GENRE ARGONAUTE
Voyez-vous flotter gracieusement à la surface de la mer cet esquif vivant, cette chaloupe animée? La barque élégante qui se joue ainsi au courant de la vague, n’est pas l’œuvre d’un ouvrier humain. C’est la fille de la nature, c'est l'Argonaute, dont les tribus, parées de mille couleurs, errent la nuit, en essaims innombrables, à la surface de l’Océan.
La coquille marine que Linné baptisa le premier du nom d 'Argonaute, jouissait d’un grand renom dans l'antiquité grecque et romaine. Elle avait donné lieu à de gracieuses légendes; elle avait inspiré la verve de bien des poètes. C’est ce curieux animal qu’Aristote,etplus tard Athénée, avaient nommé .\auliles et Naulicos, et que Pline nomma Nautilus et Pompylius.
Peu d'animaux ont été aussi célèbres, aussi anciennement connus. Les poètes grecs et romains y voyaient une élégante miniature du navire construit par le génie et l’audace de l’homme qui , le premier, osa braver les fureurs de l’onde perfide.
« Uli robur ut æs triplex Circa pectus erat, qui fragilem tmci Commisit pelage ratem Primus.... ' »
La rencontre du Pompylius était, pour les superstitieux Romains, le plus favorable présage. Ce petit nautonier,
1. Un triple chêne, un triple airain, couvrait le cœur de celui qui, le premier, confia aux flot» redoutables une barque fragile. ( Horace , lib. I, od. lu, v. 9.)
MOLLUSQUES
errant au gré des vagues capricieuses, était une divinité tutélaire qui guidait le navigateur dans sa course, et lui assurait une traversée heureuse.
Écoutons Aristote, l'immortel auteur de YHisloire naturelle îles animaux :
« Le Poulpe nautile, dit Aristote, est de la natiiro des animaux qui passent pour extraordinaires, car il peut flotter sur la mer. Il s’élève du fond de l’eau, la coquille étant renversée et vide. Mais arrivé à la sur-
Kig. 363. Coquille de UArgonoute papy nef. (Argonauta tirgo. Lin.)
face, il la retourne. Il a entre les bras une espèce de tissu semblable k celui qui réunit lesdoigts desoiseaux palmipèdes.... Il se sert de ce tissu lorsqu’il fait un peu de vent, en laissant tomber, pour lui servir de gouvernail, les bras de chaque côté. Au moindre danger, il plonge dans la mer, en remplissant d’eau sa coquille. »
Pline, à l'exemple d’Aristote, explique comment le Pompyle navigue en élevant ses deux premiers bras, entre lesquels il étend une membrane d'une ténuité extrême, ramant avec les autres et gouvernant avec son bras médian.
Oppien, poète grec, qui vivait au second siècle de notre ère, et à qui l’on doit deux poèmes estimés sur la pêche ( Halitulica ) et la chasse ( Cynegetica, ), parle en ces termes du même habitant des mers :
CÉPHALOPODES
« Se cachant dans une coquille concave , le Pompyle peut aller sur la terre, mais il peut aussi s'élever à la surface des eaux, le dos de sa coquille en haut de peur qu'elle ne se remplisse. Aussitôt qu’il y est parvenu, il la retourne et navigue comme l’homme le plus habile; pour cela, il étend comme des antennes deux de ses pieds, entre lesquels est une membrane mince tendue comme une voile par le vent, pendant que deux autres qui touchent l’eau dirigent comme avec un gouvernail la maison , le navire et le poisson. S’il aperçoit un danger, reployant ses antennes, sa voile et ses gouvernails, il plonge, rendu plus pesant par l’eau qu’il a fait entrer dans sa coquille. Comme on voit un homme vainqueur dans les jeux publics, le front ceint d’une couronne autour duquel se presse un peuple immense, ainsi les Pompyles vont toujours en foule à la suite des navires, tant qu’ils ne sont pas troublés par la crainte du voisinage de la terre. O poisson , justement cher aux navigateurs! ta présence annonce les vents doux et amis ; tu ramènes le calme et tu en es le signe. •
Ûppien allait loin dans son admiration. L’Argonaute est un esquif animé, tout le monde l'accorde; mais en faire presque un oiseau , lui accorder tout à la fois la faculté de naviguer avec grâce sur les ondes, et de s’élancer dans l’atmosphère, comme un habitant des plaines de l’air, c’était dépasser les limites permises à l’exagération poétique.
L’Argonaute n’a pas seulement frappé l'imagination des Grecs et des Romains. Il avait aussi beaucoup attiré l’attention des Chinois, qui le nomment Poulpe à bateau, et en parlent avec beaucoup de détails dans leur Encyclopédie.
Rumphius nous apprend que dans l'Inde on attache un grand prix à la coquille de l’Argonaute. Les femmes la considèrent comme un magnifique objet de parure. Dans les fêtes solennelles, les danseuses portent dans leur main droite une de ces coquilles, et l’élèvent avec orgueil au-dessus de leur tête.
L’Argonaute n'avait pas besoin de tout les dithyrambiques éloges dont l’antiquité l’a entouré, pour exciter l’admiration et l’intérêt des naturalistes de nos jours. Tel qu’il est, et sans exagérer les gracieux attributs dont il est doué, c’est assurément une des plus curieuses et des plus élégantes créations de la nature. Donnons d'abord une idée rapide de l’organisation de ce petit nautonier.
Son corps, de forme ovoïde, est muni de huit tentacules repliés à l’état de repos, couverts d’un double rang de suçoirs
MOLLUSQUES
* dont six sont étroits, amincis vers le bout, et deux élargis vers
leur extrémité en forme d’ailes ou de voiles. Ce corps est contenu dans une coquille univalve, mince, blanche et fragile.
Fig. 3$4. Animal de l'Argonaute papyracl. ( Argonauta argo . Lin.)
roulée en spirale, aplatie sur les côtés. Le dernier tour de cette coquille est si grand que la coquille ressemble à une élégante chaloupe.
Chose singulière! Le corps de l’Argonaute ne pénètre pas jusqu’au fond de la coquille; il ne s’y trouve retenu par aucune attache musculaire, et ne se moule pas exactement sur elle, comme on le voit dans les autres membres de la grande famille coquillière.
Qu’est-ce à dire? L’Argonaute serait-il un parasite'! un voleur frauduleusement établi dans la coquille d’un pauvre déshérité î un vil assassin qui, après avoir surpris et tué le légitime propriétaire, se serait installé au lieu et place, et dans la propre maison de sa victime? Ces crimes ne sont pas sans exemple dans l’histoire naturelle des animaux. Qui n’a vu dans Laquarium du Jardin d’Acclimatation le curieux crustacé connu sous le nom de Bernard l'ermite. Ce crustacé malin installe dans la coquille vide qu’il trouve à sa convenance la partie vulnérable de son individu, c’est-à-dire son abdomen, et l’on voit l’intrus s’agiter, faire frétiller ses antennes et ses pinces, par l’ouver-
CÉPHALOPODES
ture de l'habitation volée. L'Argonaute nous fournirait-il un autre exemple de cette usurpation de domicile ?
Le parasitisme de l’Argonaute a été longtemps admis par les naturalistes; mais les faits donnent à cette opinion un éclatant démenti. On a recueilli des coquilles d’Ârgonautes de toutes les dimensions et de tous les âges, habitées toutes par le même animal, dont la taille était toujours en rapport avec le volume de la coquille. Bien plus, on a reconnu dans l’oeuf de l’Argonaute le rudiment de sa coquille'.
Enfin, comme l’a observé .Mme Power, dans de curieuses expériences faites dans le port de Messine, les morceaux de la frêle nacelle de ce mollusque , qu'on brise ou qu’on enlève, sont, en peu de jours, restaurés, reproduits. Il est donc bien démontré que l’Argonaute , comme les autres mollusques testacés, sécrète et construit lui-même sa conque marine, son diaphane esquif.
Nos jeunes lecteurs seraient ravis sans doute de voir de leurs yeux un être aussi charmant. Mais ils ne sauraient se flatter d’apercevoir, en se promenant sur la plage de Trouville ou de Dieppe aucun des élégants esquifs dont nous traçons l’histoire. Les Argonautes ne fréquentent pas les abords des rivages. Ces timides et craintifs animaux se cantonnent presque toujours dans la haute mer. Ils nagent en famille, à plus de deux cents lieues de la côte. C’est surtout pendant la nuit, ou tout au plus aux lueurs du crépuscule, qu’ils prennent ensemble leurs ébats, sur la surface tranquille de l’Océan.
1. • Le professeur Duvernoy, dit M. Chenu, avait annoncé que les embryons contenus dans les œufs d’ Argonautes examinés au microscope présentaient une coquille distincte. Sir Everard Home assurait le contraire, et personne ne s'était trouvé dans les circonstances favorables pour arriver à une solution complète de la question, lorsque le roi de Naples en offrit l’occasion à Poli. Le roi Ferdinand lit pécher des Argonautes et mit gracieusement la piscine de Portici à la disposition du savant conchyliologiste. L’animal vivant et les particularités curieuses de sa reproduction ont pu être alors facilement observés. Poli a vu par quel mécanisme les œufs expulsés de l’utérus ont une coquille, et il s’est convaiucu, en suivant jour par jour leur développement, que la coquille existe chez l'embryon et grandit avec lui. Il reste donc prouvé, mieux que par aucun raisonnement, que l’Argonaute, comme les autres mollusques tcstacés, sécrète et forme 1% coquille qu’il habite; cependant il n’adhère par aucun point à cette coquille, et cette opinion ancienuc émise par Aristote est parfaitement vraie. » (Manuel de Conchyliologie , tome I, page 20*21 )
MOLLUSQUES
Quel que soit notre regret de souffler sur les fictions merveilleuses de l'antiquité et des temps modernes, nous sommes forcé de déclarer qu’il n’y a rien d'exact dans cette affirmation, si souvent reproduite, que l’Argonaute se sert de ses bras palmés en guise de rames et de voiles. Pour nager à la surface de l’Océan, l'Argonaute se comporte comme tous les autres Céphalopodes. Il n'a ni rames, ni voiles, et ses bras palmés ne
Fig. 3G5. Forme de l'Argonaute papyracé pendant qu’il nage au moyen do son tube locomoteur.
lui servent qu’à envelopper et à retenir sa frôle coquille. Le principal appareil de transport de ce mollusque, c’est le tube locomoteur, qui existe chez l’Argonaute, comme chez tous les autres Céphalopodes, et qui est très-long. A l’aide de cet appareil, il refoule l’eau qui a servi à sa respiration, et nage par un effet de réaction contre le liquide. Pendant qu’il avance
Fig. 36ti. Argonaute papyracé retiré dans sa coquille.
au sein des eaux, sous l’influence de cette impulsion, ses bras pendent, allongés et réunis en faisceaux le long de la coquille. La figure 365 montre la situation des différentes parties de l’animal lorsqu’il fend les flots.
Ajoutons que ces mêmes bras jouent très-bien le rôle de pieds, lorsque l’animal rampe au fond de l'eau sur le sol. 11 peut aussi marcher sur les rochers avec une certaine vitesse.
CÉPHALOPODES
Lorsque l’animal est inquiété, il rentre complètement dans sa nacelle. Dès lors, l'équilibre étant changé, la coquille se renverse, et l’Argonaute devient à peu près invisible.
S’il a des motifs plus sérieux de crainte, l’équipage se submerge entièrement, et dispamlt au fond des eaux.
Quelle fécondité de moyens, quelle variété de ressources la nature a départies à cet être charmant, ornement gracieux des solitudes de la haute merl
Ces petits êtres partagent avec les Poulpes l’étrange faculté de changer de couleur, sous l’influence d’une vive impression. Seulement, leur gracieuse et délicate organisation ne se souille pas, comme le font, dans les mêmes circonstances, les Poulpes, de ces vilaines verrues dont nous avons parlé. L’Argonaute peut rougir, pêlir, laisser voir, à travers sa transparente nacelle, son joli corps changeant subitement de nuance, mais jamais il ne se hérisse de ces affreux tubercules, apanage hideux du Poulpe, rustre et grossier tyran des eaux.
Les Argonautes portent leurs œufs dans leur coquille, et les petits éclosent dans ce berceau flottant.
Les Argonautes connus aujourd’hui sont de trois espèces. L’espèce qui a été décrite par Aristote, Pline et les anciens naturalistes est l’Argonaute papyraci ou Argonauta argo (fjg. 362, 363, 364, 365. Elle habite la Méditerranée, ainsi que les mers de l'Inde et des Antilles.
Les deux autres sont l’Argonaute tubercule, exclusivement propre à l’Océan Indien, et l 'Argonaute bâillant, qui se rencontre à la fois dans le Grand Océan et dans l’océan Atlantique.
Le Poulpe et l’Argonaute appartiennent à la famille des Oclopodes, dans la tribu des Céphalopodes acétabulifères, parce qu’ils ont, comme l’indique ce nom, huit pieds (3*™, huit, itoù<, pied), et en même temps le corps entièrement charnu, dépourvu de nageoires, etc. Les genres Seiche et Calmar, dont nous allons maintenant esquisser l’histoire, appartiennent à une autre famille de cette même tribu, à la tribu des décapodes, parce qu’ils ont dix pieds, une sorte d’osselet interne des nageoires, etc.
MOLLUSQUES