LIVRE V
par le télégraphe, fait à ia presse de la capitale. C’est là où la presse française et celle réglée sur ce type témoigne de sa supériorité. Un journal qui ne cherche à vivre que de la nouvelle, comme le journal anglais, n’a plus de valeur quand il arrive, par le chemin de fer, même le plus rapide, dans une région où le télégraphe l’a précédé. Le journal, au contraire, qui porte des idées en même temps que des nouvelles, des œuvres littéraires en même temps que des études scientifiques, qui ne néglige pas les œuvres d’imagination, n’a rien à craindre du télégraphe ; c’est ce quj conservera à la presse de la capitale sa clientèle, dans les Provinces, à côté des journaux régionaux.
Elle tiendra lieu encore longtemps de livres et de bibliothèques. C'est qu’il faut une certaine recherche pour trouver Je livre, il n’en faut pas pour rencontrer sous ses yeux, au cours d’une lecture, somnolente et paresseuse, de journal, l’étude qu’il vous apporte, les connaissances qu’il vous fournit, inconsciemment et malgré vous.
Il se publie, cependant, des livres, mais on ne saurait dire que leur ensemble constitue une littérature nationale. Les arts ne sont guère cultivés sous aucune de leurs formes ; le contraire surprendrait chez un peuple aussi jeune, aussi récemment sorti des maladies de l’enfance. Là où il n’y a ni peintres, hors quelques amateurs doués de dons naturels mais sans école ; où la statuaire est ignorée, l’architecture réduite à quelques productions individuelles, dont les auteurs sont, le plus souvent, étrangers et les modèles importés ; où le commerce s’occupe, par exception, du plaisir des yeux, dans le choix des objets d’ornement qu’il offre en vente dans ses vitrines ; il ne saurait y avoir de littérature
artistique. Le goût, de ce côté, n’est encore qu’à la veille de se former, et le public ne se passionnerait pas pour des critiques d’art, s’il venait à l’idée de quelque écrivain d’en écrire. L’art dramatique, comme les autres, vit d’importation ; après les représentations des grands opéras, ou des comédies françaises, les critiques de la presse locale n’ont pas à faire grand effort pour orner leurs critiques de réminiscences.
Par contre, l’histoire, la poésie et le roman fournissent à la littérature locale leur contingent.
Le pays a ses historiens, je puis même dire ses grand historiens, mais, et, en cela encore, ils se rapprochent, par le genre et par la matière choisie, du journalisme, ils sont, dans leurs histoires toutes modernes, polémistes et chroniqueurs. Le premier d’entre eux qui ait ce caractère est l’auteur de Facundo Quiroga, Domingo Sarmiento, ex-président de la République, ardent polémiste jusqu’à sa dernière heure, en 1888. 11 restera inimitable. C’est, pour noti’o part, avec un intérêt passionné que nous avons lu les trois volumes, si admirablement étudiés, de l’histoire de l’Indépendance sud-américaine, qu’a donnée le général Mitre, sous le titre d Histoire de Belgrano. A côté de cette grande œuvre, le docteur Vicente F. Lopez élève, lui, au même événements, un monument de la même taille. Les deux auteurs ont leur manière différente de procéder: le style du général Mitre est épique, celui de son rival est anecdotique et plus intime. On sent percer, dans le premier, l’homme de guerre qui a contribué, pour sa large part, à l’érection de l’édifice national, qui a pris les armes plusieurs fois, dans sa vie, pour ramener ses concitoyens dans la voie que leur traçait l’histoire; soutenant la sécession de la Province de Buenos- Aires, pour ramener les autres à l’unité qui était leur destinée ; combattant, ensuite, pour donner, à la nation constituée, la seule chose qui lui manquait, que, grâce aux
efforts de ving’t. ans de sa vie, elle a conquise : une capitale digne d’un grand peuple et le personnifiant. Le général Mitre a consacré sa vie à écrire l’histoire de la constitution de son pays, au milieu des luttes sanglantes extérieures et intérieures de la première heure; il a fait plus, quittant la plume de temps à autre pour prendre l’épée, il a assuré, sur le champ de bataille, le triomphe des idées qu’avaient soutenues ceux dont il retraçait la vie, le général Belgrano et le général San-Martin. Après lui, pour compléter l’histoire de la constitution de la République Argentine, il en reste une à écrire, celle du général Mitre.
Le docteur Lopez procède d’une autre école. A côté des grands généraux qui ont entraîné, derrière eux, toutes les classes sociales, à la conquête des libertés, il y avait, au commencement du siècle, tout un groupe d’hommes, formés par l’étude du droit et de la philosophie, penseurs préparés, par leurs travaux, à la solution des grands problèmes, que soulevait la révolution opérée par les armes. Parmi ces hommes, il y en avait un, artiste, en même temps que philosophe ; il donna, à la nation naissante et bouleversée, comme Rouget de l'Isle à la France révolutionnaire, un hymne, expression lyrique de ses aspirations, non pas violent, mais sentimental, imprégné de cette poésie spéciale qui est bien celle du lieu, mélancolique comme la plaine. C’est de l’auteur de l’hymne argentin, son père, que procède le docteur Lopez. Il appartient à ce groupe qui perpélue, dans la société moderne, les habitudes de vivre, d’écrire et de penser de l’époque, calme, qui a précédé le grand orage de 1810. Sa vie et ses origines se reflètent dans son œuvre. Il n’est jamais plus brillant que lorsqu’il reproduit les types disparus, lorsque, s’inspirant de la chronique et des habitudes de la chronique, il fait pénétrer le lecteur dans les secrets de la vie sociale de cette époque éloignée, fait revivre, sous les yeux, dans cette demi-
lumière discrèle, où ils ont vécu, les prédécesseurs, disparus, des hommes d’aujourd’hui, qu’il indique, dans cette société éteinte, les origines de la société actuelle. Il fait, avant tout, de l’histoire sociale, et la fait à la manière de Macaulay, en ne négligeant aucun des traits qui lui donnent l'intérêt et le pittoresque de la chronique.
A côté de ces maîtres, une grande place appartient aux écrivains, assez nombreux, tous utiles et intéressants, qui ont pris à tâche d’éclairer les origines nationales par les documents ignorés, les archives d’Etat et de famille, et les traits de mœurs qui échappent à l’histoire, qu’il appartient aux chercheurs de réunir pour elle. On trouvera le résultat de ces recherches, les œuvres auxquelles elles ont donné lieu, dans un recueil précieux, aujourd’hui rare, la Revista de Buenos-Aires , créée, il y a quinze ans, par le Dr Vicente Quesada, et le Dr Navarro-Viola, qui tiennent le premier rang parmi ces esprits curieux et ces habiles chercheurs de liions ; cette revue a groupé tous les littérateurs de cette époque, dont les œuvres, sans elle, n’eussent pas trouvé à se produire et seraient perdues pour nous. Depuis, cette œuvre de recherches intéressantes a été continuée, dans une série de volumes, tous précieux, par M. Ricardo Trelles, en qui, ceux qui étudient, dans ses origines, la vie sociale de ce pays, trouvent un guide sûr, en même temps par le Dr Andrès Lamas.
Ceux qui, plus tard, voudront étudier la marche actuelle du pays ne manqueront pas de documents. Ils auront les collections de journaux, mais aussi les publications si nombreuses entreprises par des hommes spéciaux, qui ne laissent rien passer sans le noter, pas une pulsation, ni un battement d’artères du corps social : la finance, avec l’éminent chef du Crédit public, M. Pedro Agote; la statistique, avec M. Latzina, dont le nom est aujourd’hui universellement connu; la démographie, avec M. Émile Coni, un travailleur