LIVRE V
sans égal ; la marche de l’immigration, avec M. S. Navarro et tant d’autres, qui collaborent d’une façon si active au développement de ce grand pays, en faisant connaître ses progrès et son avenir.
Une jeune école de savants, qui poursuivent d’autres découvertes, s’est formée, ce sont ceux qui cherchent à découvrir les secrets préhistoriques de ce pays. Anthropologues comme M. François Moreno; ethnographes comme M. Stanislas Zeballos ; explorateurs comme MM. Lista, Fontana, tous ont eu, pour les guider, de grands exemples dans ce pays qui a été exploré, depuis le commencement de ce siècle, par des hommes comme Humboldt, Bonpland, d’Orbigny, Darwin, Bravard, et dont les antiquités fossiles ont été étudiées, décrites, cataloguées, sur place, depuis vingt ans, par le savant docteur Burmeister. C’est à lui, que la jeune école, dont tous les membres, très brillants, doivent leur renom à leurs efforts individuels, peuvent reporter la gloire d’exister; c’est lui qui, en donnant l’exemple, a montré la voie, si bien suivie, par ceux que nous venons de citer, qui, depuis vingt ans, ont éclairé par leurs explorations et les livres qu’ils en ont rapportés, les origines des primitifs et des races préhistoriques.
Le roman local, par contre, est à peine né. On pourrait citer, tant la liste en est courte, les œuvres écrites dans le pays, et inspirées par le pays. La première est YAmalia, de Marmol, qui, par son ancienneté et son mérite, tient le premier rang ; elle retrace l’épopée de sang et de misère de la société argentine du temps de Rosas.
La pampa n’a pas beaucoup inspiré, et c’est regrettable, les écrivains locaux. Ses mœurs sociales disparaîtront sous la poussée de l’immigration moderne, sans laisser de traces dans la littérature d’imagination. Nous ne retrouvons dans nos souvenirs que Pablo, ou l'Enfant des pampas, un roman très
dramatique de MmcEduarda Garcia; André Casaux, de M. Alfred Ebelot, publié, en 1880, par la Revue des deux Mondes ; enfin, les romans d’aventures sanglantes de M. Eduardo Gutierrez. Cet écrivain a été l’Eugène Sue de la pampa; le crime et le drame sanglants constituent la trame de ses romans : Juan Moreira , El tigre de Quequen, etc.
Il a vu, dans la pampa, ce qui y est, cela n’est pas douteux: les habitudes sanguinaires, introduites par l’alimentation exclusivement animale et la nécessité de tuer, de verser le sang des animaux. Le couteau joue, dans ces romans, un grand rôle ; il faut reconnaître qu'il en joue un grand dans la pampa. Le choix du sujet s’imposait, un roman d’aventures pampéennes devait nécessairement être «l'aventures sanglantes. Ce n’est qu’un des côtés de la vie pastorale, qui en a d’autres beaucoup plus reposants et plus pacifiques, mais c’en est un très vrai et très réel.
Les poètes pampéens, qui constituent, dans la littérature argentine, ce qu’elle contient de plus original, n’ont qu’un défaut: c’est qu'ils sont intraduisibles, qu’ils ne peuvent meme pas être lus par tous ceux qui connaissent la langue espagnole; il faut quelque chose de plus, pour y prendre plaisir, il faut connaître et, assez bien, cette sorte de patois pampéen qui est particulier au gaucho. Oh! alors, quels trésors d'originalité contiennent ces échos lyriques de la vie du gaucho, que l’on trouve dans les œuvres, uniques en ce genre, de Ascasubi, de Stanislas del Campo, de José Hernandez. Tous trois sont morts ; grâce à eux, la poésie pampéenne ne disparaîtra pas, elle aura laissé une trace vivante, dans ces vers où c’est le gaucho qui parle, dans sa langue, rythmée par de vrais poètes, mais rythmée comme sait le faire le gaucho lui-mème, quand, accroupi, dans le coin d'un lieu de réunion, sur ses jarrets pliés, tenant en mains la guitare.
il improvise les poésies mélancoliques, où il dépeint le lieu où il vit, les circonstances du moment où il les chante.
il y aune autre littérature locale, qui répand des œuvres nombreuses, déjà, mais qui a devant elle un champ si vaste à exploiter, que l’on peut dire qu’elle l’a à peine entamé. C’est la littérature que l’on peut classer dans le genre technique ou scientifique.
Dans cet ordre, les publications juridiques sont les plus anciennes. Pour la raison, que nous avons dite, qui faisait de l’Ecole de droit, la seule école de hautes études, les premiers ouvrages publiés devaient traiter de la matière du droit; ils sont cependant peu nombreux. Hors un ou deux traités de procédure, un commentaire commencé et non achevé de droit pénal, et un autre, dans le même état, de droit commercial, on ne trouvait rien, il y a quelques dix ans, pour se guider dans le dédale des lois. Depuis, la pénurie, est moins grande ; si l’étudiant doit se contenter des traités publiés par ses professeurs, ceux-ci les lui fournissent complets, parmi eux, le Dr Alcorta, pour le droit international public et privé, le Dr Montes de Oca pour l’histoire du droit ; le Dr Tejedor pour le droit pénal ; le D' Obarrio pour le droit commercial ; le Dr Segovia pour le droit civil, ont. publié des ouvrages justement appréciés; rappelons enfin que l’auteur du traité de droit international public et privé, qui résume les progrès de cette science obscure pendant l’époque moderne et qui a pris le premier rang parmi ses congénères est un argentin, M. Carlos Calvo, dont le livre publié en français, en même temps qu’en espagnol, est consulté par toutes les chancelleries et apprécié de tous les hommes d’Etat.
Le praticien, de son côté, trouve de nombreux recueils de jurisprudence, la loi ayant eu l’heureuse idée de rendre obligatoire la publication des arrêts, ce qui et, il faut le dire, indispensable dans un pays où la jurisprudence de la Cour
suprême fait doctrine, où les débats judiciaires n’étant oraux que par exception, il est difficile de so renseigner sur leurs résultats.
Les livres de médecine peuvent, sans inconvénient, faire défaut, la thérapeutique est, dans tous les pays, à peu près la même ; celui-ci ne possède heureusement pas de maladies spéciales inconnues.
Pas plus que les avocats, les médecins occupés, dont le nom fait autorité,- n’ont le temps de travailler à l’instruction de leurs disciples, et c’est à cela qu’il faut attribuer la pénurie d’œuvres locales traitant de ces matières.
L’industrie pastorale et l’agriculture locale ont, par contre, grand besoin d’être éclairées par des écrivains spéciaux. Elles diffèrent nécessairement de ce qu’elles sont ailleurs; là encore, les œuvres sont rares, parce que, rarement, un éleveur pratique, ou un agriculteur expérimenté est doublé d’un écrivain. Aussi les quelques œuvres publiées, signées de noms dont la compétence est hors de discussion, comme M. Edouard Olivera, Lima, etc., ont-elles trouvé un écoulement rapide. 11 existe aussi de nombreuses revues spéciales traitant périodiquement les questions, qui, chaque jour, se soulèvent et intéressent cette branche maîtresse de la richesse nationale.
Ces éléments nombreux ne sauraient, malgré leur importance très réelle, constituer encore une littérature locale ; ils en contiennent le germe.
Il est facile de comprendre pourquoi la société très raffinée de Buenos-Aires ne donne encore, sous ce point de vue, que des promesses. Il faut se souvenir que le pays tout entier a appartenu, pendant la première moitié du siècle, à la guerre; que les collèges alors étaient vides, les Universités de Buenos- Aires et de Cordoba dépeuplées de maîtres et d’élèves; pendant les vingt années du régime césarien et terroriste de ltosas, tout homme de valeur élait destiné à l’exil, la pros-
cription faisant son œuvre parmi les hommes faits et les jeunes qui auraient pu aspirer à diriger leur génération.
Il a fallu, après 1852, se remettre de ces luttes et de ces souffrances. Les trente années écoulées, depuis, ont à peine suffi à former une génération d’hommes pratiques, il faudra encore un quart de siècle pour que la littérature et les arts, qui ont leur place dans les préoccupations, acquièrent un caractère national assez accentué, pour que l’on puisse constater leur existence, pour que des sociétés littéraires, des salons se forment, que la littérature et l’enseignement, se dégageant ensemble de l’imitation, trouvent leur direction définitive.
Jusque-là le journal, les publications périodiques suffiront aux ambitions littéraires de ceux qui lisent et de ceux qui écrivent.