur. Plus tard, l'introduction et l'accroissement excessif des troupeaux, qui se reproduisent sans travail, rétablira l'égalité des conditions entre les colons. Mais la création de fonctions élevées et rétribuées, l'arrivée continue de commerçants d'Espagne rétabliront des divisions de classes et imprimeront à la colonie l'idée de hiérarchie.
L'Indépendance, les troubles de cette époque de révolution qui dure un demi-siècle, l'insécurité, la pauvreté qui en résultent, passent le niveau sur cette société naissante; elle reprend ses assises égalitaires, ses habitudes démocratiques, mais elle n'en conserve pas moins sa hiérarchie, ses subdivisions sociales, tout en les limitant.
Ces inégalités, ce n'est ni l'argent ni la naissance qui les déterminent ; mais cependant la naissance et l'argent servent à les établir. Les grandes fortunes, dès longtemps formées par la possession ancienne de la terre, donnent à ceux qui les détiennent les moyens de se distinguer et de jouer au grand seigneur, et, comme la fortune n'a pas ici d'autre source que la possession de la terre longtemps conservée, la classe aristocratique de riches propriétaires se compose de gens qui sont nés, si ce mot ne jure pas dans une démocratie.
Être né, dans le sens local et démocratique, c'est être d'une origine connue, avoir des antécédents, n'être pas le premier venu. A cela se réduisent les distinctions sociales.
Ce n'est pas à dire que les hommes ne recherchent pas une société de leur choix et par conséquent ne se groupent pas au gré de leurs occupations journalières ; la nature de cellesci produit des groupes sociaux, mais ces groupes sont juxtaposés sans être hiérarchiques.
Le fonctionnaire du rang le plus élevé attendrait vainement l'hommage qu il se croit dû, en raison de sa fonction, de la part de ses concitoyens, qui sont tous ses égaux. L'homme riche n'est pas habitué à plus de considération spéciale.
Les usages sont plus ou moins raffinés, suivant les milieux où l'on se trouve, et l'on peut rechercher ces milieux ; mais la première condition pour y pénétrer est de ne pas y être pour tous un inconnu. Il y faut conquérir ce rang que l'on convoite si l'on est un nouveau venu, un étranger, ou un fils de ses œuvres. Seuls, ceux qui ont une origine ancienne dans le pays, ou sont alliés à une famille anciennement connue, y sont reçus sans conteste, quel que soit l'état de leur fortune, quelle que soit même leur condition sociale, diminuée par des revers, ou restée de tous temps modeste.
C'est un meilleur titre pour ouvrir les portes de cette sorte d'aristocratie démocratique des villes, d'être anciennement connu et pauvre que d'avoir conquis subitement une grande fortune sans avoir d'antécédents connus.
C'est que, dans cette société, qui s'est formée lentement à travers les âges, dans l'isolement, les relations sociales comportent une intimité plus grande qu'ailleurs, familière et aussi familiale, et qu'ouvrir les portes d'un groupe, c'est lui ouvrir celle des familles qui le composent et en forment une sorte de grande communauté.
Cette porte, un étranger ne la franchit jamais complètement. Riche ou d'éducation raffinée, il est admis facilement; familièrement, jamais. Il n'arrive jamais à être tout à fait de la famille, même de celle où il est entré par un mariage. Ses
fils, il s'en apercevra vite, seront traités autrement que lui. Ds sont créoles.
C est là le grand mot, que rend mal, au reste, le mot créole, tel que nous le comprenons. En français, être créole, c'est être né, dans les colonies, de parents européens. Criollo^ en espagnol, d'où le mot créole dérive, a un autre sens plus précis. Être criollo^ c'est, à proprement, être du cru.
Comment s'étonner que ces différences sociales existent, puisque c'est cette différence d'origine qui a déchaîné toutes les haines, créé toutes les divisions du temps de la colonie, qui a déterminé l'explosion de la révolution, aussi bien ici qu'aux États-Unis, entre les Espagnols et les fils d'Espagnols, les cnollos?
Cette distinction a plus de portée que celle même de la couleur. Personne, ici, n'attache d'importance aux teints bistrés, aux cheveux plats ou crépus, le blond ne fait pas prime, le noir ne fait pas horreur. Si l'on ne rencontre de nègres dans la société que par exception, cela ne tient à aucune exclusion dont la loi ou les mœurs les aient frappés : ils ne se sont pas élevés encore dans l'échelle sociale, mais rien ne les empêche de le faire ; ils n'ont encore atteint qu'au grade d'huissiers dans les ministères, mais rien ne s'oppose, l'éducation aidant, à ce qu'ils remplacent un jour les ministres. Les mulâtres ont déjà fait un beau chemin, nous ne dirons pas lequel ; à quoi bon rappeler qu'ils le sont à ceux qui l'ont oublié, ou qui l'ont fait oublier.
La grande variété de nuances et de carnations, les unions désordonnées entre les Maures, les Espagnols et les Indiens, les nègres et les blancs, les métis de ces deux origines avec les blancs, les nègres et d'autres métis, ont créé une telle
gamme de couleurs, que l'ethnographie doit renoncer à les classer. Mais on peut retenir un fait constaté et facilement contrôlable : les produits de ces mélanges manquent de qualités ethniques, leur sang manque de vigueur autant que de fixité ; les métis parviennent difficilement à s'élever audessus de leur condition; toutes les aspirations leur sont permises, la force leur manque pour les réaliser et ils se perpétuent dans les conditions les plus humbles.
L'Indien, qui est le substrahim de ces dégénérescences sociales, a été le premier à disparaître, absorbé et surtout détruit. Il y a de ce phénomène des raisons multiples. Les sévices contre les indigènes ont été, croyons-nous, la cause (le destruction la moins active. Il y en a d'autres, et, parmi elles, l'importation par l'étranger des germes morbides de maladies contagieuses. Latents chez l'Européen, parce que sa constitution plus robuste a pris, dès longtemps, l'habitude d'y résister, et que l'hérédité a produit une sorte de préservation protectrice qui en atténue les effets, ces germes importés sont le plus souvent mortels pour l'indigène.
C'est ainsi que le mal, dont Voltaire accuse l'Amérique d'avoir empoisonné l'Europe, en y faisant d'humbles et aussi d'illustres victimes, comme François I", était simplement ime maladie européenne ancienne, presque éteinte ; régénérée par une culture antihygiénique dans le sang des indigènes en contact avec les Européens, elle fut réimportée par eux.
Beaucoup d'autres maladies graves ont subi dans les pays neufs la même recrudescence : la petite vérole, si répandue en Europe au xvn® siècle et au xviii° siècle, est devenue, par la culture de son germe morbide dans le sang des indigènes américains et des néo-américains, une petite vérole noire, affectant des formes nouvelles rapidement mortelles et dont la vaccine n'énerve pas le germe.
Quelles que soient les causes qui l'aient activée, la destruction de la race indienne par le conquérant ou par son simple
contact a été assez rapide pour que Ton puisse tenir peu de compte de ceux qui sont morts en combattant, le nombre en est relativement minime. L'aclion des indigènes dans la formation de la race ne saurait être considérée comme négligeable, mais elle est aujourd'hui terminée. Ce n'est plus dans la pampa, c'est en Europe que gisent les sources de sang nouveau qui inonde ce vaste territoire.
Dire quel est l'avenir est au-dessus de la prévision et de la science des ethnographes. D'origine, la race était espagnole, elle ne l'est déjà plus, tout en restant jusqu'ici latine. Les modifications que subit la langue espagnole qui s'y parle, la race les subit d'une façon aussi visible et aussi rapide.
On peut dire que, jusqu'au xix° siècle, l'Espagne seule a apporté, dans la constitution de la race, des éléments nouveaux. Elle interdisait l'entrée dans la colonie à tout étranger. La seule exception que l'histoire ait notée est celle faite par Charles-Quint, en 1535, au profit de quelques Allemands, ses sujets d'outre-Rhin. Il autorisa une maison de banque de Francfort à fréter deux goélettes qui devaient se joindre à rexpédition de Mendoza et être destinées exclusivement à transporter des Allemands. C'est la seule fois, jusqu'au xix*» siècle, que la race saxonne aura été admise à mêler son sang, dans cette partie du continent, à celui des descendants directs des Espagnols. Encore exigeait-on de ces premiers immigrants qu'ils fussent catholiques et n'eussent pas été touchés de la contagion luthérienne.
Les premiers cheveux blonds que l'on ait pu observer sont venus de là. Il en est venu d'autres des Asturies, cette province d'Espagne étant la seule qui ait échappé à la domination mauresque. Défendue par Pelage I", elle ne souffrit jamais le contact des envahisseurs ; le patriotisme, dont elle donna
l'exemple, conserva ses qualités et sa pureté de race. Les familles de cette origine les ont perpétuées, et quelques-unes ont conservé le blond doré de leurs cheveux qui a le privilège d'être partout un signe de race.
D'Espagne vinrent aussi, à l'époque coloniale et dès le début de la conquête, des Maures et des Juifs. L'émigration de longtemps s'est recrutée parmi les déshérités du pays qui la fournit; parmi ceux-là, les Maures et descendants de Maures et les Juifs étaient ceux qui avaient le plus de raison de s'éloigner. Les premiers sont les ancêtres des gauchos, qui ont conservé leur type et leur profil, en même temps que leur manière de vivre; quant aux Juifs, ils se sont mêlés à la population chrétienne, qui les a absorbés. Pour bien des raisons, il leur a fallu accepter le baptême : c'était pour eux, comme pour tous les colons, la seule manière de posséder un état civil, une filiation régulière, de constater les liens de famille, de prendre rang dans la société, où le préjugé religieux était d'autant plus puissant que la distinction entre les sauvages et les conquérants s'exprimait par ces deux noms : chrétien et Indien. Leur présence ancienne se dénonce par les prénoms bibliques, que, dans les familles juives, on a, avec intention d'abord, inconsciemment ensuite, transmis aux descendants et qui sont encore si nombreux dans les villes argentines : les Isaac, Siméon, Ezéquiel, Samuel, Elia, Aaron, etc.
Depuis un demi-siècle, tous les peuples contribuent sinon également, au moins tous activement, à la constitution de la race. Tous les ans un sang nouveau afflue de tous les points du globe, d'Italie et de France surtout, de Belgique, d'Allemagne, d'Angleterre, d'Espagne, de Russie même et de Grèce. L'accroissement, autrefois très lent des villes, est aujourd'hui rapide.
En 1744, un recensement donnait, à la ville de Buenos- Aires, vieille de deux siècles, 11,220 habitants et 6,924 à la campagne.
En 1776, un recensement augmenté d'une classification donne les chiffres suivants :
En ville. A la campagne.
Espagnols i 5,719 9,732
Indiens 544 4,542
Métis 674
Mulâtres 3,i53 ( *'^^^
Nègres 4,H5 630
Le recensement, en 1801, donne, pour la Province et la ville de Buenos-Aires 72,000 habitants; en 1822, 137,492; en 1836, 170,000; en 1854, 248,000; en 1869, 493,000.
En 1887, la ville seule contient plus de quatre cent mille et la campagne de Buenos-Aires plus de huit cent mille habitants, ce qui constitue le tiers de la population totale de la République. C'est dans ce milieu, en rapport continuel avec l'Europe et recevant chaque jour ses arrivages, que l'influence des races étrangères a toujours été et sera toujours la plus active.
Les statistiques de l'immigration sont les seuls documents qui nous permettent d'en supputer et d'en préjuger les effets.
Dans la période de dix ans qui va de 1872 à 1882, le nombre des immigrants arrivés a été de quatre cent quatre-vingtdeux mille*, ainsi répartis :
Italiens 330,000
Espagnols 48,000
Français 47,000
Germains et Suisses 19,000
Anglais et Irlandais 40,500
Divers 21,500
1. Il faut calculer que cent mille de ces émigrants sont retournés dans
Si nous recherchons les chiffres généraux de la population, nous les trouvons divisés de la manière suivante :
Argentins 1,907,000
Italiens 339,000
Espagnols 161,000
Français 153,000
Anglais 51,000
Germains et Suisses 54,000
Divers 265,000
L'avenir de la race est donc livré à l'inconnu, et sera ce que la feront les hasards de cette invasion pacifique d une immigration s'accumulant sans mesure sur les assises étroites que lui fournit la population très peu nombreuse du pays.
Le sol sous son influence laborieuse se modifie déjà, la culture s'épand, le troupeau recule, le domaine de chaque pasteur s'amoindrit, la liberté de celui-ci et de celui-là est enfermée dans des limites plus étroites, les propriétés se ferment, les routes se tracent, les liens sociaux se resserrent, l'influence de la loi se fait mieux sentir, les villages se multiplient et se rapprochent, le municipc se crée et naissent les devoirs sociaux qu'il impose; au loin, très loin, le milieu est encore sauvage, l'habitant ne l'est plus nulle part, pas plus que le troupeau compté, marqué, surveillé. La pampa manque encore d'habitants, mais elle n'en exige pas, elle produit spontanément plus de richesses que des millions d'hommes n'en pourraient consommer et sans qu'il soit nécessaire à des milliers d'hommes de travailler pour les produire.
leur pays après un séjour d'un an ou deux : la statistique des départs accuse 181,000 sorties d'émigrants pendant ces dix ans. Les Italiens fournissent à eux seuls le plus gros chiffre.
Aussi conservera-t-ellc longtemps le privilège de contenir une race douce, que le poids du travail n'écrasera pas, qui aura toujours devant elle des espaces relativement grands que le troupeau conquerra pour elle, réalisant ce programme d une société libre de vivre tout entière dans la liberté en rejetant, comme les sociétés antiques, tout le poids du travail et de la production sur cet esclave, le troupeau, qui Tenrichit, en remplissant une fonction naturelle.