CHAP. I
Chambre de commerce. C’est encore là une preuve de désintéressement patriotique.
Les Chambres de commerce, à l’étranger, que peuvent-elles, en effet, produire? Elles n'ont rien à apprendre à ceux qui, fixés sur les lieux, les composent et les renseignent. Elles ne sont, en réalité, destinées qu’à jouer le rôle de centres de renseignements impersonnels et gratuits, au profit des industriels de la métropole, désireux de monter une concurrence à ceux qui les leur fournissent. L’industriel, môme, qui, une fois renseigné, cherchera un représentant ne le demandera pas à la Chambre, être impersonnel et multiple. Il ne sera même pas rare de le voir en choisir un anglais ou allemand : car il faut bien confesser que les Français de l’étranger manquent de prestige près de leurs compatriotes de l’intérieur, et qu’ils manquent aussi souvent de l’outillage financier, nécessaire au développement de leur commerce. Cet outillage financier, qui devrait venir de France, pour les Français, est le grand ressort qui manque à notre expansion nationale. La vieille théorie française, qui imposait au commerçant de n’entreprendre d’affaires qu'avec ses capitaux et dans les limites d’action, souvent fort étroites, de ceux-ci, a cédé le pas, partout, excepté en France, à la théorie anglaise, qui ne voit, dans le capital individuel du commerçant, qu’un capital de garantie, non un capital d’action, et lui impose de demander au crédit ce capital d’action.
Les Allemands ont, plus que tout autre peuple, mis en pratique cette théorie, ils sont, au dehors, les plus audacieux des commerçants. On sait en Allemagne, par une déduction logique des faits et une connaissance psychologique des caractères, que l’expatrié est, avant tout, un audacieux. Cethomme, qui s’est décidé à chercher, au dehors, des aventures, n’y est pas traité en aventurier par ses compatriotes, qui consentent à courir, avec lui, quelques hasards, à le soutenir dans ses essais
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même dans ses écoles, pour y puiser l’expérience nécessaire, et, le temps aidant, des profits. Tout le secret du succès rapide des Allemands à l’étranger est là, et non pas dans la connaissance des pays étrangers, dont ils n’ont pas plus l’intuition que les autres peuples.
Il n’est pas davantage dans leur organisation consulaire qui vaut ce que vaut la nôtre. C’est un fait avéré que l’organisation française des consulats est, non seulement la première en date, mais la première en importance. On ne saurait omettre que la France a la gloire, depuis l’ordonnance de Colbert en 1664, d’avoir créé les consulats et de leur avoir donné le caractère commercial; mais l’ordonnance de 1831 a commis une grosse erreur, en les rattachant au département des affaires étrangères, ce qui a puissamment contribué à fausser l’institution. Il y avait mieux à faire, si l’on voulait éclairer et diriger le commerce français parles consuls. C’était de les maintenir dans leur rôle historique, de les prendre parmi des hommes ayant fait des études commerciales et acquis la connaissance spéciale du pays où ils allaient exercer.
Jamais un consul fonctionnaire, pour bien inspiré qu’il soit, n’inspirera à personne l’esprit d’initiative, incompatible avec toute fonction administrative, et qui est, justement, la qualité maîtresse déterminante du succès à l’étranger.
Cette qualité, les Allemands la possèdent et le prouvent
Les Italiens, de leur côté, nous démontrent, chaque jour, qu'ils n’en sont pas dépourvus. Les progrès que leur commerce a faits, depuis vingt ans, à la Plata ont été pris à peu près tout entiers sur le domaine delà France, qu’ils ont envahi et contribué à diminuer. Ce qu’ils ont créé surtout, en grand nombre, ce sont des maisons de détail, qui ont pris possession de tous les quartiers de la ville et de toutes les régions de la campagne. On peut dire qu’ils colonisent, dans le sens le plus
vaste du mot, en remplissant le pays de leurs créations : ici, colons laborieux et sobres, là, commerçants avisés, comme l'étaient leurs ancêtres lombards.
La genèse de leurs progrès est facile à reconstituer. Ils abordent le pays sans prétention, en travailleurs, demandent à la terre d’abord ou à un travail très humble leurs premières ressources, à l’épargne leur premier capital. L’aide de celui-ci les fait commerçants. Ils ne choisissent pas alors un point à exploiter qui soit bien brillant ni bien en lumière; ils s’essayent dans l’ombre, y restent le moins possible, se rapprochent, quand ils le peuvent, des villes, bientôt de la capitale ; se transforment alors en négociants, achetant et, vendant en gros, utilisant les relations que, chemin faisant, ils ont laissées derrière eux, dans toutes les régions. C’est ce que faisaient, aussi, autrefois, les Français, en particulier les Béarnais ; mais il semble qu’en nombre, petit aujourd’hui si on le compare à celui des Italiens, ils disparaissent devant cette invasion, dont la première conquête a pour effet de substituer, dans la consommation, les produits italiens aux produits français : les vins, les huiles, les allumettes, les tissus même.
Le' commerce italien a trouvé, depuis quinze ans, un puissant appui dans la Banque italienne , qui a déterminé le développement du commerce et de l’industrie de la métropole; tous les travailleurs italiens y ont déposé leurs épargnes, qu’une habile administration a employées et fait fructifier.
Les Espagnols avaient perdu, depuis 1810, l’importance commerciale que le monopole leur avait jusque-là assurée dans la colonie, ils étaient exclus des avantages concédés aux étrangers parla loi de 1812, et ce n’est guère qu’après 1852 qu'ils ont repris le chemin de l’Amérique, qui avait, si longtemps, végété sous la direction de l’Espagne et qui prospérait,
depuis l’indépendance, sous les lois espagnoles qu’elle avait conservées, en même temps que les mœurs et les usages puisés dans cette origine.
Les Espagnols recueillent aujourd’hui les fruits de leur puissance de conception colonisatrice, qu’aucun peuple n’a dépassée. Ils ont conquis l’Amérique sur des peuples, qui, sans jouir d’une civilisation comparable à la civilisation européenne du xv° siècle, n’en constituaient pas moins des races puissantes, et, parmi elles, les Toltèques, les Quichuas, les Guaranis, les Araucans; ils les ont réduits et soumis à leurs lois, en même temps qu’ils répandaient, sur une immense surface dont ils occupaient en peu d’années tous les points importants, leur langue, leurs mœurs et leur esprit national. En même temps les juristes espagnols composaient, pour ce pays nouveau, un corps de lois, les lois des Indes, faites spécialement pour lui, où tous les problèmes que soulève la colonisation étaient magistralement résolus par des textes. Ils obtenaient, ainsi, une homogénéité de création, qu’aucun peuple n’a réalisée, n’a même essayée, et dans quelle région? La plus vaste et la plus fertile du monde.
L’œuvre a été si merveilleusement conçue, son exécution a été menée, à travers les générations, avec une telle persistance, que les Hispano-Américains ont conservé tous les traits, tous les caractères de la race d’où ils descendent, que la langue espagnole a conquis les surfaces les plus vastes du monde, en attendant qu’elle serve de moyen de communication aux peuples les plus nombreux. Depuis quelques années déjà, la littérature de tous les pays passe par la péninsule ibérique, et y fait, chez les traducteurs, une première étape, avant de se répandre dans l'immense continent américain, qu’elle instruit et éclaire. A Barcelone, il s’est ainsi créé des librairies considérables; elles ouvrent les voies à la littérature espagnole, qui ne peut manquer de se laisser tenter par cette
riche conquête à faire, et, qui, avant un siècle, se sera élevée à la hauteur de ses destinées.
Quant aux créoles, ils occupent, à proprement parler, une place très inférieure dans le commerce local; cela s’explique par cette raison que le commerce, chez eux, vit d’importation et de relations au dehors, qui sont ce qui leur manque le plus. Ils n'en ont pas moins de nombreux moyens d’utiliser leurs facultés très aiguisées et leur esprit mercantile. Ce sont eux qui résument dans leurs mains, à titre d’intermédiaires, le trafic auquel donne lieu la vente des bestiaux et celle des produits du troupeau.
Ils ont aussi accaparé les ventes publiques. La profession de crieur est libre, elle est parfois le refuge des fruits secs de toutes les professions, sans en excepter la politique, la diplomatie et môme la poésie : elle vit beaucoup de charlatanisme. Elle n’en constitue pas moins une carrière commerciale très sérieuse, enraison de l’étendue de son aire d’action. Tout passe, ici, à l’encan, le vieux et le neuf, tout ce qui s’importe ou s’exporte, les immeubles et les meubles, le bétail, les reproducteurs des grandes bergeries et des fermes modèles; des chargements entiers arrivent d’Europe et passent, aussitôtreçus, sous le marteau de l’encanteur qui a fait des avances considérables sur les marchandises qu’on lui livre, et qu’il vend au comptant, ou même à terme, en garantissant à son client la solvabilité de l’acheteur. C’est là un vaste commerce. A d’autres jours, ce sont d’immenses propriétés que le marteau débite; deux ou trois cents lieues de terrains sont en vente, un plan est suspendu devant les yeux de l’acheteur; auprès, un tableau sur lequel figurent do petits paquets de plantes fourragères, minuscules bottes de foin, ce sont les échantillons des graminées que l'on rencontre sur ce domaine. La vente commence, et le public s’arrache les lots de terre qu’il ne connaît que par le boniment
du vendeur et des échantillons plus ou moins authentiques.
Tels sont les traits principaux du commerce dans la ville de Buenos-Aires, et le personnel cosmopolite qui l’exploite.
Quel commerce rencontrera-t-on hors de cette ville ? Ce que nous avons dit de la géographie générale des provinces éloignées suffit à le faire entrevoir. Le commerce de la ville de Buenos-Aires, procédant par rayonnement, en même temps que par attraction, on trouvera dans les centres de population de cette province ou des autres villes capitales ou villages en formation, un commerce local, circonscrit aux besoins de consommation d’un rayon de quelques lieues. Aucune n’a une vie propre, parce qu’aucun centre de population ne produit rien. Il n’y a pas, hors de Buenos-Aires, d’industrie, il n’y a dans les villages et les villes que des artisans recevant leurs matières premières, leurs outils, tous les objets manufacturés de l’intérieur, et réduisant leur industrie aux besoins privés du lieu où ils résident. Il n’y a pas, dans la République Argentine, d’autres industries que les industries agricoles; les centres commerciaux, situés à proximité des contrées de production, n’ont donc d’autre mission que de recueillir et de grouper les produits, pour les transmettre à l’exportateur.
Cet exportateur réside, comme l’importateur, toujours à Buenos-Aires, quelquefois, par exception, à Rosario ou à La PI ata.
Cette ville nouvelle, puisque nous rencontrons son nom pour la première fois, vaut que l’on s’y arrête. Par son origine très récente, puisque la première pierre en a été posée le i9 novembre 1882, c’est une ville politique. Les événements qui précédèrent et accompagnèrent l’élection présidentielle de 1880, ayant imposé au parti national l’obligation d’établir, dans la ville dé Buenos-Aires, devenant ainsi capitale de la nation, le Pouvoir central, laProvince de Buenos-
Aires se trouvait ainsi séparée de la ville qui avait toujours été sa capitale. Les autorités provinciales, qui pouvaient transférer dans une autre des villes, assez nombreuses de leur Province, le siège des autorités administratives et politiques, préférèrent construire de toutes pièces une ville nouvelle, sur un modèle nouveau, conçue d’après des plans assez vastes pour éclipser sûrement la ville rivale, Buenos- Aires. La situation en fut choisie à sept lieues au sud de celle-ci, sur la rive de l’estuaire, dans le fond d’une anse vaste, où la construction d’un port était facile.
Après cinq années d’existence, la ville nouvelle dénommée La Plata, où aboutissent, par des embranchements de raccord, nouvellement créés, toutes les lignes de chemins de fer de la République, où des capitaux énormes ont été enfouis en constructions de monuments publics et aussi en édifices privés, qui a déjà son palais législatif, son palais du gouvernement, son théâtre et son musée, son observatoire astronomique, le tout conçu sur des plans gigantesques, dignes d'une ville de deux millions d’âmes, qui a élevé des palais à la justice et à la finance, est déjà une ville de cinquante mille âmes, capitale d’un Etat fédéral qui n’en compte guère qu’un million, répandus sur trente millions d’hectares.
Au point de vue administratif, c’est une grande création, mais, comme on ne crée pas de toutes pièces un centre d’action financier ou commercial, La Plata n’est encore qu’une dépendance, une succursale de Buenos-Aires. Son commerce n’y vit que de la consommation, disons le mot, de la construction locale, et elle n’a rien enlevé à Buenos-Aires de son importance.
Les autres villes du littoral, Sau-Nicolas, Rosario, Santa- Fé, sont les seules qui entretiennent avec l’Europe des relations directes. Par Rosario transite tout le matériel envoyé par l'Europe pour la construction des chemins de fer de l'in-
térieur, pour les usines à sucre de Tucuman ou de Santiago del Estero, les scieries mécaniques, les minoteries installées dans les provinces andines, enfin tous les objets de consommation qui y viennent d’Europe et les produits agricoles réduits encore au blé, à la farine, aux cuirs de chevreaux, aux peaux de moutons, aux laines et à quelques barres d’argent et de plomb. Rosario n’est, comme La Plata, qu’une ville succursale; Santa-Fé, comme toutes les autres, limite ses opérations mercantiles à la satisfaction des besoins de ses habitants.
Il serait monotone de pousser plus loin cette nomenclature : bornons-nous à indiquer la loi de toute cette évolution commerciale.
Buenos-Aires reçoit ses objets de consommation, ses capitaux, son personnel commercial, l’impulsion de sa vie financière et commerciale de l'Europe, dans la mesure que nous avons indiquée ; elle dirige, en retour, sur l’Europe tout ce que le pays produit, ne gardant, hors du blé et de quelques milliers de peaux, rien de sa production pour sa consommation. Les deux cent millions de kilos de laine que produit la République passent tous, par ses ports, à l’état brut; le pays n’en garde pas un kilo, et expédie tout, même les 70 0/0 d’impuretés, qui les surchargent d’autant en poids et en diminuent d’autant la valeur.
L’évolution commerciale de Buenos-Aires, elle-même, est donc celle d’une satellite, vivant dans la sphère d’attraction de l’Europe; toutes les autres villes et villages de la République sont des satellites de ce satellite. Le commerçant d’Europe, commissionnaire, industriel, marchand, même celui qui ne fait que recevoir les produits du pays et ne lui en envoie aucun, est, plus souvent qu’il ne le voudrait, le commanditaire forcé de ses correspondants de Buenos-Aires. Ceux-ci sont aussi forcément les commanditaires de tous les soustraitants qu’ils approvisionnent dans la campagne ; ils vendent
CIIAP. I. — COMMERCE ET COMMERCANTS
en gros à ceux qui résident dans les villes et villages, lesquels revendent en demi-gros aux pulperos de la campagne.
Ceux-là sont une des curiosités du commerce local. Ils habitent dans le désert, quelques-uns sur la limite extrême du pays peuplé, dans des cahutes mal protégées par un toit de chaume et un mur de pisé, contre les intempéries, et seulement garanti contre les indiscrétions du chaland, par une grille de fer, derrière laquelle on offre de tout, sans le laisser toucher, et à travers laquelle le marchand méfiant soumet, de loin, aux convoitises de son acheteur, les objets qu’il désire, sans avoir, le plus souvent, consulté l’état de sa bourse.
Un passant, étranger aux usages locaux, aura bientôt fait de jauger ce pauvre commerce, si exposé, dans un milieu aussi rude, et qu’il supposera réduit à quelques transactions sans importance, entre un vendeur très pauvre et un acheteur très misérable. Il se trompera. — Cet acheteur, qui, toujours, ne paye pas de mine, et achète à crédit, paye toujours à la fin de l’année, quand, à l’heure de la tonte, il détache son coupon. Quant au vendeur, aidé du crédit d’un commerçant de la ville, il fait souvent des opérations d'une très grande importance. Il fournit à tout le voisinage, tout ce que le voisinage consomme ; pas un travail ne se fait dans cette plaine deserte, où il s’en fait beaucoup, travail de clôture, de construction, de plantation, de transport, sans qu’il prélève sa dîme; c’est dans sa caisse que l’entrepreneur verse généralement le prix de la main-d’œuvre, destiné à payer tout ce qu’il a fourni au travailleur, le nécessaire et le superilu ; il fait crédit à tout le monde ; le propriétaire, qui a des payements à faire dans la région, s'adresse à lui et le rembourse en traites sur Buenos-Aires; le palpero fait ainsi de la banque. C’est lui, encore, qui accapare tous les produits pastoraux ou agricoles, achète, toute l’année, les cuirs des animaux abattus, à leur heure, la laine ou les grains, et les expédie à Buenos-Aires :
Tout ce commerce se chiffre, pour chacun, par plusieurs centaines de mille francs, et la statistique compte dans la seule province de Buenos-Aires dix-sept mille de ces commerçants. Leur nombre, dans chaque région, donne la mesure de sa richesse de production et de la densité de sa population. On en compte dans les meilleures régions un par deux kilomètres carrés et dans les pires un par vingt-cinq kilomètres carrés, jusqu'au point où la population cesse, et où cependant l’on en rencontre encore. Qu’y font-ils? Ils trouvent à trafiquer avec les nomades, qui ne manquent nulle part.
Il nous reste à faire connaître, à étudier la marche des affaires publiques, les sources de la fortune privée qui alimentent et vivifient à la fois le commerce et le crédit public.