CHAPITRE IV
Les fêtes de famille. — Le jour de l’an. — Le jour de fête. - Les bals. — Le salon, la danse. — Les bals masqués. — Le carnaval. — Fêtes nationales. — Fêtes étrangères.
Le goût des fêtes intimes appartient, à peu près exclusivement, aux pays froids. Un ciel toujours clément, un climat tempéré, engagent aux expansions extérieures, où se noie l’intimité, avec elle lous les charmes qu’elle comporte. Cela c^t si vrai que chez les peuples qui ont, alternativement, un été chaud, un hiver froid, c’est en hiver que l’on a accumulé les fêles, dont l’intimité est l’élément nécessaire, c’est pour l'été que I on réserve les fêtes nationales et patriotiques qui ne vivent que de grand air.
En passant l'Atlantique et l’équateur, le calendrier grégorien, l’almanach des jours de fêtes, qui sont de tradition dans les pays d'Europe, s’est trouvé retourné: Noël, le jour de l’an, le carnaval, occasion de fêtes intimes dans les pays de l’hémisphère nord, se sont trouvés placés sous l’influence troublante du solstice d’été.
Par contre, l’été, qui, chez nous, réchauffe les esprits et les pousse à des 14 Juillet, que l’on peut éternellement fêter au grand air, semble les avoir ici, historiquement, endormis dans les douceurs d'une sieste indifférente, et c’est l’hiver
qui ramène les anniversaires patriotiques, le 25 mai et ie 9 juillet, et leurs feux d’artifice, grelottants sous la pluie froide.
Parmi les fêtes de famille et d'intimité, celle, qui tient en Europe le premier rang, est, certainement, le premier jour de l’an, qui marque une étape, un renouveau, qui a, pour l’fiomme de tous les temps et de tous les pays, ce charme que Dorte, avec elle, l’espérance.
Qui de nous n'attend, de la nouvelle année, la réalisation de tous les espoirs, déçus au cours des précédentes?
Pendant cette journée sans pareille, la pensée n’a d’autre aliment. Tous ceux que vous rencontrez font, tout haut, les souhaits, que vous vous faites à vous-même. C’est la journée par excellence : idée que notre langue a faite sienne et si bien rendue par le nom familier : le jour de l’an.
Aux temps de notre enfance, on nous marquait l’aurore de ce jour d’uu caillou blanc, comme le meilleur, le seul immaculé de ceux que contient l’année.
Malheureux deux fois celui, qui, à cette date, a éprouvé une infortune, perdu quelque être aimé, souffert quelque grave contretemps : ce jour qui doit ne se lever sur aucun souvenir triste, pendant lequel même il est permis d’oublier ceux des années évanouies, il faudra que, dans l’avenir, il lui rappelle le malheur souffert, comme pour lui enlever le seul jour heureux qu’apporte l’année qui commence.
Ces idées européennes, ce respect du jour, qui efface tout et promet tout, sont ici d’importation bien récente. Il y a quelque vingt ans, personne ne songeait à fêter le nouvel an. A peine, pour varier les saluts quotidiens, s’adressait-on quelques souhaits pour l’année qui s’ouvrait : cela n’avait ni importance ni grand intérêt. Ce premier jour de l’année a l’inconvénient d’en être aussi le plus chaud; c’est l’époque où toutes les familles ont quitté la ville et sont répandues en villégiature, sur tous les points les plus variés, où les vacances des écoles
et des tribunaux ont emmené au loin une partie importante de la société.
Les étrangers ont conservé, pour cette date, et celle de Christmas, le respect qu’ils ont sucé avec le lait; pour que rien n’y manque, ils essayent d’implanter et d’acclimater leurs usages sans y rien changer.
Les Allemands et les Anglais font leur fête le 25 décembre, les premiers, combattent la chaude température par l'application des similia similibus, en accumulant des choucroutes d’importation sur des jambons et autres delicatesschen que leur fournissent Mayence et Francfort.
Les Anglais se groupent autour d’arbres de Noël, se livrent à leur prodigalité habituelle de chromolithographies, où des oiseaux de toutes les couleurs laissent sortir de leur bec les souhaits les plus chaleureux et les versets bibliques les plus réconfortants : eux, aussi, reçoivent, du pays natal, pour ce jour-là, les plum-puddings, tous les jams , foutes les charcuteries qui sont, il paraît, le souvenir le plus tenace de l’enfance dans les pays du Nord.
Les Français ne diffèrent des autres étrangers que par le choix de leurs souvenirs de bouche. Eux aussi, font tous leurs efforts pour que, pendant ce jour, la maison et la table offrent le spectacle qu’elle avait sous le toit paternel. On commet, sans sourciller, l'anachronisme indigeste, des marrons et des foie gras, par quarante degrés de chaleur. Ce n’est pas le calendrier, c’est le soleil qui doit se tromper. Le boulevard des Capucines fournit ses sucreries les plus tines, qui traversent la ligne et supportent vingt-cinq jours de voyage, dans les régions tropicales, par un prodige d’acclimatation qui paraît invraisemblable. Le classique sac de bonbons sort intact de son duvet protecteur, et fait concurrence de fraîcheur aux produits de la confiserie locale, que les Italiens, les Français et les Espagnols ont cependant développée au delà de toule
mesure.
L’usage des visites officielles, pendant ce jour consacre, ne s’est pas implanté : il fait trop chaud.
Les familles indigènes restent très en dehors de ce mouvement, sauf toutefois celles, nombreuses, où des étrangers sont entrés. Ce sont ceux-ci, alors, qui introduisent leurs mœurs dans la famille dont il font partie : on fête à la mode française, allemande ou anglaise, Christmas, ou le jour de l’an, d’une façon au reste toute passive, acceptant l’innovation dans ce qu’elle a d’agréable, sans en prendre d’aucune manière les charges.
Cette date ne fait donc pas époque; elle passe presque sans bruit, le lendemain n’est pas à proprement parler un lendemain de fête.
Les fêtes intimes ne sont pas pour cela inconnues ; les seules qui soient gardées sont les anniversaires de naissance ; on ne fête pas le patron, sous l’invocation duquel les enfauts chrétiens sont mis, le jour de leur baptême.
Autrefois, l’usage était de donner, toujours, à chaque enfant le nom du saint ou de la fête, que le calendrier indiquait pour le jour de sa naissance; de laces substantifs étranges qui sont devenus, dans la langue espagnole, des prénoms à l’allure de sobriquets, comme Conception, Circoncision, Epiphanie, Remedios ou Dolores, qui n’ont même pas l’avantage d’indiquer le sexe de la personne qu’ils désignent.
Cet usage disparaît ; celui de fêter le jour de la naissance lui survit, il s’appelle encore el Dia del Santo, ne rappelât- il aucun saint et celui que l’on fête n’eût-il aucune chance d’être canonisé.
Ce jour-là, apparaissent sur la table tous les luxes inusités dans les autres jours de l’année. Les familles créoles ont, dans l'ordinaire, peu de souci de l’art de bien vivre; el Dia
del Santo fait exception, surtout s’il s’agit d’un personnage important de la famille ; il est le signal de toutes les exhibitions culinaires, qui font, à peu de frais, l’admiration et l’envie des petits et des grands.
La table est longue. Au milieu des fleurs, abondantes en toutes saisons, apparaissent l’inévitable jambon et le dindon, compagnon aussi inséparable que vulgaire du précédent. On ajoute à ces plats de luxe ceux qui, tous les jours, apparaissent sur la table, l’éternel puchero , l’inévitable rôti, indispensables, il paraît, aux estomacs, habitués à leur goût insipide et à leur coriacité nationale. Le dessert est la partie importante du festin. Toutes les amies, parentes et descendantes, y ont contribué de leur talent ; c’est le jour où la tante Pancha envoie son dulce deleche , la cousine Piosita une yema quemada , d’autres les quimbos, les crèmes à la cannelle, el dulce de huevos, des meringues ou des gâteaux aux amandes, ornés de cheveux d'or, aussi doux au palais qu’agréables à l’œil; quelques vins généreux qui ne sortent pas d’une cave de famille, luxe inconnu, et viennent vulgairement de l’épicerie voisine, mettent en gaieté tous les convives. Pour une fois, les vieux et les hommes mûrs, assis autour de la table, oublient de se réjouir ou de se plaindre de l’état d’engraissement des troupeaux, de la pluie ou de la sécheresse, de la mise bas et des abatages ; ils se laissent vite entraîner dans le mouvement de quelque ronde d’enfants, que les vieux ont apprise aux jeunes, que ceux-ci leur rapprennent, ou bien ils essaient un tour de valse à deux ou à trois temps, gauchement et lourdement, comme pour prouver que la valse n’a qu’un temps.
Les maisons sont grandes, les cours spacieuses, le climat toujours doux, ces fêtes ont le plein air pour théâtre, élément de gaieté et d’entrain que refusent le coin du feu et la chambre fermée. Le charme est différent. L’important est que, dans ces fêtes, les vieux trouvent un regain de gaieté périodique et la famille une occasion de resserrer ses liens,
de se retremper dans une joie commune qui fait oublier les soucis journaliers. C’est, en somme, le but des fêtes intimes, qu’elles se célèbrent à jour fixe pour tout un peuple ou soient spéciales à un groupe restreint; ceux-là ne savent ce qu’ils perdent qui les fuient ou les laissent passer sans leur donner une heure.
Il faut bien confesser que, dans ce pays, où les relations et les fêtes de famille sont, de tradition, à peu près les seules distractions, il est de bon ton, dans le monde qui prétend vivre à l’européenne de rompre avec ces vieux usages. Si el Dia del Santo est par lui encore respecté, le dîner de famille s’y transforme en banquet, le menu est rédigé en français d’importation, les plats les plus vulgaires dissimulent leur origine locale et leur goût de terroir sous des noms pompeux et des coulis uniformes.
Les bals du grand monde, malgré le soin que l’on apporte à leur donner le ton européen, conservent encore une physionomie spéciale.
Les abords, le défilé des voilures, les toilettes qui se montrent, tout est de grand ton et de grand luxe ; les antichambres, les patios, sont encombrés de fleurs, répandues avec profusion, pas un invité n’a négligé d’y faire représenter son parterre et le talent de son jardinier.
Dans le salon, c’est l’ensemble d’une fête parisienne avec ces quelques différences qu’y apporte le souffle des usages locaux, poignées de main à tout bout de champ, petits saluls intimes et familiers, pas de cérémonial ni d’étiquette. Tout le monde se traite avec intimité, on semble toujours être entre cousins et cousines; adios ché ! est le refrain, le point d’orgue des entrées et des sorties. On pourrait
croire que tous le jettent avec la même banalité; il n’en est rien : les femmes le disent toujours tendrement, les hommes gaiement ; ce peuple d’une gaieté aimable et avenanle est enchanté de se voir, de se le dire, et semble pétri d’affection. On est, au reste, entre personas conocidas, ou du moins on le croit; c‘est un cousinage qui devient de la fraternité.
On ne fait pas d’exception pour les étrangers, qui abondent dans les salons, forcément cosmopolites, où sont reçus, sans exception, les diplomates, où les officiers, en station, promènent des uniformes de toutes les nationalités, où tous rencontrent accueil bienveillant, trouvent partout à parler leur langue ou tout au moins l’anglais et le français, — notre langue n’étant guère inconnue de personne dans ce milieu où dominent nos mœurs et nos usages.
Entrons au salon. La foule est compacte, la promenade difficile, et tout le monde se promène, par couples, causant : on ne connaît ici ni le milieu vide réservé aux danseurs, ni les vieilles en tapisserie. Au reste, les vieilles femmes vivent ignorées, elles restent confinées dans l’intimité des demeures ; dans la rue et au bal elles se montrent rarement, pour ne pas dire jamais. On n’y trouve que de jeunes femmes, de nombreuses jeunes filles venues avec un frère, un père, un beaufrère, pour s’amuser sans le remords de voir leurs mères bâiller à décrocher les lambris.
A onze heures, la foule augmente : la promenade incessante devient un piétinement sur place : c’est à peine si elle s’interrompt un instant pour faire place à un groupe de danseurs, qui tourne un instant et continue à circuler, marchant, causant et dansant alternativement, quelquefois pendant des heures, sans que personne trouve étranges ces tête-à-tête qui se prolongent, ces causeries intimes, cet isolement à deux, qui va se continuer à la table servie pour le souper. C’est un des caractères spéciaux des bals créoles que cette liberté
laissée aux jeunes de se choisir et de se consacrer, ainsi, en public, une nuit de fête. C’est là que se préparent librement les unions, que se font les fiançailles et que les futurs époux apprennent à se connaître.
Les toilettes sont de grand luxe, d’une élégance harmonieuse ; c’est pour le bal que la portena sait le mieux s’habiller. Les charmes de sa beauté sont faits pour la légèreté des étoffes et des toilettes de luxe; la couturière n’a pas de fautes à commettre, et n’en commet pas : elle peut puiser dans la fantaisie des modes parisiennes ce qui convient le mieux à la taille souple, onduleuse, aux allures dégagées; pas n’est besoin de diamants pour donner de l’éclat aux fêtes que les yeux et les physionomies des portenas illuminent.
Et cependant elles ont la passion des bals masqués. Qu’y cherchent-elles donc que ne leur donne pas le bal à visage découvert? Il semble, pour elles, que ce soit une joie de dissimuler, à la fois, tous leurs charmes, de s’emmitouffler, de s’empaqueter, de se rendre méconnaissables, et pourquoi? Pour donner libre cours à leur esprit d’intrigue et se permettre sous le masque, tout juste, les libertés quepei’sonne ne leur conteste dans l’allure ordinaire de la vie.
Aussi le spectacle des bals masqués est-il loin d’être enchanteur. Ce sont les grands cercles, qui, à l’époque chaude du carnaval, ouvrent leurs immenses salons à la société pour ces fêtes demi-intimes : les invitations sont répandues à peu près exclusivement entre les familles des membres du cercle ; ce n’est donc pas une foule d’inconnus qui se pressent dans les salons, tous les invités ou à peu près se connaissent, se rencontrent tous les jours, et le masque seul serait insuffisant à dissimuler hauteur d’une intrigue quelconque ; il faut donc s’étudier à déguiser l’ensemble de sa physionomie, sa taille, ses proportions. On fait appel à des renforts de châles, de
draperies, de coussins, à des bonnets de hauteur fantastique; on cache, avec soin, la couleur des cheveux et de la carnation, en un mot, on s’enlaidit à plaisir; ce résultat, obtenu par chacune, en particulier, jette sur le bal une ombre de vulgarité, le prive de tous les ornements, qui en feraient, en même temps que la beauté, la gaieté; il reste l’intrigue, cette sotte ramasseuse de petits potins, peut-être de calomnies, et comme il est plus facile d’être belle que spirituelle et fine, les malheureuses victimes en habit noir, qui n’ont pas, sur la conscience, quelque secret mal caché, quelque péché que tout le monde connaisse, sur lequel on puisse aisément aiguiser quelques railleries, en sont réduits aux appels aigus du : « Je te connais, beau masque », qui n’a acquis aucun charme à passer l’Océan, à changer de langue, et à être dit d’une voix de tête, déguisant, sous un son uniforme, les particularités de chaque organe.
Ces bals classiques ont perdu de leur renommée d’an tan, la société s’est trop agrandie, toutes les Provinces et les étrangers l’ont envahie, peu à peu, par tous les côtés, et la société locale leur abandonne ce terrain neutre des réunions mixtes, qui n’ont ni l’intimité d’un salon privé, ni la liberté d’un salon public où chacun entre en payant son écot.
Le carnaval est, dans tous les pays, l’occasion de fêtes et de réjouissances de caractère privé ; mais dans les pays tempérés, à plus forte raison dans ceux où il tombe en plein été, il a gardé les caractères d’une véritable fête publique; il est, pendant les trois jours traditionnels, le maître de la rue et de la ville entière ; il n’y a pas de village, de coin habité qui échappe à son influence. Dans le fond de la pampa, partout où il y a une habitation, il y a un esprit hanté par le délire du carna-
val; dès que deux êtres humains se trouvent en présence, du dimanche au mardi-gras, où que ce soit, ils en évoquent le souvenir, et se mettent en mesure de respecter la tradition.
Or, cette tradition consiste à s’inonder d'eau, réciproquement. Là est le grand plaisir, la joie sans égale ; se mouiller, s’inonder, se tremper jusqu’aux os, de l’aube au coucher du soleil, est une joie qui a ses ivresses; comme toutes les ivresses, celui qui ne la partage pas ne la comprend pas, celui qui est dominé par elles, la subit sans s’en expliquer le charme.
Ceux qui, dans une proportion quelconque, ont pris part à ces jeux aquatiques, dans le centre le plus civilisé des villes, ou dans le coin le plus retiré des champs, jeunes ou vieux, confesseront sans hésiter qu’ils y ont pris plaisir.
C’est un plaisir qui est fait de plaisanteries et de surprises grotesques, auquel se mêle à forte dose, — - quel (pie soit le rang social de ceux qui y prennent part, — un peu de lascivité, tout au moins de liberté familière entre personnes de sexes différents.
C’est en vain que les ordonnances municipales proscrivent de la rue ces réjouissances humides, d’un autre âge. Dès que l’autorité a le dos tourné, l’eau retombe à plein seau même sur son représentant et détrempe, dans sa poche, les procèsverbaux déjà dressés. Dans les cours, dans les maisons, dans les rues des quartiers éloignés, à la campagne, l’eau coule sur tout ce qu’elle rencontre. En ville, dans les rues, réservées à la promenade des élégants, d’où elle est absolument exclue, elle prend des airs modestes et réservés, prétend parfumer sans inonder, mais ruisselle en parfumant et trempe tout ce qu’elle rencontre.
Il y a quinze ans que l’opinion travaille à transformer ces jeux carnavalesques, sans parvenir elle-même à se con-
vaincre.
A celle époque, déjà éloignée, l’eau régnait seule, sous sa forme la plus crue. Dès le samedi, sur toutes les terrasses, à l’italienne, des maisons de ville, on hissait une provision de baquets, de seaux, on recueillait tous les vieux journaux et grands papiers que l’on pouvait récolter, qui se transformaient en ballons hydrauliques. Pendant trois jours, on y renouvelait, sans cesse, la provision d’eau, qui s’épuisait, sans cesse, retombant, en belles averses, sur les voisins et les passants. C’étaient de vrais combats, dont tout le monde prenait sa part, depuis la servante négresse jusqu’à la fille la plus élégante de la maison la plus riche. Tout le jour, l’eau ruisselait, les vêtements détrempés collaient au corps; si l’eau s’épuisait, on en venait quelquefois aux mains, le vaincu plongeait dans le baquet vide ou plein.
Des passants, personne n’était épargné, si le Président de la République ou quelque personnage apparaissait, il devenait le but préféré, sur lui pleuvaient tous les ballons de papier, gonflés d’eau, les œufs de cire, pleins d’essences parfumées et autres projectiles, quelquefois dangereux.
Ces beaux temps sont passés, les citadins n’ont plus celle passion pour l’eau toute crue ; son usage tout à fait créole n'est surtout pas toujours du goût des étrangers. On en trouve encore, au caractère mal fait, qui n’aiment pas, au coin d’une rue, recevoir, sans s’y attendre, un plein seau d’eau douteuse, lancé par la main sûre d’une femme de couleur foncée.
Le carnaval n’en est pas pour cela moins humide, d’une humidité tout aussi pénétrante, mais plus parfumée; le plus rebelle à ce plaisir finit par y prendre goût.
Le malheureux qui pour la première fois sent couler le long de ses vertèbres un filet d’eau froide, plus ou moins odorant, ne manque pas de s’écrier : « Ah! que c’est bête, finissez donc! » Il proteste, se fâche quelquefois, murmure toujours, et ne se souvient pas, tout d’abord, que cette plai-
santerie est permise à tout ie monde et que les rieurs ne sont jamais du côté de ceux qui la supportent mal. C’est là le cri ou le mouvement de la première heure. Vous retrouverez, quelques heures après, le même personnage, à demi trempé, gai, joyeux, ardent à prendre part à la fête, ne trouvant plus cela bête du tout; soyez sûr que lorsqu’il est trempé des pieds à la tète, il le trouve tout à fait drôle, peut être même spirituel. Celui-là est sage qui ne perd pas son temps à raisonner sur la valeur des plaisirs de carnaval; ce sont sottises humaines qui échappent à la critique et à l’analyse. 11 faut que ces sottises soient bien nécessaires à la marche de l'humanité, pour qu’elles aient survécu à la chute des empires et se soient perpétuées, jusqu’à nous, sans rien perdre de leur excentricité. Les esprits chagrins ne gagnent rien à bouder contre la mode et à prendre en carnaval des figures de carême.
C’est, du reste, sous une forme gracieuse, et, n’était l'abus que l’on en fait, à peu près acceptable, que se manifeste le carnaval humide. On y emploie ces tubes d’étain élastiques, inventés par la parfumerie anglaise, il y a quelque vingt ans et, qui, délaissés par elle, sont devenus d’immense consommation dans l’Amérique du Sud. Ils firent leur apparition à iluenos- Aires en 1869, y prospérèrent si bien qu’il a fallu construire des usines, qui emploient toute l’année des ouvrières, en nombre considérable, à la fabrication de cet instrument carnavalesque.
A la tombée du jour, le corso commence, comme dans toutes les villes du midi de l’Europe, son défilé, solennel, par les rues spéciales qui lui sont réservées. Dans ces rues étroites, des voitures élégantes, ornées de fleurs, longent le trottoir où la foule est rangée. C’est de celte foule que partent les minces filets d’eau parfumée, qui, après trois ou quatre heures de cette promenade, deviendront ruisseaux. Les
femmes, pour protéger leurs yeux, portent à la main un écran déglacé. Beaucoup d'entre elles répondent et mettent à ce jeu une certaine passion. Les enragés escaladent les marche pieds, les sièges des voitures, toutes découvertes, et entreprennent des luttes que l'on n’abandonne que forcé et contraint, aveuglé sous le jet continu du flacon parfumé. Les charrettes suivent la file, pleine de gens de toutes conditions, masqués et bruyants; dans quelques-unes, des groupes de jeunes gens; dans d’autres, des jeunes filles, du meilleur monde, sont entassés, se risquent aux hasards de la rue, protégées par leur masque contre les critiques, et contre les propos libres par le bruit qui se fait autour d’elles. Des compagnies de jeunes gens à pied parcourent les rues du corso et l’emplissent du bruit de leurs instruments, plus ou moins harmonieux; tous sont costumés, la majeure partie se noircit le visage; on pourrait se croire dans un village africain ; l’explication de ce goût pour la couleur de la race noire est difficile à donner; peut-être a-t-il l’avantage d’être un masque plus commode que tout autre, peut-être celui de permettre l’emploi d’instruments de musique, faciles à mettre d’accord, pour des musiciens sans expérience.
La plus grande liberté règne dans le corso, il est rare qu’elle dépasse les bornes permises; il est curieux de constater que la foule du trottoir se garde de manquer aux règles de la bienséance, et que, dans ce milieu très démocratique, dans ces jours de licence, il ne vienne pas à 1 idée des gens du peuple de se mêler aux jeux de ceux qui ne sont pas de leur classe : ils regardent et jouissent du spectacle sans y prendre de rôle.
La jeunesse se donne libre carrière, et s’en prend, de coutume, pour égayer la fête aux hommes politiques en vue, qu’elle caricature sans aucune retenue : à ce coin de rue un jeune homme s’est fait la tête du Président de la République et amuse le public de ses gestes et de ses discours; un autre
porte le masque de l’archevêque et se fait promener, assis à rebours, sur un âne ; un ministre, connu pour ses galanteries, apparaît dans une voiture, serrant de près le mannequin d’une jeune femme. On dit que les hommes du jour aiment peu voir leurs ridicules sur la place publique et qu'ils demandent des ordonnances qui les protègent. Espérons que c’est un faux bruit. Le carnaval a déjà bien assez à souffrir de la politique, qui arrête souvent les divertissements et divise, à époques périodiques, la société en camps hostiles.
C’est, au reste, la seule fête publique qui ait à soutfrirdela politique ; les fêtes nationales ont, par contre, le privilège d’imposer silence à ses colères et à ses rancunes.
Le peuple et la société de Buenos-Aires semblent avoir une préférence marquée pour les fêtes civiques. Peu à peu, les fêtes religieuses, qui étaient les seules connues au temps de la domination espagnole, perdent de leur éclat. L’esprit de scepticisme domine l’Amérique et accueille avec plus d’ironie encore que de froideur ces longs cortèges, qui, à certains jours, sortent des églises pour promener, dans les rues, des saints de bois grimaçants, des représentations en cartonpâte, peint et doré, de quelque scène du martyrologe ou de la passion. Ces grotesques exhibitions, qui se sont perpétuées dans les villages et même dans quelques villes d’Espagne, semblent avoir été importées, ici, pour frapper, aux temps primitifs, l’esprit naïf des Indiens et des nègres ; la société a pris le pli d’en laisser à ceux-ci le spectacle.
Une autre raison enlève aux fêtes religieuses beaucoup de leur éclat, c’est l’inversion des saisons : à Pâques, dans l’hémisphère sud, on est en automne, en hiver, à la Fête-Dieu, la procession des Rogations faite, après la moisson rentrée, est
Buenos-Ayres, la rive et la douane. (Voir page 1 1 tï .)
un anachronisme. Les anciennes coutumes payennes de l’Europe, que l’Eglise catholique a recueillies et perpétuées, n'ayant pas trouvé le sol préparé, végètent dans l’étiolement.
Les fêtes civiques frappent, d’une manière plus vive, l’imagination d’un peuple, qui est le maître de ses destinées, qui a conquis, lui-même, cà une époque récente, son indépendance nationale et sa liberté politique.
Que ces fêtes rappellent la date du 25 mai 1810, où fut proclamée l’indépendance des Etats do la Plata, dans l’enceinte du Cabildo municipal, ou celle du 9 juillet, où fut solennellement jurée la première Constitution libre de ces Etats, dans la ville de Tucuman, ou qu’elles rappellent, — comme l’a fait la rentrée des cendres de San-Martin, le fondateur de l’indépendance des Etats espagnols de l’Amérique, et de Rivadavia, le fondateur des libertés nationales, — le souvenir de grands noms honorés, le concours patriotique de tous les citoyens leur donne un éclat que n’ont jamais eu les fêtes religieuses.
Des deux fanatismes que les Espagnols ont transmis aux peuples américains, issus de leur sang, le fanatisme patriotique et le fanatisme religieux, le premier seul a survécu à leur domination en la détruisant; le second a disparu, peu à peu, avec ceux qui avaient intérêt à l'alimenter, à mesure que la population s’est répandue en dehors des villes, loin de l’influence des moines et des prêtres.
Comment l’homme des plaines, qui ne voit jamais le clocher, l’église ni le prêtre, serait-il dominé par les idées qu’ils rappellent? Loin des prédications, n’ayant jamais l’occasion d’assister aux solennités religieuses dont l’éclat, peut-être, frapperait son imagination, il n’a aucune teinture de religion, la confond avec la fable, croit au gualichu, le diable des Indiens, sans avoir aucune notion des peines éternelles de l’enfer ni
des récompenses, promises à des vertus que personne ne lui a enseignées, dont il ignore le nom et l’objet. Quand il entre, en passant, dans un village, il n’a aucun souci de l’église ni de ce qui s’y fait ; s’il vient y établir sa résidence, il n’est guère attiré vers des fêtes dont il n’a pas pris l’habitude, dont il ne comprend guère le sens.
Il n’en va pas de même des fêtes civiques qui lui rappellent des hommes et des faits, dont le souvenir, tout éloigné qu’il soit, pour lui, est d’autant plus récent que les discussions, les luttes politiques, le rajeunissent chaque jour : il croit toujours fêter un parti politique, dont il est, dont le triomphe sera, pour lui, tout prolit.
Les habitudes religieuses ne se sont donc perpétuées que dans la société des villes, mais elles ne sont imposées ni par l’esprit de parti, ni par l'esprit de caste, ni par un usage dominant, ni par la mode, ni par le bon ton; on peut dire que la liberté de conscience est aussi entière dans les mœurs que dans la Constitution.
Si l’esprit religieux n’a pas conquis la nation, le fanatisme patriotique la domine, et les fêtes qu’il se donne unissent le peuple entier dans un sentiment unanime : les bouderies des partis vaincus ne peuvent pas plus se tenir en dehors d’une fête patriotique, qu’un parti triomphant ne peut la faire sienne; c’est toujours la patrie que l’on fête et, jusqu’ici, dans l’histoire de ces peuples jeunes et libres, jamais, dans aucune lutte politique, l’idée de patrie n’a souffert un moment d’éclipse.
Dans le nombre de ces fêtes, on peut faire entrer celles auxquelles servent de prétexte les réalisations successives de progrès local, inaugurations de chemins de fer, de télégraphes, de monuments publics, pose de la première pierre d’une ville, comme l’occasion s’en est présentée, en 1882, pour la capitale nouvelle de la Province de Buenos-Aires, La Plata.
Ces fêtes ont toujours un certain éclat, elles sont l’occasion
de déplacements, de voyages, au loin, de personnages et d’invités en grand nombre : le Président de la République, les Corps constitués, le Corps diplomatique n’y sauraient manquer; des banquets sont organisés et des discours sans lin, prononcés à chaque étape.
Les colonies étrangères ont importé, avec elles, leurs fêtes. Les seules, qui leur aient donné un véritable éclat, sont les colonies française et italienne, les plus nombreuses du reste et les plus importantes : la première célèbre la sienne le 14 juillet, la seconde le 20 septembre.
Toutes deux se font avec éclat; elles envahissent la ville des fanfares de leurs nombreuses sociétés ; elles semblent tenir à honneur de saisir ces occasions annuelles, de se compter, de démontrer leur importance numérique et sociale.
On a dit que l’esprit créole voyait ces manifestations avec quelque terreur, qu’il trouvait mauvais cette importation, au milieu d’une société constituée, de fêtes, qui sont étrangères à son histoire, qui, donnant à des groupes une importance individuelle, au milieu de la masse de la nation, nuisent à son homogénéité. Craintes chimériques! Il n’est pas plus dangereux pour la nation de rencontrer un groupe, même trop nombreux, d’Italiens et de Français, réunis pourjune journée autour de leur drapeau, retrempant ensemble leurs cœurs dans le souvenir de la patrie, qu’il n’est dangereux pour la société de permettre à la corporation des charpentiers de fêter saint Joseph, à celle des jardiniers de promener des édifices de fleurs en l’honneur de saint Fiacre.
Ces idées mesquines peuvent germer dans quelques esprits, elles ne sauraient trouver un terrain fertile pour se développer. La société a plutôt une tendance à faire siennes les fêtes d’autrui. Le goût et la rareté des distractions, la sympathie
générale pour les étrangers, le rapprochement cosmopolite, qu'opèrent les unions entre familles d’origines différentes, contribuent à ce résultat final. Aussi, toutes les fêtes, que les étrangers ou les nationaux imaginent, dans un but charitable, réunissent-elles dans un sentiment unanime toutes les classes sociales, quelle que soit la colonie ouïe groupe qui les donne.
A l’ombre de la philantrophie, les Français ont créé une fête foraine qui se répète, à époque fixe, tous les ans, avec un nouvel éclat ; les Espagnols ont leurs romerias, les Basques leur lieu de réunion : chaque société, a, pour le moins, un anniversaire à fêter, le nombre en est assez grand pour que chaque jour de l’année puisse avoir le sien.
En somme, ce que les fêtes privées ou publiques, leur répétition et leur variété, démontrent, c’est le goût, général dans toutes les classes de la société, pour les réunions et les assemblées en plein air, pour l’éclat des fêtes. Le peuple argentin est, surtout, gai et bien portant, l’atmosphère légère qui l’enveloppe, la fertilité spontanée de son sol, la fécondité lucrative de ses troupeaux, le prédisposent à la joie, l’habituent à faire peu de cas des soucis passagers de la vie, et, s’ils se présentent, à en chercher l’oubli.
C’est, en somme, un peuple qui a le temps de s amuser, beaucoup de motifs de se réjouir, il s’amuse quand il peut et fait bien.