‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 13 sur 152 · CITAP. I. — FLEUVES ET RÉGIONS · texte numérisé non relu

CITAP. I. — FLEUVES ET RÉGIONS

la conquête fut, dès lors, assurée par l’accueil des Caraïos, tribu de Guaranis établie en ce lieu. Ce peuple doux et industrieux, différent des Indiens guerriers et chasseurs, qui, jusque-là, s’étaient jetés si rudement à la traverse des expéditions, mit à son service le luxe relatif dont il disposait, le produit de ses cultures de maïs, de mandiocca, la patate, scs animaux domestiques, les gallinacées, le canard indigène de grande taille, au magnifique plumage, connu en Europe sous le nom de canard de Barbarie, et ses étoffes faites d’une sorte d’ortie assez semblable à la ramie.

Ce point, si merveilleusement choisi, a toujours, devant lui, le même avenir plein de promesses ; mais il est resté isolé, gardant, pour ainsi dire, la dernière limite des régions tempérées, sur le seuil de la région tropicale. Seuls, depuis dix ans, les Brésiliens la dépassent d’environ deux cents lieues, avec leurs steamers, mettant ainsi leurs provinces extrêmes en communication avec la mer, par une navigation fluviale de plus de mille lieues, rendue libre au prix d’un milliard et de huit ans de guerre contre le Paraguay.

Les régions environnantes semblent réservées à la colonisation du xxc siècle. L’homme est encore impuissant à défricher ces terres trop fertiles, qui, loin de résister à la culture, étoulfent son effort et le dépassent ; les routes qu’il y trace sont vite effacées ; la forêt se dresse entre lui et d’autres régions, où l’Indien vit dans sa solitude sauvage, sans avoir vu encore les hommes blancs qui croient être les maîtres de son pays et y ont établi idéalement leurs lois et leur autorité. L’écho des événements modernes n’a pas répercuté dans ces forêts, l’Indien ignore les révolutions qui lui ont imposé de nouveaux seigneurs; il ne sait rien de la huile d’Alexandre YI, qui a fait de lui, au xva siècle, un sujet espag ol et lui a imposé la loi chrétienne ; il n’a pas entendu la grande voix des libérateurs, qui, en 1810, ont proclamé la liberté et l’in-

dépendance. La terre vierge, dans les solitudes lointaines qu'il occupe, tremble sous le choc de l’immense cascade du Maracayu, elle résonne sous le pied du daim qui la foule, mais l’histoire du siècle ne l’impressionne pas.

A l’opposé de cette région, sous la même latitude, du côté de l’ouest, depuis la rive du fleuve jusqu’aux Andes, une autre région s’étend, immense aussi, champ ouvert aux explorateurs, expression géographique : c’est le Gran Chaco.

Le littoral seul en est connu et occupé. Ceux qui ont pénétré dans le cenlre y ont trouvé des fleuves que l’on ne peut remonter, parce que leurs eaux sont insuffisantes à porter une barque, ou des plaines où l’homme ne peut mettre le pied parce que l’eau les recouvre pendant huit mois de l’année ; le bétail y souffre d’un mal inconnu, le cheval y perd ses forces et meurt, enlevant à l’homme, impuissant sans cet auxiliaire, l’espoir, toujours reculé, de conquérir ce pays.

L’histoire de ces dernières contrées, vastes comme de grands Etats, est vite écrite ; les promesses qu’elles font ressemblent à des illusions lointaines ; même sur le littoral, les capitaux que l’on y sème attendent longtemps l’heure de la moisson. De grands fleuves, le Vermejo et le Pilcomayo, en permettront plus tard l’exploitation; mais ils semblent encore, se prêtant à regret aux explorations, vouloir continuer en paix leur labeur et la transformation géologique de cette contrée, creuser leur lit indécis, en répandant, autour, de nouvelles alluvions.

Il faut bien qu’il reste à nos arrière-neveux quelques régions nouvelles à conquérir ; gardons pour nous les tâches plus faciles.

La science marche, et ce qui, pour nous, est à peine praticable, sera pour eux aisé, pressés qu’ils seront par des nécessités nouvelles.

Que n’avons-nous pas à faire déjà pour occuper, fertiliser,!

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