‹ La vie et les moeurs à la PlataChapitre 81 sur 88 · CHAP. 111. - LES VILLES POLITIQUES · texte numérisé non relu

CHAP. 111. - LES VILLES POLITIQUES

rhoure où elle a vu le jour. On a procédé, avec elle, comme le fait une nouvelle école, avec les enfants, surveillés, minute par minute, dont le berceau posé sur une balance, donne quotidiennement le poids.

La ville de La Plata est née avec un statisticien assis de chaque côté de son chevet; elle en a un à sa table, semble, presque, en avoir un posté à chaque coin de rue. Aussi saiton, jour par jour, ce qui s y emploie de milliers de briques, de pieds cubes de bois, de tonnes de fer dans les constructions, ce que donne de coups de rabot chaque menuisier et combien elle en possède. Tous ces chiffres s'alignent dans de magnifiques volumes; des photographies de la ville, prises, pour ainsi dire, à chaque aurore, permettent d'avoir, sous les yeux, la succession rapide de tous ses progrès.

Ds sont réels, s'ils ne sont pas tous nécessaires. Ses rues larges, si elles ne conduisent qu'à la plaine déserte, si elles n'ouvrent d'horizon que sur les solitudes pampéennes, n'en paraissent que plus surprenantes, par le mouvement dont elles sont le centre, et la rapidité avec laquelle les maisons et les palais s'échelonnent le long de leurs chaussées à peine tracées.

D'abord, la ville politique, où Ton rencontre, couvrant, chacun, un hectare, de leurs constructions imposantes, le palais du gouverneur et de ses ministres, celui de la Chambre des députés et du Sénat, le Palais de Justice, la Banque de la Province, la Banque hypothécaire, le Collège national, plus loin l'Observatoire, et, au milieu du parc, le Musée.

Tous ces édifices ont pour mission de rappeler, par leurs grandes proportions, celles du territoire même de la Province à laquelle ils appartiennent, qui les a luxueusement construits, au risque de voir sombrer son crédit.

Le port, pendant ce temps, prépare ses bassins et ses docks pour un immense trafic futur. Un double canal, amorcé sur l'estuaire, amène ses eaux jusqu'au pied du plateau et

permet aux navires d'y apporter leur chargement. Les millions s'y dépensent; ils ont déjà produit ce résultat de donner, aux marais qui enveloppent les quais futurs, une valeur qui dépasse celle des terrains placés, de même, dans de grands ports de TEurope.

La population, naturellement, est ce que ces grands travaux indiquent. A une ville en construction, il faut un peuple de constructeurs. Les statisticiens ont noté son développement progressif, par professions et par nationalités. Ds nous donnent, vraiment, des indications curieuses.

En 1884, deux ans après l'inauguration, il n'y avait pas encore beaucoup de constructions terminées, mais, déjà, beaucoup d'entreprises et quelques habitants. Le recensement de la population, par profession, donne un seul avocat, — celui-là a certainement voulu être le premier quelque part, et a fait & de ce préjugé, qui veut que, pour qu'un avocat prospère il ait, au moins, un confrère, avec qui discuter, contre qui lutter; pour une fois, il y aura donc eu une ville oti il n'y aura eu, pendant quelque temps, qu'un avocat, juste assez pour que tout procès fût impossible. — A la même heure, il y avait déjà 3 médecins, 1,802 maçons, 337 charpentiers, 128 paveurs, 2,451 aides-journaliers^ S7 blanchisseuses ou se disant telles, 87 boulangers, 53 peintres, 112 sergents de ville, pour ne tenir compte que des professions caractérisées ; en tout, après deux ans, 10,407 habitants.

Le recensement du 19 novembre 1885, trois ans après la pose de la première brique, le dernier que nous ayons, a modifié tous ces chiffres.

L'avocat n'est plus seul, il a eu 26 imitateurs ; les maçons diminuent déjà et ne sont plus que 992; les charpentiers doublent et sont 661 ; il y a 179 cuisiniers et 88 cuisinières, 44 pâtissiers, 23 notaires, 61 pharmaciens, 6,076 journaliers, 213 blanchisseuses, 308 marins pour témoigner des progrès

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du port, et avec eux 13 pêcheurs; la population atteint le chiffre de 26,637.

Ce que nous savons du recensement de 1886 et de celui de 1887, qui se prépare, nous permet d affirmer que la population dépasse aujourd'hui 50,000 habitants.

Naturellement toutes les races du globe contribuent à ce peuplement de la ville nouvelle; la statistique vigilante surveille et note la loi de cette collaboration de tous les peuples à la constitution de la population et nous en donne le détail curieux. On comptait dans la ville, le 19 novembre 4885 :

Argentins ' 40,480 Allemands 77

Italiens i0,809 Brésiliens 29

Espagnols 2,246 Anglo-Américains. . 4 3

Français 1,035 Hispano- — 17

Montévidéens . ... 719 Danois 9

Austro-Hongrois. . . 308 Belges 10

Suisses 207 Suédois 5

Paraguayens 58 Turc 1

Portugais. ..... 66 Russes 4

Hollandais 117 Grecs 2

Anglais 106 Africain 1

Si l'on recherchait, dans les villes de la République, à l'heure actuelle, Torigine de leurs habitants, et qu'on les classât par nationalités, on dresserait, à peu près partout, un tableau où les proportions de celui que nous donnons seraient gardées; à ce titre, il méritait d'être publié ici; il aura, de plus, l'avantage de fournir, en passant, aux ethnographes un document précieux.

Cette population, attirée par les travaux en cours, est, surtout, une population flottante; ceux qui s'en détachent ne font que se déplacer, sans pour cela quitter la République, ils vont ailleurs, continuer leur œuvre de peuplement.

Il est à craindre que la ville de la Plata, pour avoir voulu être une grande ville, ne reste qu'une ville très vaste ; un champ clos où les spéculateurs se passent, de main en

main, les lots à bâtir, sans songer h en prendre possession, ou bâtissent, pour revendre à d'autres spéculateurs qui cherchent un profit facile dans la revente, des maisons que personne ne songe à habiter, même par ordre officiel. Les employés eux-mêmes, obligés à la résidence, l'évitent avec soin, et s'imposent la fatigue d'aller, par le train, de Buenos- Aires à leur bureau, plutôt que de passer la soirée dans cette ville déserte, trop grande pour ses destinées. Son fondateur a voulu en faire un centre politique, peut-être même un centre d'agitations politiques, et seul le vent du sud-est y soulève des tempêtes. La vie politique, même la vie administrative, n'y a pas pris racine. Son port lui ouvre des horizons commerciaux, que le voisinage de Buenos- Aires suffit à obscurcir. Aucune industrie, n'ayant le prétexte d'y chercher ses éléments d'action, n'y établira son siège ; elle glisse, insensiblement, vers la vie calme, monotone, provinciale de toutes les capitales des autres États confédérés, que la fièvre des constructions dissimule encore. Abaissant peu à peu ses ambitions, elle souhaiterait d'être une ville de fonctionnaires ; aucun ne se résigne à accepter cette résidence; quant aux administrés, ils s'y rendent pour leurs affaires, puisqu'il le faut, et attendent, à l'auberge, en maugréant, leur solution.

Tout cela ne constitue, ni une population, ni une ville, surtout une ville utile; pour être la derni^Te venue, la plus peuplée, et la plus rapidement peuplée, elle ne sera toujours que la première des quatorze villes de la République, qui, tout en étant des capitales, ne perdent pas pour cela leur caractère de provinciales.

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