‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 134 sur 152 · CHAP. II · texte numérisé non relu

CHAP. II

advint de cette ordonnance, et de ces trois malheureux licenciés; le navire fut-il maintenu au large en quarantaine? Se résigna-il à déposer à l’entrée de la Plata sa cargaison de juristes, sur l'ile des Phoques? On l’ignore. Toujours est-il qu’en 1620, la matière à procès était devenue si abondante, sous l’influence de ces avocats, ou à cause de leur absence, que le Cabildo eut la douleur d’avoir à rapporter son ordonnance, et supplia les magistrats de l’Audience de Charcas, située à cinq cents lieues de là, d’envoyer des juges en commission pour vider tous les procès pendants.

La pétition eut un plein succès. Les juges, commissionnés, entreprirent, à travers les plaines désertes, les forêts de palmiers, un voyage épique, en grand équipage, qui ne dura pas moins de quatre mois : ils étaient suivis d’un long cortège d’avocats, de greffiers et d’huissiers. Ce qu’ils firent à Buenos- Aires, on pourrait en prendre le récit dans la fable du Jardinier et soti Seigneur et dans celle de Y Huître et les Plaideurs ; j’aime mieux le demander à un contemporain, il est plus précis :

« Ils emportèrent 120.000 piastres argent, de salaires et de frais de justice; il fallut, pour arracher celte somme aux pauvres colons, vendre fermes, estancias, maisons et esclaves. Le passage de ces gens de justice resta, dans le souvenir des habitants, comme celui d’une peste noire, il fut suivi d’un dépeuplement considérable et d’une misère complète. Le gouverneur demanda la suppression de ces juges ambulants ; le public réclama un Tribunal et des avocats à demeure. »

Cette fois encore il fut écouté. L’Audience royale fut créée à Buenos-Aires en 1 GG 1 . Les avocats demandés vinrent en nombre. Ils prospérèrent si bien, les procès se multiplièrent si joyeusement, que le ciel cette fois s’en mêla, si j’en crois un document daté de 1752, signé du gouverneur Andonalgui et adressé au vice-roi de Lima.

« La juste indignation de la majesté divine contre cette

ville, dit-il, s’est encore manifestée, avec une demi-indulgence, par l’effondrement de la cathédrale, survenu entre six et sept heures du matin le 24 mars 1752 : nous n’avons eu aucune mort à déplorer. Cet événement qui a complètement détruit la nef, je l’attribue aux continuels procès, aux haines et aux rancunes, que les avocats alimentent entre les habitants et les commerçants de cette ville. »

L’idée de ce pieux gouverneur était, peut-être, juste, nous ne le saurons que dans l’autre monde; mais le vice-roi de Lima ne la partagea pas, les avocats n’eurent ni le sort des Juifs, ni celui des Jésuites. Le vice-roi comprit, sans doute, qu’il y avait, de la part des autorités ecclésiastiques et administratives, un peu de jalousie, dans le fait de dénoncer les hommes de robe comme les auteurs de tous les maux. G 'était là une tradition. L’Audience royale, partout où elle avait été créée dans les colonies espagnoles, à Panama, à Mexico, à Lima, à Santiago du Chili, à Charcas, enfin à Buenos-Aires, était non seulement devenue le centre de l’aristocratie coloniale, avait développé autour d’elle le luxe, et importé les habitudes des cours d’Europe, mais elle allait jusqu’à se faire rendre les mêmes honneurs qu’à la majesté divine, prétendant personnifier sur le continent américain l’autorité et la majesté royale.

La réception de l’Audience royale, quand elle fut créée en 1661, son installation quand elle fut élevée, en 1783, au rang d’Audience prétoriale et royale, sous la présidence du viceroi, dont le premier avait été envoyé à Buenos-Aires en 1776, furent l’occasion pour les citoyens, pour les autorités municipales, d’hommages coûteux aux hauts et puissants fonctionnaires qui la composaient.

Son président était le garde des sceaux royaux : dans la réception qui lui était faite, il portait au cou cet insigne, enfermé dans une boîte d’or ; marchant, sous le dais, avec

majesté, il allait la déposer, dans une chapelle ardente, dans l’église de San-Francisco. Avec le plus grand respect il la plaçait sur un coussin de velours, la laissant à la garde d’une compagnie d'infanterie jusqu’au jour suivant : il fallait que le peuple se pénétrât bien de l’importance quasi divine de ce signe.

Le lendemain, en grande pompe, on reprenait la boîte d’or et son contenu ; sur son coussin de velours, placé sur le dos d’un cheval, on la transportait, à travers la ville, au lieu où siégeait l’Audience royale; le gouverneur et le régent de l’Audience marchaient de chaque côté du cheval, le peuple faisait la haie et s’inclinait *.

On s’imagine facilement l’importance que conféraient ces hommages et ces cérémonies aux magistrats de l’Audience, établie dans de petites villes coloniales, généralement fort pauvres; un abîme se creusait ainsi entre les habitants et les magistrats coloniaux : les salaires élevés qui étaient attribués à ceux-ci étaient un motif de plus d’abaissement pour les colons. Le Président recevait, en effet, six mille piastres, les auditeurs, le fiscal, quatre mille; plusieurs substituts, relateurs, greffiers, un chancelier, deux receveurs, quatre procureurs, un commissaire-priseur, un avocat et procureur des pauvres, complétaient le personnel ; aux uns le décret royal constituait des offices vendables, aux autres des salaires, dont les chiffres élevés étaient en disproportion avec la pauvreté des habitants.

Les conseillers que l’on appelait aussi ministres de l’Audience royale, et les auditeurs portaient ombrage à tout ce qui avait, avant leur arrivée, tenu le premier rang, gouverneur et haut clergé, officiers, négociants espagnols. Les premiers, ils eurent des carrosses; à leur passage tout le monde devait

t. Vicuna Mackenna. Historia de Santiago, passim.

se découvrir. Ils furent les premiers à porter la perruque poudrée; le nom est resté de pelucones (tête à perruques) à tous les magistrats, appellation qui, au rebours de ce qui se passe chez nous, impliquait le respect et non le ridicule : pour les audiences et les solennités, ils étaient, de plus, assujettis, par ordonnance royale, à l’usage d’une forme spéciale de coilïure, qui s’élevait sur le front et s’appelait copete (toupet) : le nom s’en est généralisé : on appelle les gens riches ou de grande position, gente de copete.

La création de l’Audience aurait pu avoir une double utilité : diminuer les frais de justice, et rabattre l’insolence de la soldatesque, qui dominait dans la colonie; les soldats étaient les seuls à échapper à cette juridiction; quant aux frais de justice, ils ne firent qu’augmenter.

Jusque-là on s’était contenté de soumettre les procès à de modestes alcades, ou aux gouverneurs; l’éloignement de l’Audience de Charcas empêchait, le plus souvent, les appels et recours; on ne se décidait pas facilement à entreprendre, pour aller le soutenir, un voyage de plusieurs centaines de lieues où il fallait emporter des vivres, pour une étape de 70 lieues, une autre de 80, une autre de 120 lieues, à travers le désert. Au reste, quels grands intérêts pouvaient emmener si loin de pauvres colons qui avaient à disputer le sol, qu’ils voulaient cultiver, à l’indigène, leurs troupeaux aux rapines de cet ennemi, et les produits sauvés de ces troupeaux à l’avidité des marchands, venus d’Espagne pour leur vendre, à haut prix, les objets de première nécessité.

Ou eût pu en rester à cette justice modeste et de pauvres gens. Le grand appareil dont on entoura l’Audience royale est une des erreurs coloniales de l’Espagne. Avec elle, est entrée dans la colonie l’inégalité des conditions, dont se sont gardées avec tant de soin les colonies, qui servirent de noyau à la grande République des Etats-Unis. C’est à l’organisation de la justice, aux salaires élevés des gens de justice, qui

avaient nécessairement pour corollaires les honoraires élevés des avocats et de tout le personnel infime des tribunaux, que les colonies hispano-américaines doivent d’avoir conservé, jusqu’à ce jour, une organisation judiciaire ruineuse, dont les ressorts nombreux et compliqués, pour être mis en mouvement, exigent, du particulier, de grosses dépenses; dont le personnel est tellement considérable, que l’on calcule, à Buenos-Aires, que, sur une population de 430,000 habitants, le service de la justice, le règlement légal des affaires civiles ou commerciales absorbent une population de 15,000 citoyens. Les successions, les liquidations judiciaires, les faillites, les arpentages judiciaires, sont les grandes affaires, plus encore que les simples procès entre parties, qui exigent l’intervention continue d'un monde de légistes, de procureurs, d’experts, de commissaires priseurs, de comptables jurés, notaires, greffiers, tous gens qui ont hérité des privilèges, que l’Espagne avait importés, au xvn® siècle, au profit des gens de justice, et que la colonie leur avait dès lors reconnus. Le premier de ces privilèges, celui qui s’est le mieux conservé, est celui des hauts salaires, des honoraires en disproportion avec les services rendus, et qui absorbent trop souvent l’actif tout entier des biens en litige, même lorsqu’il n’y a ni procès ni querelle, et simplement l’intervention forcée de formes juridiques.

A première vue, dans la rue même, on reconnaîtra toujours ceux qui occupent un rang dans cette classe privilégiée de la société, ils sont restés ce qu’ils étaient au temps jadis, gens à panache, gente de copete.

Au milieu de la foule, aux allures très démocratiques, qui envahit la rue, sans grand souci du voisin, ils se distinguent par une certaine morgue, un air précieux et étudié, des attitudes préparées, la recherche dans la correction, surtout en public. Dans la rue ou dans les salons, ils pontifient; dans leur cabinet ils ordonnent, sans admettre de discussion* de contrôle

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