‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 115 sur 152 · GHAP. III. - LA JEUNESSE ET L’EDUCATION · texte numérisé non relu

GHAP. III. - LA JEUNESSE ET L’EDUCATION

Le papier d'un enfant abandonné, c’est autre chose; avoir son papier, c’est n’avoir plus rien du tout.

Lorsque l’enfant sort de la Casa cle espositos, asile des enfants trouvés, son papier est un acte de baptême qui lui constitue un titre légal ; la personne à qui il est remis, avec l’enfant, acquiert sur celui-ci les droits qu’a perdus à tout jamais la mère qui l’a abandonné. Si plus tard, après plus de trois ans écoulés depuis la naissance, sa mère apparaît, réclame l’enfant qui est à elle, qu’elle a mis au monde et qu’elle a, dans un moment de désespoir ou de honte, livré au tour, elle trouve, devant elle, l’application de l’article 307 du Gode civil qui enlève l’autorité paternelle aux parents qui exposent ou abandonnent leurs enfants.

Le papier est donc bien un acte de cession, que la mère légale peut opposer à la mère naturelle, qui donne à la première tous les droits enlevés à la seconde.

Quelquefois cet acte de cession se traite de gré à gré, entre acheteur naïf et vendeur cruel, qui croient, tous deux, faire un acte valable, acquérir et céder des droits que la loi met hors du commerce, que, les uns, par indifférence ou misère, les autres, par besoin d’affections, y font rentrer. Au bas de ce papier, la mère, ne sachant pas signer, a fait une croix — - la première que le petit ait eu à porter — puis elle s’en est allée, avec une larme peut-être, aussi avec cette consolation que l'enfant s’élèvera, vêtu et nourri, battu, pas plus que par elle, ni plus tendrement, et elle a repris l’insouciance de sa vie.

D’autres ont trouvé leur papier au bout d’un rude chemin, comme terme de la guerre sans merci où leurs père et mère, frères, sœurs, emmenés comme eux en captivité, ont été tués ou dispersés, distribués sans pitié, les uns dans le rang, les autres en demi-servitude. C’est là un usage ancien barbare et condamnable.

En 1870, après la guerre du Paraguay, terminée lorsqu’il

n’y a plus eu sur le sol fertile de ce riche pays que des femmes et des enfants mourant de faim, débris de la vieille race guaranie, qui, la première, avait sauvé les Espagnols de la famine, et leur avait donné leurs premières épouses ; en 1879 aussi, à la fin de la guerre pampéenne, combien en a-t-on vu arriver à Buenos-Aires et distribuer de ces malneureux enfants!

De ces épaves les gens économes font des serviteurs gratuits. La pampa a été pour ces pauvres primitifs une rude nourrice, la destinée est pire.

Détournons nos regards ; il y a d’autres enfants au papier que le sort favorise : ce sont ceux qui sortent de l’asile par la grande porte du bonheur. C’est un usage, répandu dans les familles riches, de chercher, parmi ces infortunés, un compagnon du foyer : les jeunes ménages sans enfants, les vieux sans petits-enfants, vont là, et choisissent. Heureux ceux que la nature a favorisés de traits gracieux, de beaux cheveux blonds ou d’un regard tendre. Ceux-là ont des chances, dans cette loterie, de gagner le gros lot: ils seront choyés par ceux pour qui leur présence sera toujours une consolation.

Que deviennent plus tard les enfants abandonnés? Ils prennent dans la société le rang que leur attribue leur éducation, sans que leur naissance ou leur origine soit comptée pour rien. On en peut citer plusieurs. L’un est banquier dans une ville de province ; on dit qu’une des étoiles des assemblées législatives est entrée dans la vie avec un papier; rien ne s’oppose à ce que tous acquièrent, comme leurs concitoyens, un rang social élevé; c’est la loi des démocraties : à chacun suivant ses œuvres.

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