CHAPITRE PREMIER
La jeunesse dans la politique. — Origines de la Constitution politique. — Influence de l'exemple des États-Unis. — Caractères de la Fédération dans la République Argentine. — Tendances vers l’Unité. — Unitaires et Fédéraux. — Le Pouvoir central et les Provinces; cinquante ans de lutte, de 1830 à 1880. — Triomphe de l’Unité. — Utilité de la Fédération dans l'équilibre national et constitutionnel. — Rôle du Président. — Élections présidentielles; leur importance et leurs dangers. — Les institutions politiques et l'idée de patrie. — Lois des luttes politiques et des intérêts personnels. — Questions de personnes et questions de principes dans la politique. — Influence de l'étranger sur la politique. — Sources de la fortune privée et de la fortune publique hors de l’atteinte des erreurs de la politique.
Tous les enfants qui naissent, dans la République Argentine, de père étranger aussi bien que de père indigène, qu’ils soient blancs, noirs, mulâtres ou cuivrés, naissent avec le droit d'aspirer au premier poste politique, grandissent avec l espoir d’être, un jour, président de la République.
Devenus hommes, ces jeunes citoyens laissent aux ronces du chemin, avec leurs rêves de jeunesse, cette grande espérance; mais ils ne se détachent de cette ambition pour euxmêmes que pour la retrouver dans la paternité : le rêve dont
ils ont renoncé à poursuivre la réalisation pour leur compte, ils le reprennent pour celui de leurs fils, oubliant ce que la politique leur a coûté, à eux-mêmes, de déceptions et de colères.
Aussi, l’enfant, qui débite sa première fable avec quelque aplomb, et semble comprendre, tout jeune, les passions et le langage des bêtes, est-il voué d’avance aux plus hautes destinées. Ses premiers actes d’indépendance sont autant de promesses, ses impertinences autant de titres. Dans ses jeux, l’enfance fait de la politique, elle joue à la guerre civile et échange, dans des combats simulés, des horions véritables.
A dix-huit ans, ces citoyens, en sevrage, sont électeurs, ils ne peuvent encore aspirer à aucune fonction de la vie publique, mais ils ont déjà le droit de la troubler.
Ce droit, tous les ans, un flot nouveau de recrues, bataillon scolaire du scrutin, viendra l’exercer et apporter sa turbulence toute fraîche dans les querelles des partis. Cette poussée perpétuelle de nouveau-nés, à peine libérés de l’école buissonnière où ils ont fait toutes leurs classes, met, à la surface de la vie publique, une agitation, faliganle pour ceux qui ont passé l'âge de ces turbulences, et décide à s’éloigner des fonctions publiques ceux que leur expérience désignerait poulies remplir.
La place est donc tout entière aux jeunes ; les assemblées politiques prennent l’aspect de classes mal tenues, les hommes de quarante ans sont trop vieux déjà pour s’y asseoir, les services rendus par eux sontoubliés et eux-mêmes dédaignés. L’activité envahissante des jeunes a tôt fait de railler, de décourager, de déposséder les quelques hommes, d’un âge plus mûr, des quelques positions qu’ils gardent encore ; ces derniers disparaîtront vite ; avec eux la politique perdra son balancier, l’installation de l’âge sans pitié sera définitive, et définitive aussi celle des doctrines a priori , des pratiques empiriques, des appétits démesurés.
Rechercher le concours de toutes les classes sociales et
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supprimer, entre elles, toutes les démarcations, c’est là le rôle de la démocratie; elle dévie, elle quitte le chemin de ses destinées, travaille à sa propre dégénérescence, le jour où elle se laisse envahir par les plus turbulents et non par les plus dignes, où, par haine de la hiérarchie, elle repousse jusqu’à celle du talent, par crainte des supériorités, celle qu’assure l’expérience d’une longue pratique des affaires.
Ce n’est que depuis peu d’années que la politique est ainsi envahie. Il y a trente ans, à cette époque si proche et déjà si lointaine, en 1852, la République Argentine, pour la première fois en possession paisible de ses destinées, en confiait la direction aux hommes éprouvés au milieu des agitations du demi-siècle qui venait de s’écouler : leur sagesse suffit à fermer la longue période des révolutions, qui duraient depuis 1810.
Le sentiment des démocraties, qui les sépare de toute tradition, était alors si peu né chez elle, qu’elle se créait de toutes pièces une famille, une filiation, une tradition politique et sociale, en rattachant son histoire future au glorieux passé de la République des Etats-Unis, en lui empruntant le texte de sa Constitution, ses doctrines fédératives, ses précédenls théoriques et pratiques, en faisant des Washington, des Jefferson, des Franklin et des Hamilton les pères de leur république, d’origine et de langue différentes.
Le respect de cette tradition est demeuré. On trouvera difficilement, dans l'histoire, un autre exemple d’une marche parallèle de deux peuples, partis de deux points aussi differents, allant vers le même but par des chemins aussi semblables.
C’est que les républiques, nées du grand mouvement
insurrectionnel de 1810, étaient, de longue main, préparées par l’Espagne à l’imitation.
Au contraire des colonies américaines, (7'origine anglaise, jamais elles n’ont connu ni pratiqué le self government ; elles n’ont jamais eu la peine de se donner des lois ; l’Espagne les a faites pour elles, différentes, en beaucoup de points, de celles qui régissaient la péninsule, nombreuses, complexes, imposées, appliquées par des fonctionnaires qui se succédaient, et jamais n’appartenaient, par leur naissance et leurs relations de famille, à la colonie qu’ils administraient.
Cette éducation, si différente dans les deux régions du continent américain, a produit ses fruits. Des uns, elle a fait des hommes de doctrine et d’action, préparés, dès le premier jour, pour l’étude aussi bien que pour la mise en pratique des doctrines de gouvernement; elle a condamné les autres aux longs tâtonnements, aux colères, aux essais stériles, finalement, à l’imitation des premiers, dernier refuge où ils ont trouvé la sécurité intérieure, le règne du droit et la prospérité matérielle.
Cependant, la Constitution nationale qui préside, depuis 1860, aux destinées politiques de la République Argentine, ne s’est pas établie, du jour au lendemain, par le fait d’une simple transcription littérale et d’une traduction, plus ou moins bien faite, de tous ses articles.
11 y avait cinquante ans déjà, qu’au milieu des agitations continues de la vie publique, plusieurs projets avaient été débattus, quelques-uns votés et même proclamés par des assemblées successives; mais toutes avaient eu, à leur heure, le même sort; toutes avaient rencontré les mêmes oppositions, repoussées successivement, les unes par les Fédéraux, les autres par les Unitaires.
Ce sont ces deux partis, plutôt que les idées qu’ils semblent, respectivement, représenter, qui ont agité l’histoire de la République Argentine.
A l’origine, les Unitaires se sont personnifiés dans l’homme qui a été le plus grand de leurs chefs, Rivadavia, le meilleur administrateur qu’ait eu la République, quelque peu imbu d’idées monarchiques, esprit libéral comme on l’était en France vers 1830. R ne garda le pouvoir que peu d'années, de 1827 à 1830.
Les Fédéraux étaient, eux, en réalité, les champions de l’idée et des traditions féodales.
Dans ce pays, où la féodalité et les lois féodales n’avaient pas été importées, quelques familles avaient cependant créé, autour d’elles, une sorte de protectorat local, ayant plus d’analogie avec le régime social de la tribu dont ils eussent été les caciques, qu’avec celui du comté où ils eussent reçu les hommages de leurs vassaux.
Les chefs de ces familles, désignés sous le nom de caudillos,sQ faisaient, dans quelques provinces, les champions des revendications de clocher et résistaient à la constitution d’une unité nationale. Rosas, qui prit le pouvoir en 1830 et ne fut renversé qu’en 1852, se fit le chef de ces caudillos, non pour les suivre — comme c’est le sort des chefs de parti — ni pour les diriger, mais pour les supprimer. Tout en condamnant publiquement les unitaires et leurs doctrines, il ne cessa jamais de travailler à l’unité nationale, qui, pour lui, représentait l’unité de son autorité. Il le faisait à la manière de Louis XI et de Richelieu.
Rosas disparu en 1852, on aurait pu croire que l’unité était faite et vaincue la fédération dont il avait arboré le drapeau. Ce fut le contraire qui se produisit: la défaite des fédéraux assura l’avenir et le triomphe de la fédération.
La logique des événements perdait ses droits devant le spectacle et l’exemple que donnait au monde, depuis plus d’un demi-siècle, l’application des théories de Washington. Les hommes, qui prirent alors, en mains, la direction des affaires donnèrent à la République, pacifiée en 1862, la Constitution
des Etats-Unis, garantissant, aux Provinces de la Confédération, leur autonomie, sous la forme républicaine, en mettant à côté, non au-dessus d’elles, le Pouvoir national, sorte d’arbitre de leurs destinées.
Nous ne prétendons pas faire ici l’histoire des nombreuses évolutions politiques du pays. Ce que nous avons dit des unitaires et des fédéraux suffit à donner la synthèse de la politique et de ses divisions.
Jamais, depuis 1810, aucun parti ne s’est formé pour défendre l’idée monarchique, exilée avec le dernier vice-roi espagnol, ni pour combattre l’idée républicaine et démocratique. Sur ce point, l’unanimité est complète, elle' est même inconsciente.
Sur cette terre, où la monarchie, une monarchie étrangère, a été respectée pendant plus de deux siècles, le principe monarchique n’a laissé dans l’esprit général de la nation aucune trace. Tout le cortège de doctrines que la monarchie traîne avec elle, a été débandé sous le souffle puissant d’idées patriotiques. Avec les fonctionnaires espagnols, qui se renouvelaient constamment et n’avaient aucun lien commun avec leurs administrés, ont disparu toutes les idées de hiérarchie, de suprématie ; les colons en ont fait table rase; ils ont à la fois tout supprimé, et se sont trouvés, le lendemain, tous égaux devant les places à conquérir, comme ils l’étaient, la veille, devant les positions occupées par les étrangers.
Entre eux, il n’y avait jamais eu de hiérarchie sociale ; l'égalité des conditions s’était perpétuée, dans ce pays où le commerce et l’industrie étaient interdits aux colons, où la terre n’avait qu’une valeur infime et les troupeaux aucune valeur marchande. Cette égalité a, peu à peu, perdu son caractère devant l’expansion inégale de l’instruction et le développement des fortunes privées; légalité politique et sociale n’est pas, pour cela, en péril, et la féodalité territoriale qui semblerait facile à constituer n est pas à redouter.
J)aip.eaux.
(.a Vie et les Mœurs df. la Plata, tomf. I*r.
Le marché aux laines. (Voir page 276.)
Cil AP. I.
En même temps que vers la démocratie, la marche de l’esprit public a été continue vers l’unité nationale. Ce peuple, qui a tant d’analogies avec le peuple français, lui ressemble encore par ce point.
Les Provinces confédérées tiennent à leur autonomie politique et administrative, conservent l’esprit de localisme que représente la commune en France ; mais, toutes, par le pacte constitutionnel, que toutes ont accepté, se sont soumises à la même loi civile, commerciale, pénale et politique, toutes ont consenti à vivre sous la même législation, dans le sens le plus général du mot, et leur autonomie se réduit en somme à quelques fonctions intimes de leur vie végétative.
L’unité nationale est donc la destinée nécessaire et inévitable de l’ancienne Confédération des Etats de la Plata, qui a renoncé, déjà, à ce titre, pour devenir la République Argentine, et annoncer dans les mots l’uniiication qu’elle réalise dans les faits.
Rien ne s'oppose à cette unification. D’abord, la République Argentine, différente en cela de celle des Etats-Unis, a un nom; ce nom est, il est vrai, un adjectif, il suffit cependant à donner l’idée d’un ensemble et à désigner ses habitants sans recourir à une périphrase. Etats-Unis, au contraire, cela ne donne pas l'idée de nation, sinon celle de juxtaposition ; si d’autres motifs, qui, au reste, n’existent pas, militaient en faveur de l’unité des Etats-Unis, cette absence de nom national serait déjà un obstacle à sa réalisation.
De nombreuses raisons empêchaient, au début, l’unité des Etats-Unis : dissemblance d’origine, de religion et de constitution des différents Etats. Ces raisons, puissantes alors, ont beaucoup perdu de leur importance. Chez les fils de coin
Ions, il n’y a plus de différences d’origine, celles de religion n’ont plus de valeur, dans un pays où la liberté de conscience est absolue, où il n’y a pas de religion d’Etat, enfin, celles entre les constitutions locales se sont atténuées sous le régime créé par la Constitution nationale. Cependant, la République des Etats-Unis n’a pas fait un pas vers F unité, et jamais un parti politique n’a fait de cette idée un programme.
Chez les Argentins, au contraire, l’idée de constituer une nation compacte devait nécessairement faire son chemin. Ni le sol, ni la race n’étaient préparés pour la fédération. Les différences climatériques, d’une extrémité à l’autre de la République, n’étaient pas assez marquées pour que la colonie, sous le régime espagnol, n’eût adopté et conservé partout les mêmes, sous la loi unique imposée par la métropole; aucune religion n’avait été autorisée dans la colonie que la religion catholique, aucun immigrant admis qui ne fût de race espapagnole.
L’unité était donc préparée. Il a fallu les divisions de clocher, l’influence des caudillos, surtout l’exemple des Etats-Unis, pour donner aux législateurs argentins l’idée d’une Fédération, la pensée de créer des Etats autonomes, des divisions politiques, des entités sociales là où la tradition, la coutume, la loi ancienne et la race ne les avaient pas préparés.
Ces précédents suffisent à expliquer pourquoi, malgré le texte de la constitution fédérative et Fétat social créé par elle , la marche vers l’unité a été continue dans la République Argentine, pendant que l’esprit public aux Etats-Unis a poursuivi avec constance l’idéal opposé.
Conçues dans la même forme et le même esprit, les deux constitutions ne sont pas identiques. L’indépendance des Etats est, en effet, beaucoup moins grande dans la République Argentine qu’aux Etats-Unis, on peut même dire qu’elle peut devenir absolument illusoire.
C’est l’Etat national qui a la mission de faire et de modi-
fier les codes; les Etats ne se sont réservé que leur application par des tribunaux dépendant de leur autorité.
La religion, elle aussi, ou tout au moins celle de la majorité des citoyens est dans la main du Pouvoir exécutif national. Le Président doit appartenir à la religion catholique, apostolique et romaine, c’est lui qui exerce sur les représentants de cette religion toute l’autorité, en vertu de la disposition constitutionnelle qui lui assure le droit de les nommer, celui de permettre ou de prohiber la publication ou l’application des bulles, brefs et rescrits du Saint-Siège, ou décisions des conciles.
Quant à l’autonomie politique des Etats, elle n’est absolue qu’en théorie; dans la réalité des faits, ils sont soumis au pouvoir central.
Pour substituer cette mise en tutelle des Etats à l’indépendance, qui était dans l’esprit de la Constitution, il a suffi d’un article de celle-ci, interprété à son gré par le plus fort. Cet article est celui qui autorise le pouvoir central à décréter l'état de siège dans la Province dont il juge l’ordre troublé, sans même qu’aucune autorité de cette Province ait demandé protection.
Ce droit, connu sous le nom, déjà fameux, de droit d’intervention, est devenu, dans la main du pouvoir central qui dispose de la force armée, un agent électoral justement redouté.
C’est surtout en temps d’élections, non pas seulement d’élections pour la présidence, mais même en temps d’élections purement locales, que le Pouvoir central, souvent pour des motifs personnels, décrète l’état de siège dans une Province, dépose son gouverneur et le remplace par un fonctionnaire de son choix, tout à sa dévotion. Il suffit d’un bataillon de ligne pour substituer, par ce procédé, la volonté du Président de la République à celle des électeurs, et quelquekns déterminer l'explosion d’une guerre civile latente, si la Pro-
vince que le Pouvoir central prétend dominer est mieux préparée que les autres à la résistance.
Toutes les Provinces ne sont pas en situation de résister aux volontés du Pouvoir central. Celles du littoral : Buenos- Aires, Santa-Fé, Entrerios et Corrientes, très jalouses de leur autonomie, plus peuplées, plus riches, plus accessibles à l’immigration, possèdent, seules, des éléments individuels d’existence et de résistance ; les autres, que nous citerons par rang d’importance, Cordoba, San-Luis, San- Juan, Mendoza, Tucuman, Santiago del Estero, La Rioja, Catamarca, Jujuv et Salta constituent, en opposition au groupe des Provinces du littoral, le groupe des Provinces du pays haut, d’où leurs habitants tiennent leur nom de arriberm. Dans les quatre premières, l’intervention du Pouvoir central a toujours rencontré une résistance armée, et la guerre civile prête : l’Entrerios et Corrientes en ont soutenu plusieurs, en particulier en 1869 et en 1873, Buenos-Aires en 1874 et en 1880.
Cette Province, la première entre toutes, a toujours été opposée à l’unité; c’est elle cependant qui l’a le mieux préparée, on peut même dire qui l’a faite en la combattant; parce qu’elle a jeté dans la partie, comme enjeu, sa ville capitale, cette ville qui lui a donné son nom, qui est la première de la République, la première même de l’Amérique du Sud, et que cette partie elle l’a perdue en 1880 contre le Pouvoir central.
Cette fin d’une longue lutte vaut que nous en contions ici les antécédents. Remontons à 1852.
La chute de Rosas, qui, pendant vingt-deux ans, avait arboré cette formule de gouvernement : « Mueran los salvajes unitarios » (Mort aux sauvages unitaires), aurait dû
déterminer le triomphe de ceux-ci. Nous l’avons dit, il n’en fut rien. Le chef de l’armée des fédéraux, le général vainqueur, Urquiza, qui prit le pouvoir après la bataille décisive de Caseros et la fuite de Rosas, le 2 février 1862, ne voulait la fédération que pour enlever à Buenos-Aires l’importance que l’unité lui aurait donnée, en ajoutant à tous ses titres celui de capitale politique. Il n’aboulit qu’à la sécession de Buenos-Aires, qui se constitua en Etat indépendant, pendant que lui, Urquiza, transportait à Parana, ville d’Entrerios, la capitale de la Confédération. La lutte tourna contre son programme : l’union se refit de nouveau, en 1862, sous la sage direction du général Mitre, le véritable apôtre de l’union et de l’unité argentine; de cette union sortit, non pas l’unité, mais une fédération constitutionnelle.
Cette fédération a subsisté jusqu’à aujourd’hui. La question du choix d’une capitale, étant celle qui était de nature à diviser le plus les partis, fut. toujours réservée par les présidents qui se succédèrent : le général Mitre, nommé en 1862, le Dr Sarmiento en 1868, le Dr Avellaneda, en 1874.
La politique des Buenos-Airiens, pendant cette longue période, fut de conserver le siège effectif des autorités nationales dans leur ville, mais sans en aliéner l’autonomie, en la maintenant sous leur autorité provinciale, s’opposant également à ce qu’elle devînt capitale, et à ce que ce titre, avec ses prérogatives, passât à une autre ville de la République.
Aucune autre, au reste, ne pouvait prétendre à ce choix. C’est à Buenos-Aires que s’est toujours concentrée la vie de la nation, c’est de là que part et là qu’aboutit la circulation, c'est la seule ville connue en Europe et en communication constante avec elle. Aussi, pendant que cette ville ne voulait pas de l’honneur qu’elle était prédestinée à recueillir, les treize autres Provinces, loin de se liguer pour le lui imposer, étaient prêtes à se liguer pour lui défendre de le conquérir.
Le général Mitre, élevé à la Présidence en 1862, représen-
tait la politique de Buenos-Aires : il était difficile de prévoir quel serait, après lui, le résultat d’une lutte, qui se préparait, entre deux partis, qui savaient bien ce qu’ils ne voulaient pas, qui étaient même d’accord sur ce qu’ils ne voulaient pas, sans laisser deviner ce qu’ils désiraient.
Les deux partis furent mis en présence, une première fois, à cette époque, en 1868. On était alors fatigué de la guerre du Paraguay. Ce que le pays semblait surtout vouloir, c’était porter son choix sur un homme qui ne fût pas un homme de guerre. L’élu fut M. Sarmiento, un grand éducationniste, un des hommes de l’Amérique du Sud les mieux préparés pour le pouvoir et pour diriger l’éducation politique d’un peuple jeune. Il appartenait, par sa naissance, au groupe des provinces du pays haut à celle de San-Juan, c’était un arribeno, désignation politique que l’on oppose à porteno, habitant du port de Buenos-Aires; mais il avait passé à Buenos-Aires les années que l’exil n’avait pas occupées. Si donc les provinciaux considéraient que cette élection, étant l’élévation d’un des leurs, importait le triomphe de leur politique, les Buenos- Airiens n’y voyaient pas un échec imposé à la leur.
C’en était un, cependant, et un grave. Depuis, en 1874, en 1880, les Buenos-Airiens ont essuyé de nouvelles défaites. Le Dr Avellaneda, élu président en 1874, était aussi un provincial ; c’était, en même temps, un grand tacticien politique, habile à manœuvrer les hommes, capable plus que personne de hâter la solution des grandes questions surtout de celle qui le préoccupait le plus : l’unification de la Nation argentine. La tendance de ces deux gouvernements successifs fut toujours de combattre l’influence des Buenos-Airiens, dans leur propre ville, d’éloigner des affaires ceux qui résistaient à l’unité, tout en laissant subsister l’état de choses acquis, en conservant à Buenos-Aires le siège des pouvoirs publics, sans encore en faire la capitale, jusqu’au jour où ils s’y seraient emparés de toutes les positions.
La grande habileté de ces deux Présidents et de leur parti fut, en gardant le pouvoir pendant douze ans, d’arriver naturellement à ce moment psychologique où ils ont pu, eux-mêmes, s’emparer du programme de leurs adversaires et l’exécuter tout entier, avec tous ses conséquences, en gardant pour eux le profit politique.
Les péripéties qui précédèrent et accompagnèrent, en 1880, cette évolution considérable, qui eût pour résultat d’exiler de leur propre ville les autorités de la Province de Buenos-Aires, de laisser seulement à cette Province son nom, auquel elle n’a plus aucun droit, et une existence purement rurale, furent intimement liées au drame périodique de l’élection présidentielle, qui se réalisait à cetle époque, et qui éleva au pouvoir le jeune général Don Julio A. Roca. Ces deux faits connexes ont marqué une date aussi importante dans l’histoire Argentine que celle do 1810; ils ont laissé de profonds souvenirs, et, ce qui est étrange, aucun regret, parce qu’en résolvant les questions locales irritantes, ils ont été féconds en résultats matériels .
La personnalité du general Roca, bien qu’il ait terminé, le 12 octobre 1886, son heureuse et brillante période présidentielle, commencée six ans auparavant, est, aujourd’hui encore, trop en vue, pour que son rôle politique appartienne déjà à l'historien. Nous ne pouvons, cependant, ignorer que son nom résume l’oeuvre d’unification sociale et de pacification politique de la République Argentine.
Le général Roca a eu tous les bonheurs : la destinée lui a confié le rôle le plus enviable, en faisant de lui l’agent prépondérant de l’évolution la plus marquante de son pays vers la possession de lui-même et la constitution de son unité.
Il y était préparé par ses succès militaires. Général à Ircnlcdeux ans, sans rien devoir à la politique, il prenait rang- dans celle-ci en l’ecevant, en 1877, le portefeuille de ministre de la guerre, à l’heure où la campagne commencée contre les Indiens demandait une direction énergique, et réclamait du ministre de la guerre des qualités de tacticien et d’homme d’action. Appelé à prendre la responsabilité définitive d’une expédition, qu’il avait préparée militairement comme chef d’élal-major, l’heureux ministre de la guerre devait avoir cette double bonne fortune de rentrer victorieux à Buenos-Aires et d’y paraître sans autre passé politique que ses succès de chef d’armée, à l’heure où il s’agissait de désigner un candidat pour la Présidence.
Au moment où la période électorale s’ouvrait, la conquête de la pampa était un fait; le seul obstacle à la colonisation des meilleures plaines de la République Argentine était supprimé; ce grand événement désignait naturellement le général Roca à la plus haute fonction, à la direction politique d’un pays dont il venait d’un coup de dégager les destinées et de déterminer l’évolution, en absorbant les races autochtones, qui se défendaient depuis trois siècles.
L’opposition n’en fut pas moins vive. L’épopée électorale de 1874 avait troublé profondément la République et laissé dans le cœur des vaincus de puissants levains de discorde. Celle de 1880 fut une bourrasque plus violente ; heureusement passagère, elle nettoya l’atmosphère de tous les orages qui entravaient depuis trop longtemps la marche du pays vers le progrès.
Le pouvoir central, qui résume la Nation et la représente, cherchait son assiette ; le faisceau des Provinces fédérées manquait de lien, les Provinces entre elles manquaient d’équilibre, aucune n’étant en mesure de contre-balancer l'importance sociale, économique et politique de celle de Buenos- Aires : la République avait toujours, devant elle, le fantôme
de la sécession et le souvenir des mauvais jours do 1852 à 1862.
Personne cependant n’entrevoyait une solution, personne n’osait l’envisager : l’erreur des Buenos-Airiens suffit à l’indiquer. En faisant de leur ville un camp retranché, où ils prétendaient défendre leur suprématie électorale, ils amenèrent l’armée nationale à monter à l’assaut de leurs bastions. On vit clairement que ce que ces bastions couvraient, c’était un plan de sécession; l’armée de la sécession étant vaincue, l’unité de la République triomphait fatalement.
Jamais l’esprit militaire de la nation n’avait été si vivement surexcité. Ce fut un armement général : armées provinciales contre armée nationale, milice civique contre troupe de ligne, recrues bourgeoises contre vétérans exercés parla guerre de frontières; on vit même, pour la dernière fois, la vieille lance pampéenne — cette lance faite d’une lame de couteau ou de ciseaux de tonte, que le gaucho attache à l’extrémité d'un bambou — se ranger en bataille, face à face, avec des batteries de canons Krupp et des troupes armées de remingtons.
Il y eut siège de ville, tranchée, bataille rangée, jugement de Dieu où l’on croyait vider un point de droit électoral et où l’on joua les destinées mêmes de la nation. Chacun y fit vaillamment, trop vaillamment même, son devoir.
Les milices urbaines et rurales qui s’étaient levées, quelque vaillantes qu’elles fussent, pouvaient-elles résister longtemps à cette poussée d’une troupe de vétérans qui venait de camper en pleine pampa, de vaincre l’ennemi national et d’agrandir la patrie?
Le souvenir de l’intrépidité des deux adversaires est lié à celui de la bataille des Corrales, du 20 juin 1880, dans l’histoire de la République Argentine, mais elle y a laissé aussi ce grand fait, plein de résultats économiques et sociaux, de la transformation de la capitale de la Province de Buenos-Aires
en Capitale de la nation : fait nécessaire, prévu, prédit pendant longtemps, réalisé inopinément, évolution forcée de la constitution de la République Argentine.
Qui donc le regrette? Qui donc aujourd’hui voudrait voir poser à nouveau les questions qui furent résolues dans un jour de colère, qui l’eussent été aussi bien dans un jour de calme, si la colère n’en eût pas hâté la solution.
Ce jour-là, on peut dire, que s’il y eut des deuils et des victimes, il n’y eut ni vaincus ni vainqueurs, puisque la patrie est sortie plus grande, du péril, qu’elle a couru pour la dernière fois.
La question delà capitale nationale est donc résolue ; F unité nationale peut être considérée comme faite, et faite par les Provinces qui y résistaient le plus ; le titre de capitale nationale a été imposé par la force à la ville de Buenos- Aires, qui était seule à le désirer. Les deux partis, en présence le 20 juin 1880, se trouvent avoir tiré le canon, pour le triomphe d’une idée qui les satisfait tous deux.
L’unité absolue est-elle cependant l'idéal que doit poursuivre ce pays? Nous ne le croyons pas.
Certes, il lui fallait, pour devenir autre chose qu’une expression géographique, pour conquérir son individualité politique, sa personnalité comme peuple et comme nation, effectuer l’évolution, que son histoire préparait depuis 1810, planter son drapeau national au milieu de la plus grande ville de la Confédération; mais si elle tient à sa paix intérieure, si elle veut sauvegarder ses libertés dans l’avenir, il lui faut défendre le principe de la Fédération, qui ne disparaîtrait pas de la Constitution, sans entraîner, avec lui, toutes les garanties de liberté individuelle et de liberté politique.
CHAP. I. — LA CONSTITUTION ET LA POLITIQUE 3.'il
La Constilution contient deux parties : dans une première, la déclaration générale des droits de l’individu, empruntée h celle des Droits de l’homme, résumant toutes les conquêtes sociales de l’humanité, cataloguées par les philosophes du xvni0 siècle ; dans une seconde, l’ensemble des garanties publiques de ces droits.
L’objet de cette Constitution est de défendre l’individu — dans une démocratie, l’individu c’est tout le monde — contre toutes les usurpations et toutes les oppressions.
Cette protection est assurée par un ensemble de créations, qui constitue ce que l’on peut appeler une anarchie gouvernementale, mais une anarchie scientifiquement et sagement combinée.
Cette anarchie est la résultante de deux principes connexes : division des pouvoirs et fédération.
L’une protège l’individu, l’autre l’indépendance des Etats, en assurant leur autonomie.
L’individu et l’autonomie sont, ainsi, complètement protégés contre l’Etat, ce qui revient à mettre, au-dessus de toute atteinte, le principe supérieur et primordial de la souveraineté du peuple.
Les trois Pouvoirs, Exécutif, Législatif, Judiciaire, étant, respectivement, limités dans leurs attributions par le Pouvoir voisin, surveillés, pour ainsi dire, par lui, leur union, qui serait nécessaire pour mettre en péril la souveraineté du peuple, est impossible, en théorie, parce qu’ils diffèrent absolument dans leur origine, leur durée, leur mode d’action.
Ce qui contribue à les maintenir dans les limites de leurs attributions, c’est la fédération, qui place, en face du pouvoir central, autant de pouvoirs opposants, autant de surveillants qu’il y a d’Etats, surveillants, qui ont d’autant plus de droits à être écoutés que c’est leur consentement qui, par une sorte d’abdication volontaire, a remis a,ux mains du Pouvoir central les attributions qui lui appartiennent.
Sans la fédération et l’autonomie des Etats, le Pouvoir central serait trop fort et trop armé, les droits de l’individu pourraient être mis aussi vite en péril que leur autonomie.
C’est donc avec raison que les Constituants se sont préoccupés delà conservation du principe fédératif.
Ils y ont si bien réussi, et l’on a si bien compris aux Etats- Unis que la fédération est la sauvegarde de la liberté et des droits individuels, que jamais, nulle part, la tendance vers 1 unité nationale ne s’y est manifestée.
Dans la République Argentine, une tendance trop marquée vers l’unité, que peut laisser pressentir une certaine faiblesse de la part des Etats, supprimerait une des plus sérieuses garanties des droits de l’individu.
Mais, du moins, les précautions prises par la Constitution pour que l’élection du Président ne soit pas un danger pour la République, peuvent-elles assurer l’avenir de la liberté contre ce Pouvoir central, grandi tout à coup par la conquête de la pampa et l’annexion au domaine de l’Etat national d’immenses territoires, par la possession d’une capitale de quatre cent mille âmes, qui contient le dixième de la population, et la plus riche et la plus active de la République?
Après la Constitution américaine, celle de la République Argentine a pris soin de diminuer, autant que possible, la prépondérance, quele titre de chef delà Nation peut attribuer au Président de la République.
Elle a pensé que l’existence de ce fonctionnaire était nécessaire, mais elle n’a pas voulu en faire autre chose qu’un chef de cabinet, inamovible pendant un nombre d’années fixé d’avance, présidant à l’exécution des lois et des traités, que le peuple élabore et vote par ses représentants, que le Pou-
voir judiciaire contrôle, en les appliquant aux cas spéciaux qui lui sont soumis, ou refuse d’appliquer s’il les juge inconstitutionnels.
Cependant la théorie républicaine, qui déclare dangereuse la présence d’un président à la tête d’une république, trouverait un fort appoint d’arguments, dans le spectacle que donne l’élection de ce magistrat, faite dans les formes compliquées, imaginées par les rédacteurs de la Constitution américaine. Elle en trouverait de plus nombreux et de plus sérieux, encore, dans l’importance que confère cette longue incubation au personnage qu’elle fait éclore ; enfin, elle en trouverait de concluants dans la perturbation, que cette incubation et cette éclosion causent nécessairement à toute la nation, à son commerce, à son industrie, à sa paix sociale, à l’union des citoyens qu’elle rompt, à celle des familles qu’elle compromet le plus souvent.
Comment l’idéal que la Constitution des Etats-Unis a eu en vue, que celle de la République Argentine s’est, aussi, efforcée de réaliser, a-t-il donc été ainsi faussé?
Les textes sont précis. L’une et l'autre en font un chef de cabinet responsable, assisté de cinq ministres, secrétaires irresponsable, qui peuvent, ayant entrée au Congrès, être interpellés sur les actes de leur politique, sans que le vote des Chambres ait sur le sort des portefeuilles aucune influence.
Ces six personnages, constituant l’ensemble du Pouvoir exécutif, ont des attributions nombreuses, mais dont aucune n’est indépendante. C’est ainsi que ce pouvoirpréside à l’exécution des lois, mais il ne peut en changer l’esprit par des règlements d’administration. Il nomme les magistrats, les évêques et les chefs militaires, mais après avis conforme du Sénat. Il exerce le droit de grâce, mais après avis du Tribunal qui a prononcé la peine. Il surveille, retient ou permet la publication des bulles, brefs ou rescrits, mais d'accord avec la
la Cour suprême, dépositaire du Pouvoir judiciaire. Il n’a pas l’initiative des lois et peut seulement recommander à l’attention du Congrès celles qui lui paraissent utiles. Il est le chef des armées de terre et de mer, mais ne peut en disposer sans l’autorisation du Congrès ; il ne peut, sans cette autorisation, déclarer l’état de siège.
Toutes ces restrictions constitutionnelles feraient du Président une sorte de roi fainéant, régnant et ne gouvernant pas, et, du Pouvoir exécutif, le plus subordonné et le plus effacé des trois Pouvoirs, imaginés par la Constitution, si l’on s’en tenait à la lettre de celle-ci et si les faits n’étaient pas, avec elle, en contradiction absolue.
Les auteurs de la Constitution semblent avoir prévu cette interprétation des textes. Ils ont veillé à ce que l’élection du Président fût, de toutes, la plus compliquée, parce qu’ils l’ont considérée comme la plus dangereuse ; mais ils n’ont pu empêcher que cette haute fonction fût la plus convoitée, celle dont le renouvellement troublât perpétuellement la nation, occupant, sans cesse, les esprits, pour agiter, à des époques périodiques, toutes les couches sociales.
Dans toutes les élections locales, celles des gouverneurs de Provinces, qui sont renouvelés tous les trois ans, celles des chambres provinciales, celle des députés et sénateurs au Congrès national, l’objectif dominant est l’élection future du président de la République, quelque éloignée qu’elle soit, quelque rapprochée que soit la dernière. Cela tient à ce que les électeurs, pas plus que les candidats, pas plus que les hommes de parti, n’ont les yeux fixés sur le texte de la Constitution et qu’ils sont éclairés par les faits sur ce que vaut ce platonique équilibre des Pouvoirs, digue imposée à tous les empiétements, à tous les accaparements, qui ne saurait en arrêter aucun. Cela tient aussi à une autre raison, c’est que, dans cette élection, ce n’est pas le suffrage universel qui a la parole, mais tous les corps constitués de la Nation et des Etats.
Expliquons ce mécanisme compliqué.
Le Président est élu pour six ans; il est installé le 12octobre, jour anniversaire de la découverte de l’Amérique. L’année, où ses pouvoirs doivent prendre fin, est une année d’élections. Le 12 février a lieu le renouvellement d’un tiers des députés et des sénateurs au Congrès, tiers qui viendra modifier cette assemblée, à qui le dernier mot appartient dans l’élection présidentielle. Le 12 avril, a lieu, dans chaque Province, l’élection des électeurs du second degré, qui, pris en dehors des membres du Congrès, et en nombre double de ceux-ci pour chaque Province, doivent se réunir, le 12 juin, pour désigner, entre les candidats, le Président de leur choix.
Ces délégués procèdent à cette opération, dans la capitale de leurs Provinces respectives. Ils désignent le Président et le Vice-Président, au moyen de bulletins personnels et signés, qu'ils remettent à la Législature de la Province. Celle-ci les transmet scellés et cachetés au président du Congrès, qui procède au dépouillement, en présence des deux tiers au moins des membres de cette assemblée. Si un candidat, pour chaque fonction, a réuni la majorité absolue, il est désigné, séance tenante, par le Congrès; si aucun n’a obtenu la majorité absolue, le Congrès choisit, parmi ceux qui ont obtenu le plus grand nombre de votes, et, dans une seule séance, désigne le Président et le Vice-Président.
On voit, donc, que la Constitution a cherché par tous les moyens à dérouter les convoitises, à égarer les influences, à laisser chaque groupe d’électeurs opérer isolément en toute liberté, créant cette suprême garantie de laisser le dernier mot à l’un des trois Pouvoirs constitués, au Pouvoir Législatif, à celui qui émane directement de l’électeur.
Y a-t-elle réussi? L’idéal qu’elle a poursuivi est-il réalisé? L’histoire des élections se charge, à chaque période, de ré-
pondre; elle n’a pas terminé encore la série de ses réponses et de ses audacieuses interprétations des textes.
La Constitution a fait œuvre sage, en isolant l’électeur dans sa Province, en ne groupant pas, en un seul faisceau, celte légion qui eût pu former une armée et se laisser mener par un mot d’ordre; mais le gouverneur de la Province conserve sur eux son influence ; toujours affilié à un parti, il est, le plus souvent, sous la direction du Président de la République. La Constitution n’a pas prévu que, dans la pratique, les rouages compliqués, qu’elle a imaginés, pour défendre l’autonomie de chaque Province, seraient facilement faussés par l’influence prépondérante, que concourent à donner au Président de la République le commandement de l’armée nationale, le droit de convoquer les milices, celui d’intervenir dans l’administration locale de chaque Province par la substitution d’un gouverneur de fait, nommé par lui, au gouverneur de droit nommé par les électeurs, qui mettent en ses mains la faculté d’imposer sa volonté et de supprimer ce qui la contrarie.
Mais, dira-t-on, quel mobile peut pousser le Président sortant à mettre en jeu ces moyens d’action, dont l’emploi donnera à l’élection l’apparence d’un coup d'Etat, puisque lui-même ne peut prétendre à être réélu? Ce mobile, les âmes patriotiques le trouveront dans le désir, qu’a tout chef d’Etat, de voir continuer, par un successeur digne de lui, la tâche, entreprise pendant les six années de sa présidence : d’autres, dans le désir bien légitime de dérober, à la critique, d’un successeur malveillant, les actes du gouvernement évanoui. Enfin, d’autres, encore, le trouveront dans la nécessité de sauver de la destitution en masse tout le personnel administratif, qui a commencé sa fortune pendant les six années écoulées, la doit aux services électoraux rendus et
désire par de nouveaux services, appuyés sur une position conquise, consolider celle-ci. Ces petits intérêts veillent et
ciiai'. i.
imposent au Président sortant le devoir de prendre position.
Une élection est une entreprise fort longue et forl chère, l'occasion d’énormes dépenses pour le candidat, et les comités qui la patronnent. Celui qui accepte une candidature, celui qui s’engage à la soutenir doivent être prêts à y risquer leur fortune entière, quelque riches qu’ils soient, et quelque chose de plus, leur crédit. Il est toujours plus facile d’engager celui-ci ; ailleurs, peut-être, serait-il diminué par une ardeur politique trop grande, que les banquiers voient, partout, d’un œil méfiant ; il s’accroît ici du prestige que promet, à celui qui le joue, un rôle politique actif. Cela tient à ce que les banques, qui soutiennent ces entreprises, ne sont pas de l’espèce ordinaire : ce sont des banques d’Etat, les unes provinciales et l’autre nationale. Ces banques, dès que la période électorale s’annonce, ne connaissent plus d’autre entreprise commerciale et industrielle qui mérite leur attention et leur protection : elles sont implicitement à la disposition d’un parti et ouvrent des crédits, en disproportion avec les garanties qu’ils offrent, aux hommes de parti, qui leur apportent en gage l'influence future qu’ils recherchent. Ce gage, chaque banque l’apprécie suivant ses opinions et ses préférences, — car ces banques ont des opinions et des préférences, qui en ont mené quelques-unes au cours forcé, et d’autres, entreprises particulières qui n’avaient pas celte ressource, à la faillite!
Les sommes se distribuent largement, les comités organisent leur action, créent des journaux, où les abonnés, inscrits d’office, payent quelquefois. C’est une débauche de papier à imprimer, de créations d’imprimeries, un embrigadement général d’agents électoraux , dont l’éloquence convaincante se réduit souvent à remplir la république des cris : ViveX. .. Mort à Z... Au reste, tout est là, il n’y a en jeu que des personnalités; quant aux idées et aux principes, tout le
monde est d’accord sur la forme du gouvernement et sur le respect de laConstitution.il s’agit, avant tout, pour le personnel de la politique, de ne pas se tromper sur le choix du patron : il faut supputer d’avance toutes les chances, ne pas faire fausse route, ne pas s’épuiser à soutenir un candidat qui ne réussira pas.
Pour se diriger dans ce choix difficile, les bons guides et les points de repère ne manquent pas, c’est même assez simple. Il faut consulter les engagements pris par chacun des quatorze gouverneurs de Provinces, peser la valeur de chacun deux, valeur qui dépend dli nombre d’électeurs que la Province a à désigner, suivant sa population, et aussi du nombre de soldats qu’elle pourra armer sous prétexte de police locale; cela fait, il faut ajouter, dans un des plateaux de la balance, l’épée du Président sortant. Celle-ci est devenue d’un tel poids que les habiles ont pris le parti de ne plus tâtonner, et quel que soit celui qu’il plaira à celui-ci de designer pour son candidat, il pourra toujours compter sur le concours des hésitants. L’axiome qui domine aujourd’hui la politique considérée comme carrière, est : le président fait le président et le gouverneur fait le gouverneur.
L’électeur est donc en réalité un élément négligeable; ce qui rend son rôle plus effacé encore, c’est la façon dont sont dressées les listes électorales et comptés les votes reçus. Il serait plus simple de faire voter chaque gouverneur, puisque c’est le gouverneur qui dresse, qui organise les listes; cela n’est un secret pour personne, il y a toujours un parti vaincu pour le révéler.
Ces procédés, on le devine, aboutissent nécessairement à ce résultat, que la Constitution n’a pas prévu, que, souvent, la force résout finalement le problème posé tous les six ans. Ainsi en a-t-il été, en 1874, en 1880. Heureusement cette tradition coûteuse a été rompue en 1886; une élection,
pacifique, a élevé le Président actuel, le D1' Miguel Juarcz Celman, rappelant celle de 1862, qui éleva le général Mitre, et celle de 1868 qui désigna M. Sarmienlo. C’est là l’avenir, et pour bien des causes diverses.
C’est que, depuis 1880, depuis l’installation du Président et des pouvoirs nationaux dans la ville de Buenos-Aires, devenue capitale nationale, la prépondérance de ces pouvoirs a pris des proportions telles que l’on peut dire, qu’au point de vue théorique, l’esprit de la Constitution est mis en échec, que la forme fédérative a cessé de la défendre et de se défendre.
Avant 1880, le Pouvoir national avait un contrepoids dans l'influence politique de la Province de Buenos-Aires, dont les autorités avaient, dans la ville de Buenos-Aires, la charge de veiller sur sa sécurité, et, par conséquent, la possibilité de la compromettre.
La transformation de cette grande ville en capitale nationale, féconde en résultats économiques, a déterminé son agrandissement, coïncidant avec le peuplement rapide des Territoires nationaux, conquis sur les Indiens; elle a attribué au Pouvoir national et au Président de la Bépublique une autorité territoriale, que la Constitution n’a pas prévue, et semble môme avoir voulu empêcher, c’est ce qui a contribué à lui assurer une prépondérance marquée sur les Provinces confédérées, qui lui permet d’écraser, tout au moins de suspendre par sa toute-puissance, leur autonomie. Ce qu’il a fait, en 1880, contre la première entre toutes, et avant de disposer de ces forces nouvelles, donne la mesure de ce qu’il peut tenter contre les autres. Gouverneur d’une ville de cinq cent mille âmes, qui contient la dixième partie de la population du pays tout entier, donne à celui-ci la vie financière, commerciale, industrielle, en même temps que politique ; chef d’une armée et d’une marine, chaque jour plus fortes; gouverdant militairement et seul les immenses Territoires nationaux, nont la population, est, il est vrai, peu importante mais dont
l’étendue est aussi considérable que celle des quatorze Provinces réunies, dont la valeur fiscale permet, à celui qui en dispose, de récompenser bien des services publics ou privés ; il n’est plus ce président constitutionnel, étroitement surveillé, que les Jefferson et les Hamilton ont rêvé et créé.
Tous ces signes évidents d’un accroissement, trop rapide, d’importance du premier Pouvoir de la Nation, donnent une certaine consistance aux craintes du parti libéral, qui voit, dans l’avenir de la République, se préparer l’unité sur les ruines de la liberté électorale et de l’autonomie des Etats, et redoute qu’après vingt ans, à peine, de mise en pratiquera Constitution des Etats-Unis, appliquée à ce pays, ait encore des défenseurs, mais ne se défende plus elle-même.
Si l’on peut redouter que trop d’attributions aient été absorbées par le Pouvoir central, il est du moins une chose que l’on peut affirmer, c’est que, depuis longues années et pour longtemps, la République Argentine est sortie de l’ère agitée que traversent encore beaucoup de ses congénères Hispanoaméricains.
Depuis qu’elle s’est constituée, en 1862, elle n’a jamais eu, à proprement parler, à traverser de révolution, si l’on prend ce mot dans son acception vraie, comportant un bouleversement, qui atteigne les citoyens dans la jouissance de leurs biens ou de leurs droits, modifie les statuts sociaux, en troublant l’ordre politique. Elle a traversé seulement des crises diverses ; poussée activement à certaines époques, retenue à certaines autres sur le chemin, qui la mène à l’unité par la fédération, elle n’a jamais vu mise en péril la forme républicaine de son gouvernement ni les tendances démocratiques qui sont l’essence même de sa société. Elle n’a jamais cessé d’être dominée par
l’amour de l’égalité, en même temps qu’elle faisait son appren lissage dans l’art difficile de pratiquer laliberté,dontles Argentins ont appris les secrets, inconsciemment, dans le milieu où ils vivent, où, à l'homme presque toujours isolé, s’impose l’habitude de ne dépendre que de lui-même, dans les espaces immenses où sa vie s’écoule, où son individualité se développe.
Au reste, les institutions politiques sont au-dessus des déchirements des partis dans les pays d’Amérique, pour celte grande raison, qu’il est important de retenir et de bien comprendre, que ces institutions sont liées intimement à l’idée de patrie. La patrie s’est, en effet, constituée à cette époque récente, qui comprend, de la déclaration d’indépendance jusqu'à ce jour, l’espace d’un demi-siècle. En fondant la République sur les ruines de la monarchie, les créoles ont fondé la patrie Argentine sur les ruines de la domination étrangère ; les deux faits sont simultanés et connexes: la première lutte a été pour la patrie, en même temps que pour la liberté, si bien que les deux idées se sont confondues dans les esprits ; comme, de chaque lutte, la patrie est définitivement sortie plus grande et la liberté intacte, c’est toujours pour l’une et pour l'autre que l’on a combattu. Tous les citoyens ont collaboré à cette grande œuvre, sans qu’aucune distinction se soit établie entre eux, qui ait modifié l’égalité des droits et l’égalité sociale. L’ordre social conquis n’est l’œuvre ni d un homme, ni d’un groupe ; aucune force ne l'a imposé que la volonté du peuple, se dégageant, elle-même, après de longues années de lutte. Aussi, tous les citoyens sont intéressés à le défendre, comme un bien propre, chèrement acquis; le critiquer, c’est les critiquer eux-mêmes ; l’attaquer, c’est toucher à leur bien, à leur propriété ; l’amour des institutions politiques n’est donc pas fait de théories, ni de traditions, il est fait de patriotisme. C’est pour cela surtout, que les critiques, même les plus courtoises, venant d'un étranger, sont intolérables nu citoyen des républiques américaines.
C’est pour cela aussi que, dans les querelles politiques, jamais les droits acquis ne sont mis en question ; au-dessus de ces querelles de famille, qui vont jusqu’au sang versé, l’intégrité des droits comme celle de la patrie reste absolue.
L’exercice de ces droits peut être,q>assagèrement, diminué ; l’électeur le plus atteint en prend à peine souci. Il est soldat d’un parti et fait abstraction de son individualité. Que le nombre manifeste sa force par le dépôt pacifique de bulletins dans une urne, ou par la manifestation violente de son nombre et de sa supériorité, peu lui importe. De l’ensemble de coups de force successifs, qui vont jusqu’à la fabrication de listes d’électeurs peu exactes, à l’accaparement de l’urne, sortent des élus qui représentent le parti le plus entreprenant et le plus nombreux. A quoi peut prétendre de plus la démocratie servie par le suffrage universel?
Dans un pays, où les dynasties sont inconnues, où l’on ne soumet au scrutin que des questions de personne, le seul danger est de voir se constituer un parti trop fort, et ce parti trop fort se maintenir d’une façon permanente au pouvoir, en confisquant, à son profit, toutes les forces de la nation, les droits et la liberté des citoyens.
Le danger, même dans ce cas, n’est pas aussi grand qu’il le paraît. Un parti, qui se constituerait ainsi, n’aurait bientôt plus d’intérêt à se recruter, ce qui reviendrait à partager, avec un plus grand nombre, les profits de la conquête; il aurait intérêt à rester un parti fermé. Le jour où il se fermerait, il se condamnerait à disparaître, parce qu’il aurait, par égoïsme, écarté de lui le grand nombre, qui est le seul élément de domination dans les démocraties. Ce grand nombre, les chefs de file ne peuvent le grouper, autour d’eux, qu’à la condition de le retenir par l’intérêt, puisque la passion politique n’a pas ici d’action et n’est pas alimentée par des opinions radicalement tranchées. Tout intérêt de le soutenir
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disparaîtrait le jour où un parti, se jugeant assez fort, voudrait se passer du concours de la masse ; ce jour-là la masse se retournerait contre lui et le parti perdrait les positions conquises.
Ce jeu continuel des intérêts, qui agitent seuls la politique, est, dans la République Argentine, la sauvegarde de ses institutions politiques : il expose l’ordre public à quelques troubles périodiques, mais cette périodicité, prévue à l’avance, fait qu'ils sont moins dangereux qu’ailleurs, puisqu’ils obéissent, pour ainsi dire, à une loi toujours la même.
Le jour où le Président est intallé, qui est toujours le 12 octobre, il y a deux ans au moins que son nom a été prononcé, discuté, et il y a trois mois que les suffrages l’ont désigné.
Candidat, soutenu par une partie de la nation, combattu par d’autres, il a été, pendant cette longue période, le premier personnage de la République'; son nom a été dans toutes les bouches, dans tous les journaux, les caricatures ne se sont occupées que de lui, on l’a vu et quelquefois entendu à tous les banquets, il a payé largement de sa personne et de sa bourse, tous ses partisans ont fait comme lui.
Pendant ces deux années, le Président qu’il s’agit de remplacer a passé, déjà, au second plan, il a perdu son autorité dans la direction des affaires publiques, il a commencé à ne plus compter, qu’en raison de l’appoinl que son influence peut apporter à son candidat. S’il a soin d’être réservé, de dissimuler ses préférences, il conservera encore quelque valeur ; le jour où il se prononce ouvertement, — et la tradition lui impose de le faire — pour un candidat, il ne s’appartient plus, il est dans la poche du parti qui porte celui-ci, il lui faut aller jusqu’au bout, jusqu’à tirer l’épée, et, avocat ou éducationniste, prendre son poste de généralissime des armées nationales, dans le champ clos de la guerre civile.
Le candidat, pendant ce temps, grandit chaque jour en importance, il prend le premier rang. De lui, de son activité, de ses résolutions, de son découragement, dépend le sort de tout le parti ; les dépenses marchent; tout le monde est compromis ; il n’y a pas à s’arrêter en route, la machine montée doit être chauffée à blanc jusqu’au 12 juin et se maintenir sous pression jusqu’au 12 octobre, jour de l’installation.
Ce jour-là, à midi, à l’heure où le candidat prend ses ailes de président, on peut dire qu’il perd, déjà, la moitié de son prestige : on parle de son successeur et l’on suppiite les chances des candidats futurs.
C’est même ce qui détermine le désarmement du parti vaincu, qui gronde encore, panse ses plaies, essaie de payer les dettes énormes que cette défaite lui impose.
Le Président s’installe, avec lui ses ministres. Les Chambres sont tout à sa dévotion. Si, en effet, les élections des membres du Congrès avaient pu être faites contre lui, il ne serait pas là; sa quiétude est complète, il peut donc s’occuper en paix de satisfaire les besoins du pays. C’est là sa grande préoccupation, pendant les deux premières années de son règne éphémère : pour y parvenir, il lui faut essayer de donner une activité plus ou moins factice aux affaires; pour cela, recourir au crédit à l’extérieur, ;ce grand moyen d’action des peuples d’Amérique, entreprendre des travaux publics, fomenter les entreprises privées, l’immigration, soutenir les banques d’État.
Ces deux années sont donc des années d’activité et de profit un peu pour tout le monde. Les affaires marchent, chacun entrevoit la fortune facile, personne ne s’occupe de politique : les politiciens, même les plus ardents des deux partis, font tacitement la paix.
Un jour, la conciliation devient un mot d’ordre; on se rapproche, on se pardonne, la politique perd son intérêt, mais le travail et les affaires y gagnent; deux années se passent
encore, au milieu de cette paix, naturellement, féconde, dans un pays dont la spontanéité de la production est la caractéristique.
On arrive ainsi aux deux dernières années de la période présidentielle; les partis se reforment, les idées de conciliation pèsent à tout le monde, on n’est plus d’accord que sur un point: c’est que les partis sont nécessaires au progrès de la République, que la conciliation est le tombeau de la discussion, un boisseau oii toute lumière s’éteint. La lutte recommence, sous prétexte de tirer des étincelles du choc des idées, en réalité pour aboutir à opposer des personnalités à d’autres et des intérêts les uns aux autres.
On peut donc conclure que l’élection du Président, plus encore que son choix, sa valeur personnelle, les idées qu’il apporte avec lui, indue sur la vie générale de la nation, sur la prospérité de ses habitants.
Plusieurs circonstances empêchent les agitations, dont l’élection est l’occasion, de bouleverser, profondément, l’ordre social.
Il n’y a pas pour les Etats américains de réel péril extérieur, bien que les rivalités entre voisins ne soient pas inconnues dans l’Amérique du Sud, où l'écrasement du Paraguay en 18GD, celui du Pérou par le Chili en 1882, peuvent servir d’enseignement pour l’avenir.
Il n’y a pas non plus, de péril social à craindre du côté du peuple, dans le sens que l’on donne en Europe à ce mot.
Le peuple est, à vrai dire, composé d’étrangers, le plus souvent de nouveaux venus, qui constituent une masse imposante par leur nombre, mais sans homogénéité, sans moyens d’aclion. A côté des étrangers et dans un rang inférieur figurent les métis, race sacrifiée, rurale, disséminée sur de grands espaces, qui a perdu ses chefs depuis trente
ans, les caudillos, et n’en refait pas. Cette plèbe a tout à perdre à un bouleversement; quel que soit celui qui le provoque, il lui demande ses soldats.
Quant à ceux qui possèdent, ou luttent pour acquérir, ils composent, non pas la majorité, mais la généralité dans les pays américains, et sont plus encore intéressés à la stabilité et à l’ordre. C’est ce qui fait la grande force d’un Etat démocratique. L’échelle des influences, telle que l’ont dressée les États européens, à traditions monarchiques, est retournée par la démocratie. L’élévation, étant permise au plus grand nombre, ce ne sont pas les gens riches, ou en possession d’une profession qui puisse les enrichir, qui la demandent à la politique, ou la poursuivent par les fonctions publiques; la politique est à vrai dire, la carrière des esprits remuants, turbulents, ambitieux. Les classes en possession de la terre ou de la fortune, à qui manque l’ambition, qui ne peut se satisfaire, qu’à force de compromis de dignité et de sacrifices personnels, peuvent être mécontentes, leur mécontentement n’est pas dangereux, pas même gênant; leurs plaintes discrètes remplissent les salons, ne troublent pas la rue ; elles se plaignent de ne pas collaborer à la confection des lois, mais sont incapables de les violer.
C’est ce qui se passe, en France, aujourd’hui; c’est ce qui est de règle dans la République Argentine. Les mêmes principes démocratiques régissent, dans l’un et l’autre pays, le recrutement du personnel politique et des pouvoirs publics. Les mœurs, en France, ont quelque peine à se défaire des traditions qu’elles ne respectent plus, les lois auront sur ce point à compléter l’évolution : mais, jusqu’à ce que cette évolution soit assez complète pour que toutes les classes aient consenti à prendre leur part des charges publiques, le pouvoir restera aux mains d’une oligarchie. La France a tout intérêt à ce que cet état transitoire cesse. Dans la République Argentine, le temps seul peut modifier cet état de choses, paixe que