CII A P. I
c’est à une cause spéciale et locale que tient la conservation du pouvoir par une oligarchie.
Cette cause est l’affluence continue de l’étranger, dont l’importance est grande dans la société, qui n’en a aucune dans la vie publique.
L’étranger qui aborde dans la République Argentine n’est jamais un touriste, ni un passant, c’est toujours un colon nouveau, qui vient y planter sa tente pour plus ou moins longtemps, et qui, souvent, venu pour quelques mois ou quelques années, y passera sa vie et y fera souche de nouveaux citoyens. En attendant, il n’est pas électeur; il peut être propriétaire, sans être citoyen. Déjà cette légion de barbares armés de bêches, de truelles, de marteaux, de rabots et de faux, a accaparé un bon tiers de la terre; rien ne s’oppose à ce que, l’invasion grossissant en proportion de leur succès, ils n’en conquièrent un second tiers; rien, dans la loi, n’empêchera que des sociétés civiles ou commerciales à capital étranger, administrées par des étrangers, des congrégations religieuses uniquement composées d’étrangers, viennent acquérir, de même, des étendues de territoire, aussi considérables que le leur permettront leurs ressources.
Tout est permis aux étrangers, en vertu de cet axiome : « En Amérique, personne n’est étranger », tout, excepté de voter. Ils n’en ont pas moins, malgré cela, peut-être à cause de cela, une influence considérable sur la marche des affaires.
Ils ont la parole, par les journaux qu’ils publient librement, comme le pourrait faire tout citoyen électeur; on en compte deux français, deux anglais, trois italiens, deux espagnols, deux allemands. Ils ont une action directe sur les actes des pouvoirs publics, influence que justifie l’importance des capitaux étrangers, importés, dans le pays, pour aider ses finances publiques, créer ses voies de communication, ses ports, ses tramways, ses grandes usines qui fournissent aux grandes villes l’eau et la lumière.
C’est là, un contre-poids, un frein capable de modérer l’allure des politiciens et des hommes de parti, qui peuvent ne pas reculer devant les moyens pour conquérir le pouvoir, mais seront, toujours, dominés par la pensée de se faire prendre au sérieux par l’étranger résidant et par celui du dehors.
La politique et les politiciens ' peuvent donc dominer le pays, le conduire au gré de leurs caprices, l’égarer au gré de leurs passions, sans, pour cela, mettre en péril la fortune privée ; cela tient à la nature des sources qui alimentent cette fortune privée, et par elle, la fortune publique.
Malgré le développement qu’ont pris, dans tout le territoire argentin, l’agriculture et les industries qui en découlent, on ne peut dire que le travail, tel qu’il s’impose aux habitants des villes et des campagnes de France, soit une obligation sociale absolue, une condition de vie sine qua non pour les habitants de cette région. Ce qui la distingue, en effet, c’est la spontanéité de sa production, elle est telle, que l’on serait, de loin, disposé à croire à l’existence dans les plaines pampéennes du mouton pépite et du troupeau natif et spontané.
De lui-même, presque sans soins, en tous cas, sans abri, sans clôtures, sans gardiens qui le surveillent, le gros bétail se multiplie et donne chaque année à son heureux propriétaire un croît de 25 OjO ; rarement diminué par les accidents climatériques d’une sécheresse qui se prolonge, contre laquelle, au reste, le pasteur ne peut rien. Le troupeau, ainsi augmenté, demande chaque jour de nouveaux espaces et les conquiert lui-même, les prépare sous son pied colonisateur, laissant, derrière lui, trace féconde de son passage et de
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son séjour, le sol amélioré et des graminées, jusque-là inconnues, venues on ne sait d’où, qui en doublent la valeur.
Derrière ce conquérant, le mouton, tout aussi rustique et aussi peu exigeant, couvre ce sol, préparé pour lui; agent aussi dévoué de la prospérité publique, il croît et multiplie, sans abri, lui aussi, sans parc le plus souvent et donne, chaque année, double produit: la laine, qui renforce les capitaux mobiliers en formation, et son croît qui constitue le capital d’épargne.
Derrière ces deux troupeaux, dont les produits, recueillis sans travail, enrichissent le pasteur et le propriétaire du sol, lui assurent les loisirs, que l’esclave antique garantissait au citoyen romain, apparaît un troisième élément de fortune spontanée, troupe humaine celle-là, composée à la fois des courageux et des déshérités du vieux monde, qui apporte ses ambitions de fortune, ses habitudes de travail, ses petites ou grosses épargnes, et dont la présence suffirait à augmenter, chaque jour, la valeur du sol déjà possédé et occupé, que son labeur est prêt à décupler.
Il suffit donc de posséder de la terre, pour s’enrichir sans travail, et à tous il est facile de posséder. Ceux qui n’ont pas acquis des milliers d’hectares, même des milliers de kilomètres carrés, quand ils valaient peu de chose, peuvent encore en acquérir, par centaines, sans grand effort ni grand débours. Ceux qui possèdent, même ceux qui ne possèdent pas, n’ont guère à faire œuvre active, à peine ont-ils à descendre de cheval, rarement à courber les reins, pour arracher du sol leur subsistance; s'ils travaillent, c'est pour occuper leurs loisirs trop vides, que ne remplit pas la surveillance somnolente d’un troupeau, très indépendant, préférant, pour croître et s’engraisser à l’aise, ne pas sentir sur son échine le poids de l'œil du maître.
Il est donc facile de comprendre comment la politique peut agiter perpétuellement les esprits sans troubler le pays, com-
ment on peut, d’une extrémité à l’autre de cette immense région, préparer, pendant deux ans, l’éelosion d’un candidat, sans compromettre la fortune privée, la confiance, la paix des esprits, recommencer, six ans après, sans que les scrutins tumultueux, même les batailles rangées électorales parviennent à tarir les sources de la fortune publique ni même à en diminuer le débit.
Quel désastre peut bien causer une armée qui traverse la pampa, même en poussant devant elle trente mille chevaux qu’elle a ramassés en route, sans se donner la peine d’avertir leurs propriétaires? C’est un nuage de poussière qui tourbillonne, cache un moment la lumière du jour et disparaît sans laisser de traces; les chevaux volés mêmes, ne le sont pas définitivement, ils reviendront d’eux-mèmes à leurs pâturages, le propriétaire les verra rentrer, pauvre bétail dédaigné, sans leur faire grand’fête! Pendant que les troupes d’hommes armés troubleront les villes, l’herbe continuera de croître, et le mouton n’en perdra pas un coup de dent.
Aussi, ce que l’on appelle les révolutions sud-américaines ne produisent-elles quelque effet que de loin : les émeutes ou les troubles locaux, qui ont préparé ou agité les périodes électorales, ne laissent pas de souvenir; le siège de Buenos- Aires, lui-même, en 1880, n’a causé aucun désastre sérieux aux hommes ni aux choses, le pays se sentait tout aussi riche le lendemain que la veille.
La politique cause donc des agitations fréquentes, mais seulement à la surface. Elles ont pour résultat, trop souvent, d’élever quelques citoyens au-dessus du rang qu’ils méritent, de mettre, quelquefois, en lumière d’autres qui seraient mieux dans l’ombre, il est rare quelles abaissent ceux mêmes, qui sortent de la lutte, vaincus ou trompés dans leurs espérances; ceux-là conservent quelque prestige, ne fût-ce que celui qui entoure les hommes d’opposition. Iis se font, dès lors, les
défenseurs théoriques de la Constitution, parlent au nom des intérêts de l’État, qu’ils se donnent la mission de défendre. Ces critiques se font rarement entendre dans les assemblées politiques, où l’opposition n’a pas ses grandes entrées, elle y a seulement la parole le jour, où quelques-uns de ceux qui y siègent, et doivent d’y siéger à l’appui de forces gouvernementales qui ont cessé de leur plaire, se groupent en parti d’opposition combattant les amis de la veille.
C’est dans la presse que l’opposition se réfugie : l’action de ses journaux est considérable. Dans ce pays américain, où la société a l’allure très française, on sait profiter du pouvoir, mais on aime l’opposition. Les journaux qui vivent de subvention gouvernementale sont pauvres et négligés, ils meurent des subventions qui devraient les faire vivre, le campo-santo où ils gisent oubliées est vaste; beaucoup naissent dans l’année qui précède celle des élections et ne servent qu’à faire baisser prodigieusement le prix du papier à envelopper. Les journaux d’opposilion sont, au contraire, prospères, l’esprit public n'est pas de sa nature approbateur, avide, au contraire, de bons tours joués aux hommes de gouvernement et aux hommes du jour autant que peut l’être un bourgeois de Paris.
Quant au résultat, les candidats arrivent souvent au but, malgré leurs idées, et les idées utiles triomphent souvent malgré les candidats.
L’histoire de ce siècle est là pour le démontrer à chaque période.
C’est ainsi que la nation argentine s’est constituée en République confédérée, alors que Rivadavia, qui était monarchiste et unitaire, présidait à ses destinées, que l’unité de la République a été préparée par Rosas qui, de 1830 à 1852, a feint de la combattre, en mettant réellement à mort les unitaires.
Ainsi, que Buenos-Aires a été décrétée capitale de la Répu-
blique par ceux-là même qui avaient combattu, les armes à la main, contre la suprématie de cette ville, et dont le programme était d’empêcher cet événement que leur triomphe a précipité.
Ce qui tendrait à démontrer que les partis peuvent conquérir les places, occuper les fonctions, mais qu'ils trouvent, audessus d’eux, les idées qui président à la marche, pour ainsi dire fatale du pays, et qui s’imposent à leur volonté, l’enchaînent et la dirigent.
Si l’on voulait déterminer la cause de cette influence des idées nécessaires, sur la marche de la politique, malgré les erreurs des politiciens, il faudrait la chercher dans l’absence de classes dirigeantes. L’égalilé la plus absolue règne dans les relations sociales, et malgré l’accroissement rapide de certaines fortunes, l’égalité des conditions se perpétue ou se renouvelle à chaque génération.
Plusieurs causes contribuent à la maintenir : le mariage sans dot, qui impose au chef d’une jeune famille l’obligation de conquérir sa place et lui fait estimer sa propre valeur plus que l’aide du patrimoine; aussi le nombre considérable des enfants qui font l’orgueil de la famille.
La loi des successions appelle ceux-ci au partage et, avec eux, l’époux survivant, émiette les patrimoines à chaque génération et empêche la constitution d’une féodalité territoriale.
Les fortunes des célibataires n’échappent pas à cet émiettement : la loi y a pourvu, en appelant à leurs successions les enfants naturels et en autorisant la recherche de la paternité, même après la mort du père.
Enfin, le mode d’exploitation des grandes surfaces territoriales, réunies dans la même main, empêche celui qui les possède de s’y tailler un fief. Il y a bien des domaines qui ont cent lieues carrées, deux cent cinquante mille hectares, dont
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les frontières ont dix lieues de côté, c’est-à-dire la surface d'un de ces départements français, où tient à l’aise, vit et travaille une population de trois à quatre cent mille habitants ; ces domaines, quelques troupeaux les occupent, et le système électoral, tout perfectionné qu’il soit, n’en sait pas tirer de-vote. Une lieue carrée, bien occupée, peut recevoir deux mille cinq cent tètes de gros bétail par lieue, une par hectare ; trente hommes suffiront à garder cent mille têtes, ce n’est pas là encore une armée de vassaux bien redoutable.
Le jour où le mouton pourra remplacer le gros bétail ou s'adjoindre à lui, chaque lieue pourra porter de dix à vingt habitations, autant de troupeaux et de familles, par lieue ; ces familles n’accepteront d’y faire ce métier de pasteurs, qu’à la condition d’être associées dans les produits et de posséder elles-mêmes une partie du troupeau; ces colons-là ne sont pas des vassaux, ce sont des travailleurs indépendants et souvent des maîtres, tenant en échec le propriétaire chez lui.
Enfin, dernier obstacle, le propriétaire de ces grandes étendues n’y habite jamais, les honore rarement d'une courte visite. Il est représenté par des majordomes, 11e s’attache pas au sol, n'y bâtit ni palais, ni château-fort, pas même 1111e cahute pour lui. Il ne s’identifie pas avec sa terre, elle est indépendante de son nom et de sa personne ; il ne crée pas et ne transmet pas à ses héritiers d’esprit de famille attaché à la conservation de cette terre, il n’est même pas dominé par la pensée de la conserver et de la transmettre et ne semble y tenir, que pour mieux s’en défaire, au meilleur prix.
La politique, les fonctions publiques peuvent donc mener à la possession de la terre, mais sûrement la possession de la terre seule ne mènera pas de .longtemps à de grandes fonctions publiques. Il semble même que cette preuve de fortune solide soit ce qui détache le mieux les esprits de toute ambition, et qu’il n’y ait intérêt à s’élever dans la hiérarchie politique que pour ceux qui 11e l’ont pas fait encore dans la hié-
rarchie sociale : delà, à voir la politique devenir exclusivement le refuge de ceux qui n’ont pas trouvé ailleurs le succès pour prix de leurs efforts, il n’y a qu’un pas.
La République Argentine ne diffère pas des autres démocraties; les fonctions publiques, auxquelles tout le monde peut s’élever et ne veut pas s’élever, ne sont recherchées des uns que pour être plus dédaignées des autres. En cela, encore, elle se rapproche beaucoup de celle qui nous est le plus chère, mais elle s’est constituée, comme nous l’avons vu, dans des conditions meilleures, parce queles circonstances et les mœurs y ont fondé un état social, détaché de toute tradition historique, où l’égalité est la loi, où l’individu est son maître, et où surtout l’idée de patrie est liée d’une façon indissoluble au principe démocratique de la souveraineté du peuple.