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CHAPITRE IV

Le monde littéraire. — Le joorûal. — La critique littéraire. — La bibliographie. — Auteurs, livres et éditeurs. — Lettrés et littérateurs. -- Le monde de la littérature. — Journalisme américain et journalisme français. — Tendance de la presse hispano-américaine. — Les journaux de Buenos- Aires : Nacion\ Prensa; Diario; Srid- America \ Tribuna nacional; Çénsor; Standard, — Journaux étrangers. — Les livres. — Histoire; poésie ; roman; chronique historique locale. — Livres de science; droit; médecine; agriculture.

La politique, nous l'avons vu^ absorbe à certaines heures toutes les forces de la nation. On peut dire qu'aucune intelligence n'échappe à son influence. Le monde judiciaire occupe, à côté du monde politique, une grande place dans la société, et joue un rôle social des plus importants. Il a, pendant longtemps, compris tous les hommes sortant des Universités ; qui disait docteur disait docteur en droit. C'était le seul titre universitaire qui couronnât une éducation complète ; l'Université n'était, à proprement parler, qu'une Faculté de droit, de sciences sociales, politiques et théologiques. C'était par l'étude du droit et par son couronnement, le titre de docteur, que l'on arrivait aux plus hautes fonctions de la République.

Depuis vingt ans, les choses se sont un peu modifiées, la Faculté de médecine, celle des sciences, les Écoles militaires et de marine, l'école des grandes affaires qui est partout, forment, à l'envi, des hommes, pour les grandes situations sociales, administratives, politiques et financières; le docteur en droit ne perd pas ses prérogatives et son rang privi-

légié, mais doit faire place à des rivaux d'origine différente.

An milieu de cette transformation, quelle place est faite à la littérature, aux écrivains de tous les genres, qui peuvent composer le monde littéraire?

La première question qui se pose est celle-ci : Y-a-t-il ici un monde littéraire?

Ce mot embrasse, nécessairement, un ensemble où figurent, — dans une société lettrée, dont les femmes s'occupent de lettres et des littérateurs, — des réunions littéraires, des lieux d'enseignement, où, au-dessus des lycées du second degré et des écoles élémentaires, s'ouvrent des Facultés pour les hautes études littéraires, où des librairies réunissent chaque ordre de productions, leur ouvrent l'accès du public, où des académies les couronnent.

Si je cherche ces institutions ou ces usages à Buenos- Aires, je suis obligé de confesser que je ne les aperçois encore ni réunies, ni isolées, essayant à peine de se créer.

D'abord, si l'enseignement à tous les degrés existe, comme nous l'avons vu déjà, nous avons noté, aussi, qu'il était, avant tout, utilitaire, qu'il visait à être, dans l'école primaire, secondaire ou supérieure, surtout et avant tout professionnel. Quel qu'il soit, il aboutit à une profession. Les lettres, que l'on enseigne dans les collèges, préparent à l'étude du droit, ouvrent la Faculté de droit, mais ne préparent pas à l'étude des lettres pour les lettres ; il n'y a pas, au-dessus de renseignement secondaire, de Facultés des lettres. Il n'y a pas, non plus, d'École normale supérieure, de concours pour l'entrée dans l'enseignement. Les Facultés et les collèges nationaux, qui ont à se recruter, choisissent les maîtres dont elles ont besoin, parmi les hommes qui, sortis des Facultés, exercent leur profession. Pour enseigner à l'Université, dans les lycées, le grec, l'histoire, la philosophie ou la philologie, ou toute autre matière de l'ordre littéraire, aussi bien que, pour l'une des branches du droit, on s'adressera à des doc-

teurs en droit, avocats, ou, quelquefois, à des étrangers, pourvus de diplômes spéciaux dans leurs pays; pour enseigner les sciences, à des docteurs en médecine, exerçant leur art, ou à des ingénieurs.

Si donc on avait à tracer les limites du monde littéraire, il faudrait y faire entrer tous ceux qui ont suivi les cours d'une Faculté et y ont pris leurs grades. C'est là plutôt ce que nous appelons, en France, le monde scientifique, en faisant entrer, dans ce mot, toutes les connaissances humaines : mais cela ne constitue pas le monde de la littérature.

Il faut chercher ailleurs.

Un guide qui pourrait nous diriger, à peu près sûrement, c'est le journal : son but étant de faire connaître au public tout ce qui se fait, se dit et s'écrit, nous devons trouver là, sûrement, des renseignements précis sur les œuvres qui composent le trésor littéraire de la nation.

Où sont les articles de critique littéraire et scientifique sur des œuvres locales? J'ai beau ouvrir, tous les jours, depuis vingt ans, les grandes feuilles quotidiennes qui se publient à Buenos-Aires, je dois confesser que ce que j'y relève sur ce point est bien peu de chose.

Il y a quelques années encore, il semble que la rubrique « Bibliographie » fut superflue; elle n'existait dans aucun journal. De temps à autre, le rédacteur de faits locaux trouvait, sur sa table, un livre, souvent un tas de brochures ; il les mentionnait pieusement, entre les chiens écrasés et les ivrognes bruyants, et passait. Derrière lui, il ne se trouvait ni critique, pour leur consacrer une colonne, ni libraire, pour les patronner comme éditeur; ajoutons qu'il n'y avait pas même de public, pour leur faire un sort : non habebant sua fata libelli\ s'ils avaient un sort, il était bien modeste.

Les œuvres de cette époque, qui n'est pas bien éloignée, étaient le résultat de longs travaux de quelques laborieux, écrivant pour leur plaisir, rêvant, sans doute, d'y trouver une

gloire passagère et locale, mais ne recherchant jamais Téditeur ni le public payant. On écrivait un livre, pas toujours très original, réminiscence des publications étrangères, sur les finances, Tagriculture , un voyage fait, une recherche d'histoire américaine, et on Timprimait à ses frais. Naturellement, pour qu'il remplît son objet, qui était de rapporter quelque gloire locale à son auteur, celui-ci le répandait parmi ses amis, en comblait le premier ban, en gratifiait encore le second, pénétrait même plus loin, laissait quelques relations éloignées en dehors de ses largesses : cet arrière-ban, il comptait que c'était le public, où il y aurait bien quelque curieux, qui lui ferait l'insigne honneur de payer, de ses deniers, le plaisir de le lire.

Celui-là, ce demi-inconnu, dont il ne savait pas le nom, mais qui savait le sien, il le rencontrait un jour, et s'entendait interpeller d'un salut satisfait. C'était la gloire qui venait, il se préparait déjà à en goûter les saveurs ; hélas ! il lui fallait se contenter de cette apostrophe, après les saluls d'usage :

— J'ai su que vous aviez publié un livre.

— Oui, une œuvre modeste.

— Mais, vous m'avez oublié; pourquoi ne me Tavez-vous pas envoyé ?

— Je pensais

— Envoyez-le-moi donc; je le lirai.

C'était là tout ce que recueillait l'auteur, quel qu'il fût; il lui fallait rentrer chez lui, écrire une nouvelle dédicace, se contenter de cette gloire insuffisante.

La critique n'existait pas, moins encore la réclame, que ne payait pas, encore, un libraire, désintéressé dans cette affaire, et que n'osaient pas s'offrir, à leurs frais, des auteurs trop consciencieux.

Ces mœurs se sont quelque peu modifiées. L'éditeur existe, qui prend aujourd'hui à son compte la publication

d'un ouvrage, et le lance, à côté des publications de statistique, de finances, d'agriculture, d'immigration et de colonisation, des récits d'expéditions militaires, des explorations, que le Gouvernement publie en très grand nombre.

Les journaux ont ouvert leurs colonnes, sinon encore à la critique, déjà du moins à Téloge des publications entreprises; le public qui achète les livres est plus nombreux, nombreuses les librairies qui le sollicitent. Enfin, il paraît tous les ans, un annuaire bibliographique, de quatre cents pages, employées à énumérer tout ce qui se publie et s'imprime dans la République Argentine.

Voilà le cadre. Les productions de l'esprit sont, aujourd'hui, cataloguées, quelque chose reste d'elles; il y a quelqu'un qui note, au passage, les brochures très nombreuses et les quelques livres, qui sortent, chaque jour, des imprimeries locales, ou sont imprimés à l'extérieur pour le compte d'éditeurs du cru. C'est quelque chose, c'est un commencement de considération, pour celui qui consacre ses forces à produire des œuvres, dont quelques-unes sont certainement utiles, dont l'ensemble constituera la littérature locale.

Si je parle, au passage, de ce commencement de considération, qu'apporte à l'écrivain le catalogue où il est nommé et classé parmi les littérateurs, c'est que j'ai eu l'occasion de noter, il n'y a pas bien longtemps encore, qu'elle ne s'est pas toujours manifestée.

Je me souviens, il y a quelques années, des relations, précieuses, que j'entretenais avec un des hommes qui ont le plus honoré la littérature hispano-américaine; je peux bien le nommer : c'était le regretté Juan M. Gutierrez. Lui aussi était sorti d'une école de droit, il avait, seul, poussé, au delà de l'enseignement secondaire, les études littéraires; il était devenu enfin l'homme éminent qui aurait si bien mérité de mourir à son poste de Recteur de l'Université. Il ne goûtait que les joies littéraires, avait la curiosité de toutes les tradi-

lions américaines, en rerherchail les traces dans la chronique, la faisait revivre, retrouvait toutes les pensées des premiers occupants de cette terre, les éclairait des puissants rayons de sa vaste intelligence. Mais, comme il n'était, avec tout cela, ni homme politique disposant d'influence, ni avocat groupant autour de lui une nombreuse clientèle, ni rien qu un grand esprit, il occupait dans la société un rang modeste. J*en causais avec des hommes qui Tappréciaient, et je n'en tirais qu^un geste et ce mot de compassion :

— Que voulez- vous? c'est un lettré!

On ne disait même pas, un littérateur ; la profession n'existait pas, n'était pas classée ; ce n'était qu'un lettré, pas môme, comme on dit en France, un homme de lettres.

Juan-Maria Gutierrez est mort ; il y a encore des lettrés, mais ce sont, aujourd'hui, des littérateurs, en possession d'une profession. Us ont, pour se faire connaître, le livre ; ils ont surtout, et, au-dessus de tout, le journal.

C'est là le grand véhicule de la littérature hispano-américaine, son centre de réunion, son académie ; c'est par lui et en lui qu'elle vit, qu'elle se produit, à lui qu'elle donne ses œuvres, par lui qu'elle acquiert la notoriété qui lui permet de solliciter le public, sous la forme du livre. C'est aussi le journal qui sert de piédestal à l'écrivain, parce qu'en même temps qu'il y écoule ses œuvres et y fait connaître ses pensées, il se rattache, par lui, à la politique, fait partie d'un groupe politique, en reçoit l'aide dont il dispose, en retour de l'éclat qu'il lui apporte quelquefois.

Il nous faut donc examiner le journal sous deux points de vue, celui de son existence propre, et celui de théâtre ouvert à la littérature.

CHAP. IV. - LA PRESSE ET LA LITTERATURE 40o

Il n'est permis à un Français de parler du journalisme américain que pour Fadmîrer, pour le traiter d'incomparable, pour s'étonner de son expansion. Cette admiration est d'autant plus impartiale qu'il y a peu de Français qui aient jamais tenu, dans la main, un journal américain, et qui soient en mesure de dire, en en voyant un, à quoi tient son succès, quelle peut être son aire d'action, quelle région géographique il exploite.

Tout cela est trop loin de nous. Le journalisme français est, par contre, trop près de nous pour que nous puissions en découvrir et en marquer la vraie valeur. On lit, en France, son journal ; on se garde d'ouvrir un journal qui ne vante pas ses idées, et, Ton ignore ainsi, faute de pouvoir le comparer, ce que vaut celui qu'on lit, comme on ignore ceux que l'on ne lit pas. Les termes de comparaisons manquent, plus encore, s'il s'agit de juger la différence entre un journal de Tétranger et un journal français.

Pour rester sur notre terrain, nous estimons, pour notre part, qu'il n'y a dans le monde que deux genres de presse — de presse quotidienne s'entend : — le journal américain, qui est une agence de renseignements universels, qui sait tout, dit tout, ne raisonne, ni discute, qui se lient en dehors des idées théoriques ou de leur influence sur la marche des faits. C'est là un journal, d'ordre vulgaire, par cela même, destiné à une grande expansion, parce qu'il s'adresse aux intérêts plus qu'aux intelligences, qu'il s'attache aux faits, non aux idées. Les Anglais ont eu la prescience de ce journalisme-là ; les Américains en ont, les premiers, exploité le genre, sans réserve, sur un terrain où le public, auquel il s'adressait, était innombrable, s'augmentait, chaque

jour, de nombre d'immigrants, qui se civilisaient, à la mode américaine comme il le fallait, pour goûter la saveur du mets qu'on leur préparait.

A coté de ce journalisme-là, il y en a un autre, qui n*est pas né du mouvement des atFaires, ni de la passion de la démocratie pour la discussion des moindres incidents de la vie publique, qui a l'ambition de se hausser à l'examen philosophique dos affaires publiques, des besoins sociaux, de précéder et d'éclairer la marche des idées, plutôt que de faire connaître la brutalité des faits. Ce journalisme-là, c'est le journalisme français.

Nous autres Français, critiques nés de tout ce que nous avons chez nous, nous ne faisons pas la différence, que nous pourrions faire, avec quelque orgueil, entre ce journalisme américain, où il se dépense beaucoup de dollars pour tenir lactualité par tous les fils spéciaux, et le journalisme français, où il se dépense un énorme talent, à mettre, dans le monde, quelque idée utile, en circulation, ou à éclairer celles qui courent le monde. Nous ne parlons pas, bien entendu, de la masse énorme des publications périodiques spéciales, il y en a de tous les genres ; les noms, qui les signent, généralement, suffisent à démontrer qu'il n'y a pas, en France, un homme de science, un homme sachant quelque chose, qui se tienne ou puisse se tenir en dehors de ce moyen puissant de propagande. Nous parlons seulement de la presse quotidienne.

Le type du journal français est à peu près fixé, aujourd'hui. Il recueille les nouvelles, des agences spéciales les lui donnent, quelques-uns les ornent et les présentent dans une forme un peu littéraire, les autres dans leur simplicité originelle ; là n'est pas la partie importante du journal ; Ton aura beau faire, on n'imposera pas, de longtemps, au public français un journal à bas prix ni à prix élevé, qui ne lu donne que des nouvelles, quelque intéressantes qu'elles soient.

Il lui faut autre chose, ce quelque chose, c'est ce qui fait la supériorité et le succès du journal français. C'est la chronique et la critique politique, présentées, toutes deux, dans une forme littéraire; le fait du jour, de la vie sociale publique, ou économique, jugé, avec esprit, des études d'actualité sur les arts, la littérature, le théâtre. C'est précisément à ce soin que prennent les journaux de ne pas négliger cette partie importante du goût public et de l'éducation du public, que le journal doit sa supériorité et les lettres de conserver leur éclat, apprécié par des lecteurs tenus en baleine.

Nous n'avons fait ce parallèle entre la presse américaine des États-Unis et la presse française que parce que nous avons à noter la tendance de la presse hispano-américaine à se modeler sur celle-ci.

Bien que nous soyons, ici, en Amérique, nous sommes dans un pays qui a, depuis trop longtemps, reçu de France son inspiration, pour ne pas trouver l'écho de cette sympathie dans son mode de manifestation le plus important, la presse (juotidienne.

Le journal de Buenos-Aires ne se tient pas, pour cela, en dehors du courant moderne; il est plus américain que nos journaux français. Il a le plus grand souci des incidents qui se produisent au dehors; les journaux syndiqués reçoivent, chaque jour, par le câble, des nouvelles extérieures très complètes; ceux dont la fortune est faite, mais dont le domaine peut s'accroître encore, ont en outre des services spéciaux, et Ton sait, par eux, ce qui se passe dans le monde entier.

C'est là une nécessité continentale. Le nouveau monde reçoit, encore, sa vie de l'ancien ; les pays jeunes, comme le sont tous les pays hispano-américains, qui demandent à l'Europe leurs objets de consommation et leurs capitaux, lui envoient toutes leurs matières premières, ne peuvent se

désintéresser de ce qui se passe dans les contrées, où gisent les sources de leur vitalité.

A côté de cette partie vivante et matérielle, il n'est pas un journal hispano-américain qui ne donne, à tout ce qui fait le succès d'un journal français la première place; tous émanent de lamême conception, toustendentau même but: parler à l'esprit du lecteur, tout en lui parlant de ses affaires. L'inspiration, qui vient de notre pays, est tellement puissante, qu'il serait difficile d'ouvrir un journal hispano-américain sans y trouver quelque colonne de traduction, empruntée à un journal français récent. Ils ne trouvent, par contre, que fort peu à glaner dans les journaux anglo-américains, parce que la seule partie, vraiment intéressante, de ceux-ci, la nouvelle, leur a été déjà, depuis un mois, transmise par le câble, quand la feuille imprimée leur arrive par la poste. Dans les journaux français, ils trouvent, au contraire, des pages entières, demeurées intéressantes, parce qu'elles sont originales et souvent signées des plus grands noms de la littérature.

A côté des reproductions, dont nos littérateurs n'ont, jamais, eu la pensée de se plaindre, qui ont l'avantage, en remplissant les journaux étrangers, de répandre Técho de la pensée française, les journaux locaux contiennent de nombreuses colonnes, où trouvent place, dans l'originalité de l'inédit, les travaux de tous ceux qui, dans le pays, écrivent.

C'est là qu'il faut suivre le mouvement littéraire et scientifique du pays, autant que sa vie commerciale et industrielle. C'est une forme toute prête, d'une destinée sûre ; l'écrivain arrive ainsi, facilement, au public, et le journal puise, dans les communications qui lui sont faites, un aliment intéressant.

Les grands journaux politiques de Buenos-Aires, dont le format dépasse ce que nous connaissons en France et atteint le quadruple de celui de nos journaux ordinaires, consacrent

la première page, seulement, à la rédaction, une partie de la seconde aux nouvelles commerciales, le reste aux annonces, toujours de grande taille, imprimées en caractères d'affiches, ce qui n'offre, du reste, aucun avantage, l'expérience anglaise ayant prouvé que l'annonce utile est l'annonce uniforme, dont l'ensemble ne trouble pas la vue.

Dans cette première page de rédaction, prennent place: l'article de discussion quotidienne, qui, censé émaner de l'éditeur du journal, se nomme éditorial ; des correspondances; des articles de science, de littérature, ou d'histoire; depuis quelque temps, des articles critiques ; enfin, après les télégrammes, la chronique locale, qui a une importance relativement considérable et embrasse tous les faits d'un ordre quelconque qui peuvent intéresser le public.

La signature n'est pas d'usage. Le journal est impersonnel. Il appartient, de règle, à un personnage politique, individualisant un parti, représentant ce parti. Il n'y a pas de personnage politique qui puisse exister sans l'appui d'un journal, il n'y a pas de journal qui puisse vivre sans l'appui d'un personnage politique. C'est même ce qui, jusqu'ici, a fait aux journaux la vie courte ; si leurs propriétaires n'ont soin de l'affermera temps ou de le transmettre, un journal, qui perd son inspirateur, ou dont Tinspirateur s'écroule, dans une ruine politique, disparaît avec lui.

Deux feuilles se disputent le premier rang : l'une, la Nation^ repose sur le nom et la renommée d'un personnage hors de pair, le lieutenant général Mitre ; l'autre, la Prensa, sur sa réputation acquise sous la direction unique, depuis le premier jour, de son propriétaire, le docteur José C. Paz, aujourd'hui ministre de la République Argentine à Paris. D'autres prennent place auprès de ceux-là et occupent un rang enviable, le DiariOj par exemple, de fondation assez récente, puisqu'il ne date que de sept à huit ans, est unique dans son genre et doit son succès

à son originalité, soutenue par rinconiestable talent de son directeur, M. Lainez : c est le journal parisien dans son expression la plus étendue, affilié à un parti, — ce dont il pourrait, au besoin, se dispenser, — surtout préféré de la société urbaine, et, en raison de sa forme élégante et variée, de Tesprit gouailleur, avec lequel il traite les questions et les hommes, recherché partout et de tous, même de ses adversaires politiques. Plus ancien, le Nacional^ journal du soir, comme le précédent, a toujours conservé une clientèle étendue. Son titre a appartenu à des sociétés successives, par conséquent sa direction politique à des personnages d'idées différeutes; il changeait ainsi de clientèle, sans changer d'aspect général, sans que sa rédaction se modifiât autrement que par les idées ; à toute époque, on a trouvé à la tête de sa rédaction des hommes, tenant, dans la littérature, un des meilleurs rangs, des écrivains de race ; c est ce qui lui a conservé, parmi les étrangers, de nombreux lecteurs.

La Tribuna nacional appartient à un type nouveau. Grand journal officiel, à l'origine, il représente encore le parti qui a constitué récemment l'unité de la Nation argentine, et qui a, à son actif, bientôt dix ans de grande prospérité financière, la conquête de la pampa, la création de la capitale nationale, l'agrandissement du nom de République Argentine à l'étranger.

Les autres journaux n'ont pas encore une existence assez ancienne, ou ne sont pas assez répandus pour que nous puissions leur consacrer une monographie; cependant, parmi eux, la Pampa^ qui se souvient d'une époque où elle brillait au premier rang, alors que la Republica et la Tribuna, les deux anciens journaux de Buenos-Aires, les plus importants, vivaient encore; le Sud America^ qui représente avec un grand talent le parti clérical; le Censor, qui personnifie les intérêts de la Province de Buenos-Aires, ont tous une grande clientèle.

A côlé de ces journaux, la Presse étrangère tient une grande place.

Le doyen des journaux étrangers, le premier en importance, est, sans contredit, le journal anglais, ou, pour parler plus exactement, le journal irlandais : The Standard. Il a vingt-sept ans d'existence, remonte, donc, à une époque, où la constitution de l'unité argentine n'était pas encore un fait définitif, puisque la Province de Buenos- Aires élait hors la Confédération, et n'allait y rentrer que deux ans après, en 1862, par le pacte de San Nicolas; la Constitution argentine qui régit aujourd'hui le pays tout entier n'était pas, non plus, encore en vigueur. Mais, à cette époque éloignée, la colonie irlandaise, qui ne compte pas aujourd'hui moins de cinquante mille membres, était déjà très nombreuse ; à côté d'elle, la finance et le commerce anglais aussi fort importants. Nous avons dit, ailleurs, que le commerce anglais avait pris racine dans ce pays, en 1806, à l'époque même, oii l'armée anglaise s'emparait de la ville pour quelques semaines, et y avait jeté des racines plus profondes encore, le jour où l'expulsion des soldats anglais avait été définitive, en 1807. Quant aux Irlandais, les premiers qui abordèrent dans ce pays furent, en 1797, trois matelots recueillis, qui, à cette heure lointaine de la domination espagnole, où les étrangers ne pouvaient être admis sans autorisation du roi, durent, à leur qualité de naufragés et à leur catholicisme, la faveur de ne pas être renvoyés dans leur pays. Ils payèrent largement leur hospitalité, en apprenant aux habitants du pays à appliquer aux viandes, qui n'avaient alors aucun emploi, dans la pampa, le système de salaison, dès longtemps, appliqué au poisson. Le premier saladero *est sorti de là. C'est à ces trois matelots que les Gambacérès, les Luro, les Santa Maria, la société Liebig et tant d'autres ont dû, plus tard, leurs immenses fortunes; le Standard, ne peut faire remonter aussi loin l'origine de

la sienne. En 1860, quand il se créait, les colons étaient vingt mille, enrichis par l'élevage du mouton.

Il commençait humblement, comme avaient commencé ses lecteurs. Resté le patrimoine d'une famille, il représente, aujourd'hui, une fortune qu'aucun d'eux, pour opulent qu'il soit, ne dédaignerait. MM. Mulhall, qui ont, avec toute la gloire, tout le profit de cette fondation, n'ont cessé, chaque jour, de remplir eux-mêmes leurs colonnes de toutes les attractions qui en font un journal lu par tout le monde^ écouté de tous les hommes d'affaires, renseigné à toutes les sources. Est-il besoin de rappeler que le nom de Mulhall est attaché, en Angleterre, aux meilleurs traités d'économie politique, qu'il l'est, en Amérique, aux meilleurs ouvrages écrits sur la République Argentine et le Brésil?

Nous avons fait déjà, en écrivant la monographie de la colonie française, l'histoire des journaux publiés dans notre langue, dont le premier remonte à 1818.

Les Italiens possèdent le leur depuis 1867, VOpéraio Italianoy auprès duquel a pris place IdiPatria ftaltana, en 1876.

Les Allemands, moins nombreux, ont, eux aussi, un journal quotidien, et les Suisses un journal hebdomadaire. Les Espagnols, bien que tous les journaux locaux soient écrits dans leur langue, possèdent deux journaux s'occupant de leurs intérêts.

La presse de Buenos-Aires, surtout depuis que le chemin de fer relie, entre eux, tous les points de la République et les frontières à la capitale, rayonne dans toutes les villes et les villages : déjà, le télégraphe aidant, et les ambitions de clocher s'éveillant, chaque ville, chaque village même peut suffire à la fortune d'un, quelquefois de plusieurs journaux locaux. Il serait difficile de pénétrer dans un centré de population, pour minime qu'il soit, qui ne possède pas son journal. Déjà l'on peut voir poindre la concurrence menaçante que, dans tous les pays, la presse régionale, servie

par le télégraphe, fait à la presse de la capitale. C'est là où la presse française et celle réglée sur ce type témoigne de sa supériorité. Un journal qui ne cherche à vivre que de la nouvelle, comme le journal anglais, n'a plus de valeur quand il arrive, par le chemin de fer, même le plus rapide, dans une région où le télégraphe Ta précédé. Le journal, au contraire, qui porle des idées en même temps que des nouvelles, des œuvres littéraires en même temps que des études scientifiques, qui ne néglige pas les œuvres d'imagination, n'a rien à craindre du télégraphe ; c'est ce quj conservera à la presse de la capitale sa clientèle, dans les Provinces, à côté des journaux régionaux.

Elle tiendra lieu encore longtemps de livres et de bibliothèques. C'est qu'il faut une certaine recherche pour trouver le livre, il n'en faut pas pour rencontrer sous ses yeux, au cours d'une lecture, somnolente et paresseuse, de journal, l'élude qu'il vous apporte, les connaissances qu'il vous fournit, inconsciemment et malgré vous.

Il se publie, cependant, des livres, mais on ne saurait dire que leur ensemble constitue une littérature nationale. Les arts ne sont guère cultivés sous aucune de leurs formes ; le contraire surprendrait chez un peuple aussi jeune, aussi récemment sorti des maladies de Tenfance. Là où il n'y a ni peintres, hors quelques amateurs doués de dons naturels mais sans école ; où la statuaire est ignorée, l'architecture réduite à quelques productions individuelles, dont les auteurs sont, le plus souvent, étrangers et les modèles importés ; où le commerce s'occupe, par exception, du plaisir des yeux, dans le choix des objets d'ornement qu'il offre en vente dans ses vitrines; il ne saurait y avoir de littérature

artistique. Le goût, de ce côté, n'est encore qu'à la veille de se former, et le public ne se passionnerait pas pour des critiques d'art, s'il venait à Tidéc de quelque écrivain d'en écrire. L'art dramatique, comme les autres, vit d'importation ; après les représentations des grands opéras, ou des comédies françaises, les critiques de la presse locale n'ont pas à faire grand effort pour orner leurs critiques de réminiscences.

Par contre, Thistoire, la poésie et le roman fournissent à la littérature locale leur contingent.

Le pays a ses historiens, je puis même dire ses grands historiens, mais, et, en cela encore, ils se rapprochent, par le genre et par la matière choisie, du journalisme, ils sont, dans leurs histoires toutes modernes, polémistes et chroniqueurs. Je citerai les pins considérables, celles qui ont pris rang, à juste titre, parmi les œuvres de premier ordre, et n^en sont pas moins importantes parce que l'Europe les ignore. C est, pour notre part, avec un intérêt passionné que nous avons lu les trois volumes, si admirablement étudiés, de ^histoire de llndépendance sud-américaine, qu'a donnée le général Mitre, sous le titre d'Histoire de Belgrano, A côté de cette grande œuvre, le docteur Vicente F. Lopez élève, lui, aux mêmes événements, un monument de la même taille. Les deux auteurs ont leur manière différente de procéder: le style du général Mitre est épique, celui de son rival est anecdotique et plus intime. On sent percer, dans le premier, l'homme de guerre qui [a contribué, pour sa large part, à Térection de l'édifice national, qui a pris les armes plusieurs fois, dans sa vie, pour ramener ses concitoyens dans la voie que leur traçait l'histoire ; soutenant la sécession de la Province de Buenos- Aires, pour ramener les autres à l'unité qui était leur destinée ; combattant, ensuite, pour donner, à la nation constituée, la seule chose qui lui manquait, que, grâce aux

efforts de vingt ans de sa vie, elle a conquise : une capitale digne d'un grand peuple et le personniRant. Le général Mitre a consacré sa vie à écrire l'histoire de la constitution de son pays, au milieu des luttes sanglantes extérieures et intérieures de la première heure ; il a fait plus, quittant la plume de temps à autre pour prendre Tépée, il a assuré, sur le champ de balaille, le triomphe des idées qu'avaient soutenues ceux dont il retraçait la vie, le général Belgranô et le général San-Martin. Après lui, pour compléter l'histoire de la constitution de la République Argentine, il en reste une à écrire, celle du général Mitre.

Le docteur Lopez procède d'une autre école. A côté des grands généraux qui ont entraîné, derrière eux, toutes les classes sociales, à la conquête des libertés, il y avait, au commencement du siècle, tout un groupe d'hommes, formés peu* l'étude du droit et de la philosophie, penseurs préparés, par leurs travaux, à la solution des grands problèmes, que soulevait la révolution opérée par les armes. Parmi ces hommes, il y en avait un, artiste, en même temps que philosophe ; il donna, à la nation naissante et bouleversée, comme Rouget de l'Isle à la France révolutionnaire, un hymne, expression lyrique de ses aspirations, non pas violent, mais sentimeïital, imprégné de cette poésie spéciale qui est bien celle du lieu, mélancolique comme la plaine. C'est de l'auteur de l'hymne argentin, son père, que procède le docteur Lopez. Il appartient à ce groupe qui perpétue, dans la société moderne, les habitudes de vivre, d'écrire et de penser de l'époque, calme, qui a précédé le grand orage de 1810. Sa vie et ses origines se reflètent dans son œuvre. Il n'est jamais plus brillant que lorsqu'il reproduit les types disparus, lorsque, s'inspirant de la chronique et des habitudes de la chronique, il fait pénétrer le lecteur dans les secrets de la vie sociale de cette époque éloignée, fait revivre, sous les yeux, dans cette demi-

lumière discrële, où ils ont vécu, les prédécesseurs, disparus, des hommes d'aujourd'hui, qu*il indique, dans cette société éteinte, les origines de la société actuelle. Il fait, avant tout, de Thistoire sociale, et la fait à la manière de Macaulay, en ne négligeant aucun des traits qui lui donnent rintérèt et le pittoresque de la chronique.

A côté de ces maîtres, une grande place appartient aux écrivains, assez nombreux, tous utiles et intéressants^ qui ont pris à tâche d'éclairer les origines nationales par les documents ignorés, les archives d'État et de famille, et les traits de mœurs qui échappent à Thistoire, qu'il appartient aux chercheurs de réunir pour elle. On trouvera le résultat de ces recherches, les œuvres auxquelles elles ont donné lieu, dans un recueil précieux, aujourd'hui rare, la Revista de Buenos- Air es ^ créée, il y a quinze ans, par le D' Vicente Quesada, et le D' Navarro- Viola, qui tiennent le premier rang parmi ces esprits curieux et ces habiles chercheurs de filons ; cette revue a groupé tous les littérateurs de cette époque, dont les œuvres, sans elle, n'eussent pas trouvé à se produire et seraient perdues pour nous. Depuis, cette œuvre de recherches intéressantes a été continuée, dans une série de volumes, tous précieux, pai' M. Ricardo Trelles, en qui, ceux qui étudient, dans ses origines, la vie sociale de ce pays, trouvent un guide sûr, en même temps par le D' Andrès Lamas.

Ceux qui, plus tard, voudront étudier la marche actuelle du pays ne manqueront pas de documents. Ils auront les collections de journaux, mais aussi les publications si nombreuses entreprises par des hommes spéciaux, qui ne laissent rien passer sans le noter, pas une pulsation, ni un battement d'artères du corps social : la finance, avec l'éminent chef du Crédit public, M. Pedro Agote; la statistique, avec M. Latzina, dont le nom est aujourd'hui universellement connu ; la démographie, avec M. Emile Coni, un travailleur

sans égal ; la marche de rimmigration, avec M. S. Xavarro et laiit d'autres, qui collaborent d'une façon si aclive au développement de ce grand pays, en faisant connaître ses progrès et son avenir.

Une jeune école de savants, qui poursuivent d'autres découvertes, s'est formée, ce sont ceux qui cherchent à découvrir les secrets préhistoriques de ce pays. Anthropologues comme M. François Moreno; ethnographes comme M. Stanislas Zeballos ; explorateurs comme MM. Lista, Fontana, tous ont eu, pour les guider, de grands exemples dans ce pays qui a été exploré, depuis le commencement de ce siècle, par des hommes comme Humboldt, Bonpland, d'Orbigny, Darwin, Bravard, et dont les antiquités fossiles ont été étudiées, décrites, cataloguées, sur place, depuis vingt ans, par le savant docteur Burmeister. C'est à lui, que la jeune école, dont tous les membres, très brillants, doivent leur renom à leurs efforts individuels, peuvent reporter la gloire d'exister; c'est lui qui, en donnant Texemple, a montré la voie, si bien suivie, par ceux que nous venons de citer, qui, depuis vingt ans, ont éclairé par leurs explorations et les livres qu'ils en ont rapportés, les origines des primitifs et des races préhistoriques.

Le roman local, par contre, est à peine né. On pourrait citer, tant la liste en est courte, les œuvres écrites dans le pays, et inspirées par le pays. La première est VAmalia, de Marmol, qui, par son ancienneté et son mérite, tient le premier rang ; elle retrace l'épopée de sang et de misère de la société argentine du temps de Kosas.

La pampa n'a pas beaucoup inspiré, et c'est regrettable, les écrivains locaux. Ses mœurs sociales disparaîtront sous la poussée de l'immigration moderne, sans laisser de traces dans la littérature d'imagination. Nous ne retrouvons dans nos souvenirs que Pablo, ou V Enfant des pampas, un roman très

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dramatique de M*'Eduarda Garcia; André Casaux, de M. Alfred Ebeiot, publié, en 1880, par la Revue des detix Mondes ; enfin, les romans d'aventures sanglantes de M. Eduardo Gutierrez. Cet écrivain a été TEugène Sue de la pampa; le crime et le drame sanglants constituent la trame de ses romans : Jtmn Moretra, El tigre de Quequen, etc.

Il a vu, dans la pampa, ce qui y est, cela n'est pas douteux: les habitudes sanguinaires, introduites par lalimentation exclusivement animale et la nécessité de tuer, de verser le sang des animaux. Le couteau joue, dans ces romans^ un grand rôle ; il faut reconnaître quil en joue un grand dans la pampa. Le choix du sujet s'imposait, un roman d'aventures pampéennes devait nécessairement être d'aventures sanglantes. Ce n'est qu'un des côtés de la vie pastorale, qui en a d'autres beaucoup plus reposants et plus pacifiques, mais c'en est un très vrai et très réel.

Les poètes painpécns, qui constituent, dans la littérature argentine» ce qu'elle contient de plus original, n'ont qu'un défaut : c'est qu'ils sont intraduisibles, qu'ils ne peuvent même pas être lus par tous ceux qui connaissent la langue espagnole; il faut quelque chose de plus, pour y prendre plaisir, il faut connaître et, assez bien, cette sorte de patois pampécn qui est particulier au gaucho. Oh! alors, quels trésors d'originalité contiennent ces échos lyriques de la vie du gaucho, que l'on trouve dans les œuvres, uniques en ce genre, de Ascasubi, de Stanislas del Campo, de José llernandez. Vnns trois sont morts ; grâce à eux, la poésie pampéenne ne disparaîtra pas, elle aura laissé une trace vivante, dans ces vers où c'est le gaucho qui parle, dans sa langue, rythmée par de vrais poètes, mais rythmée comme sait le faire le gaucho lui-même, quand, accroupi, dans le coin d un lieu de réunion, sur ses jarrets plies, tenant en mains la guitare.

il improvise les poésies mélancoliques, où il dépeiul le lieu où il vit, les circonstances du moment où il les chante.

Il y aune autre littérature locale, qui répand des œuvres nombreuses, déjà, mais qui a devant elle un champ si vaste à exploiter, que Ton peut dire qu'elle Fa à peine entamé. C'est la littérature que l'on peut classer dans le genre technique ou scientifique.

Dans cet ordre, les publications juridiques sont les plus anciennes. Pour la raison, que nous avons dite, qui faisait de TËcole de droit, la seule école de hautes études, les premiers ouvrages publiés devaient traiter de la matière du droit; ils sont cependant peu nombreux. Hors un ou deux traités de procédure, un commentaire commencé et non achevé de droit pénal, et un autre, dans le même état, de droit corn-* mercial^ on ne trouvait rien, il y a quelques dix ans, pour se guider dans le dédale des lois. Depuis, la pénurie, est moins grande ; si l'étudiant doit se contenter des traités publiés par ses professeurs, ceux-ci les lui fournissent complets, parmi eux, le D' Alcorta, pour le droit international public et prive, le D*" Montes de Oca pour Fhistoire du droit ; le D' Tejedor pour le droit pénal ; le D^ Obarrio pour le droit commercial ; le D"* Segovia pour le droit civil, ont publié des ouvrages justement appréciés; rappelons enfin que l'auteur du traité de droit international public et privé, qui résume les progrès de cette science obscure pendant Tépoque moderne et qui a pris le premier rang parmi ses congénères est un argentin, M. Carlos Calvo, dont le livre publié en français, en même temps qu'en espagnol, est consulté par toutes les chancelleries et apprécié de tous les hommes d'État.

Le praticien, de son côté, trouve de nombreux recueils de jurisprudence, la loi ayant eu l'heureuse idée de rendre obligatoire la publication des arrêts, ce qui et, il faut le dire, indispensable dans un pays où la jurisprudence de la Cour

i20 LIVRE V. - LA VIE PUBLIQUE

suprême fait doctrine, où les débats judiciaires n'étant oraux que par exception, iJ est difficile de se renseigner sur leurs résultats.

Les livres de médecine peuvent, sans inconvénient, faire défaut, la thérapeutique est, dans tous les pays, à peu près la même ; celui*ci ne possède heureusement pas de maladies spéciales inconnues.

Pas plus que les avocats, les médecins occupés, dont le nom fait autorité, n'ont le temps de travailler à Tinstruction de leurs disciples, et c'est à cela qu'il faut attribuer la pénurie d' œuvres locales traitant de ces matières.

L'industrie pastorale et Tagriculture locale ont, par contre, grand besoin d'être éclairées pai* des écrivains spéciaux. Elles diffèrent nécessairement de ce qu'elles sont ailleurs; là encore, les œuvres sont rares, parce que, rarement, un éleveur pratique, ou un agriculteur expérimenté est doublé d'un écrivain. Aussi les quelques œuvres publiées, signées de noms dont la compétence est hors de discussion, comme M. Edouard Olivera, Lima, etc., ont-elles trouvé un écoulement rapide. 11 existe aussi de nombreuses revues spéciales traitant périodiquement les questions, qui, chaque jour, se soulèvent et intéressent cette branche maîtresse de la richesse nationale.

Ces éléments nombreux ne sauraient, malgré leur importance très réelle, constituer encore une littérature locale ; ils en contiennent le germe.

11 est facile de comprendre pourquoi la société très raffinée de Buenos-Aires ne donne encore, sous ce point de vue, que des promesses. Il faut se souvenir que le pays tout entier a appartenu, pendant la première moitié du siècle, à la guerre; que les collèges alors étaient vides, les Universités de Buenos- Aires et de Cordoba dépeuplées de maîtres et d'élèves; pendant les vingt années du régime césarien et terroriste de Rosas, tout homme de valeur était destiné à l'exil, la pros-

cription faisant son œuvre parmi les hommes faits et les jeunes qui auraient pu aspirer à diriger leur génération.

Il a fallu, après 18o2, se remettre de ces luttes et de ces souffrances. Les trente années écoulées, depuis, ont à peine suffi à former une génération d'hommes pratiques, il faudra encore un quart de siècle pour que la littérature et les arts, qui ont leur place dans les préoccupations, acquièrent un caractère national assez accentué, pour que Ton puisse constater leur existence, pour que des sociétés littéraires, des salons se forment, que la littérature et l'enseignement, se dégageant ensemble de Fimilation, trouvent leur direction définitive.

Jusque-là le journal, les publications périodiques suffiront aux ambitions littéraires de ceux qui lisent et de ceux qui écrivent.

riN DU TOMH PRKMÏKH

TABLE DES 3IATIÈRES

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