CITA PTT RR II
Utilité des emprunts pour les pays neufs. — Le crédit de la République Argentine de 1810 à 1887. — Premier emprunt eu 1826. — Ère nouvelle, 1851. — Papier-monnaie. — Second emprunt, 1868. — Constitution définitive du crédit de l’État. — Voies de communication; conquête de la pampa. — Chemin parcouru en trois siècles. — Prise de possession du sol. — Coût total de la constitution d'un grand pays : montant de la dette intérieure et extérieure. — Taux des valeurs argentines à Londres. — Accroissement absolu et diminution relative de la dette. — Fortune privée. — Valeur des terres. — Valeur de l'immigration. — Valeurs créées. — Terre, cultures, outillage.
Ce qui distingue les pays d’Amérique, de ceux d’Europe, au point de vue des finances publiques, c’est, qu’en usant du crédit, les premiers s’enrichissent et préparent la prospérité de l'avenir, pendant que les seconds l’obèrent sans améliorer le présent.
Pour les peuples qui gardent, sous leur loi, les immenses régions de l’Amérique, emprunter au dehors les hommes et l’argent, double capital destiné à peupler et à féconder les grandes surfaces dont ils disposent, qui constituent leur domaine public, est une nécessité sociale et économique. Sans emprunts et sans crédit à l’extérieur, ces pays végètent, restent fermés et inutiles; le crédit est, pour eux, le grand agent de tous les progrès ; ces progrès réagissent sur le monde entier, dont ils améliorent le sort, en ouvrant de nouvelles régions, où la solution du problème de la vie est, pour longtemps encore, aisée et accessible aux plus humbles.
La prospérité réelle de la République Argentine ne date que du jour où elle a pu contracter au dehors des emprunts ; elle ne put réaliser le premier qu’en 1868,
Quel long stage ne fit-elle pas jusque-là et combien de preuves de sagesse n’exigèrent pas, d’elle, les prêteurs anglais?
Cela tenait à de vieilles erreurs, dont le souvenir était tenace, dans l’esprit des créanciers, auxquels on demandait de nouvelles avances. En 1826, la République Argentine, naissante alors, avait trouvé, en Angleterre, des oifres de crédit et contracté un emprunt d’un million de livres sterling, dont elle oublia de payer les arrérages, dès l’année suivante. Trente ans de guerre s’écoulèrent sans qu’elle eût le temps de s’en souvenir.
En 1854, les hommes d'Etat, éprouvés par l’exil, à qui la chute de Rosas avait rouvert les portes de la patrie, prirent à cœur de renouveler l’administration du pays, en relevant à la fois son renom et son crédit. Us traitèrent avec les créanciers et entreprirent, dès 1857, le remboursement du capital et des intérêts, en souffrance depuis 1827.
Les prêteurs de Londres ne consentirent, cependant, pas à rouvrir leur caisse, avant que cette probité publique se fût manifestée, pendant plus de dix ans, à chaque semestre. Depuis, ils n’ont pas marchandé leur aide, et ont entraîné, enfin, en 1883, parleur exemple, les capitalistes français et en 1886, pour la première fois, ceux de Berlin.
Pendant cette longue période, c’est à peine si, durant quelques heures de crise, la confiance a été marchandée à ce grand pays. Gela tient à ce que son crédit repose sur des bases assez sûres pour qu’il soit à l’abri de bourrasques passagères.
Les faits qui l’ont consolidé, pendant ces trente années écoulées, sont d’ordres divers. Le premier et le plus important a été l’organisation, par des procédés empiriques, mais avec un plein succès, de la Banque de la Province de Buenos- Aires, en 1854, et la mise en valeur de son papier jusque-là déprécié; le second, la persévérance constante à entreprendre
les travaux publics utiles et à doter le pays de voies de communication, qui l’ont transformé et mis en valeur. Enfin, le dernier, dont l’importance ne saurait être trop remarquée, est l'occupation définitive de tout le territoire, resté jusqu’en 1870 au pouvoir de quelques tribus d’indiens, qui en défendaient l’accès à la civilisation.
C'est en poursuivant la politique habile, qui se résume dans ces trois faits, que la République Argentine a fait de bonnes finances. Ajoutons que cette politique est l’œuvre successive et lente de tous les partis, de la nation entière. Que signifient, en présence du résultat, les dissensions qui ont pu, à certaines époques, la troubler passagèrement? L’œuvre a pu être ralentie, elle n’a jamais été interrompue.
En 1854, après la chute de Rosas, la situation, sous quelque point de vue qu’on l’envisageât, paraissait désespérée. Il n’y avait dans le pays ni capitaux mobiliers, ni monnaie, ni crédit. Les terres seules avaient une valeur latente, mais l’outillage manquait pour les mettre en valeur. Un seul moyen d’échange surnageait, c’était le papier-monnaie, émis en 1826, par la Banque nationale, et qui, de cinq francs tombé à vingt centimes, se survivait à lui-même, avec cette valeur de convention. Ce papier, accepté par la Banque de la Province de Buenos-Aires, à ce taux, qu’il conservait, depuis longtemps, allait devenir le levier de la fortune publique. Il retrouvait un point d’appui dans la banque, héritière de celle qui l’avait émis; elle-même, instrument brisé et hors de service, elle allait faire, de cette monnaie de papier inconvertible et non garantie, un capital d’action; par lui, régénérer le crédit.
Le moyen, fort simple, consista à reconstituer la banque
d’émission en banque d’escompte, à recevoir en dépôt, des mains de ceux qui la détenaient, cette monnaie, négligée, pour la prêter à d’autres, moyennant intérêt. Le succès lut assez complet pour que les opérations d'escompte se soient élevées à 5 millions de francs en 1854, à 40 en 1860, à 140 en 1870, à 225 en 1875, à 450 en 1886, et qu’elle ait converti, en 1883, en papier garanti, tout ce qui restait en circulation de ce papier-monnaie inconvertible.
La construction des voies de communication a produit des résultats aussi merveilleux : les Provinces éloignées du littoral, qui vivaient d’une vie végétative, en retard de trois siècles sur celles plus favorisées du littoral, sont entrées, peu à peu, dans le mouvement, rendant au centuple l’aide qu’on leur avait prêtée, pendant que, sur le parcours de toutes les voies ferrées, se fondaient des établissements pastoraux ou agricoles, que la terre y prenait chaque jour une valeur plus élevée *.
Elles font plus que mener le voyageur aux confins de la République, ce sont elles qui ont préparé et rendu possible la conquête du désert sur l’Indien, qui a mis, du jour au lendemain, dans le commerce et dans la circulation, plus de
1. Les voies de fer se décomposent aujourd’hui de la manière suivante :
Chemin de fer de l’Ouest de Buenos-Aires : 1.094 kilomètres
— du Sud — 1.328 -
— du Nord — 32 —
— de La Plata à — 51 —
— de Rosario à — 470 —
— Central Argentin, 396
— du Pacifique 567 —
— Central Nord 1.246
— Andin 767
Entreriano 10 —
Est-Argentin 169
— - Ouest de Santa-Fé 64 —
Colonies de Santa-Fé 107
— Rosario à Sunchales 150 —
CJHAP. II. — LE CRÉDIT PUBLIC ET LA FORTUNE PRIVÉE 2Sl
30,000 lieues de terre, la veille sans valeur, aujourd’hui, après sept ans de possession paisible, représentant une valeur de plus de 2 milliards de francs.
Ce fut une poussée générale, inattendue. Avant que celle conquête fut réalisée, le pays était en pleine crise, c’était en 1880; depuis six ans, la valeur de tous les biens rétrogradait. Le lendemain des capitaux étaient créés, et en telle abondance, que les dépôts dans les banques augmentaient avec rapidité et cherchaient emploi, pendant que les capitaux étrangers recherchaient les terres nouvelles. C’était pour tous les habitants du pays un accroissement de richesse imprévu, qui s’imposait, dont tout le monde profitait, même ceux qui, dédaignant ces terres sans valeur, avaient employé ailleurs leurs ressources. Six années se sont écoulées depuis que tous ces résultats ont été conquis. En même temps, la ville de Buenos-Aires est devenue capitale de la nation; les capitaux et les habitants y ont afflué chaque jour davantage ; le prix de la terre s’y est élevé de telle manière, le nombre des édifices s’y est tellement augmenté que l’on peut calculer que la fortune privée y a décuplé ; là où une ville était en formation, il y a dix ans, une grande ville a surgi. Les habitants de Buenos-Aires, qui se croyaient diminués, dépossédés, qui assistaient à l’envahissement des fonctions publiques, des rues, des bureaux, par les provinciaux, ont renoncé à bouder, en présence des résultats matériels, dont ils avaient tous les profits. La paix sociale s’est faite, le rapprochement s’est opéré, les deux tronçons de la nation, provinciaux et portenos se sont réunis.
Tous ces résultats ont été obtenus le jour même où l’on pouvait célébrer le troisième centenaire de la fondation de Buenos-Aires. Il avait fallu trois siècles pour que les conquérants, débarqués en 1380, prissent possession de la totalité du territoire, formassent, dans ce pays, une nation unie, jouissant delà paix publique, sous la direction d’un pouvoir accepté,
dans une capitale qui résumait tous les progrès, accomplis pendant cette longue période.
Tel était le but où l’on avait tendu toujours, tels les résultats réalisés. Il est intéressant de rechercher ce que peut avoir coûté la mise en train de cette œuvre considérable, qui, sans être terminée, est assez avancée pour que son achèvement puisse se faire avec calme, et que tous les peuples, en y contribuant, puissent venir en prendre leur part de profit.
La nation jeune qui entreprenait ce grand labeur, au sortir des luttes politiques qui avaient troublé sa première heure historique, ne pouvait recourir qu'à la voie de l’emprunt. C’est donc le tableau de sa dette extérieure et celui de sa dette intérieure qui nous éclaireront :