LIVRE I
et y puiser les éléments constitutifs des races de l’avenir, dont les savants futurs pourront surprendre au berceau, étudier et analyser la formation, peut-être diriger les destinées.
Quatre régions climatériques bien caractérisées occupent cette immense contrée, et chacune d'elles, constituant un milieu différent, a imprimé des caractères spéciaux à la race qui s’y est formée.
La région montagneuse, située à l’ouest de la plaine et à l’est des Andes, est celle où l’eau abonde; adoucie par l’altitude, la température y est fraîche, la sécheresse combattue par l’irrigation facile. Ce sont les anciennes provinces de Cuyo, celles aujourd’hui de Jujuy, Salta, Tucuman, Rioja, Catamarca, Mendoza, San Juan. L’homme a toujours vécu là sans ambition ; le bien-être trop facile a déshabitué du travail les générations successives; rapidement, les chemins de fer pénètrent dans cette région et l’arrachent à son isolement en y développant la vie.
Si nous descendons de ces hauteurs, nous entrons dans la seconde région, celle de la plaine, de la lutte pour la vie, où l’homme, entre le ciel et le sol, ne peut demander rien qu’à son énergie, sans que cependant aucun obstacle l’arrête.
Peut-être cette contrée d’alluvions récentes, de trente mille lieues carrées, n’a-t-elle pas terminé son évolution géologique; plaine quaternaire, occupée trop tôt par l’homme avant que la nature ait pris son temps et complété son œuvre. Les fauves qui la peuplent semblent des descendants abâtardis des grands vertébrés disparus et non pas les habitants définitifs d’une époque moderne. L’homme actuel en a pris possession avant son heure, et condamné
OH A P. I.- FLEUVES ET Kl'lGIONS
à la destruction l’indigène, être incomplet qui a de l’humanité la parole, mais dont le cerveau imparfait a fait d’avance un vaincu. Il eût fallu presque une période géologique pour le hausser à notre rang ; trois siècles auront suffi pour le détruire. Réduit à l’esclavage, dès le premier jour il a entrepris une lutte sans trêve, qui s’est terminée par des combats où, toutes les forces de l’une et l’autre race mises enjeu, la sienne a été anéantie. Elle a perdu son homogénéité, son droit à s’unir en tribu, en famille même, à exister, a vu ses cendres distribuées aux quatre vents de la pampa, non sans avoir laissé, dans les veines du vainqueur, les globules de sang qui perpétueront le souvenir de ce groupe vaincu, dédaigné, méprisé, détruit, mais vivant dans 1 hérédité.
L’babitant nouveau de la plaine n’échappera pas à son influence. Le premier occupant était chasseur, le second sera pasteur, la passion pour la vie libre de la plaine les rapprochera, tous deux sont dominés par elle.
C’est que, dans la plaine autant que dans la forêt, la nature est maîtresse chez elle; l’homme s’y doit soumettre à ses exigences et attendre d’elle ce qu’il ne peut la contraindre à lui donner.
Tout son labeur a moins de prise sur elle qu une graminée, apportée par lui, sans qu’il le sache, dans ses bagages. Humble, à peine visible, sa présence ne modifie pas les aspects; plus chétive que les plantes sauvages qui occupent le sol avant elle, elle leur emprunte un peu de protection pour se multiplier et reparaître plus loin plus nombreuse. Qui l’a jetée là cette semence, hier inconnue sur ce continent, immigrante venue avec des hommes d’armes? Elle a germé, mûri, multiplié, avancé, conquis, civilisé, seule, sans le concours de l’homme qui n’en prend souci. Elle le précède dans la plaine, l’attend; s'il tarde trop, s’étiole. C’est qu’elle ne peut vivre isolée, inutile et dédaignée, il lui faut les foulements de pied brusques du bétail à qui elle montre le chemin du désert. Le cheval,
derrière elle, apparaît et demeure. Le désert, qui a fui devant elle, fuit devant lui ; là où il est, il n’y a plus de solitude, plus de plaine inconnue. Par elle, la pampa est devenue la plaine, la plaine est devenue le champ; la civilisation s’y dresse, la barbarie n’y trouve plus de refuge, la loi impose sa présence, l’industrie prend position, le monde s’est agrandi et l’activité humaine est maîtresse incontestée d’un nouveau domaine ; la pampa est conquise et domptée par la graminée.
La partie sud de cette région, au delà du rio Negro, qui coule des Andes à la mer, en suivant presque constamment le 40° latitude, est moins préparée pour l’homme moderne que la précédente, c’est la Patagonie. Elle n’a pas d’histoire avant la conquête et n’en a pas depuis : désert rude, entrecoupé de quelques fleuves parallèles, trop rapides pour être remontés, dont les rives n’abritent le souvenir d’aucune race disparue, champ toujours riche pour l’explorateur, contrée d’attente pour les générations futures. Quand il n’y aura plus rien de nouveau sous le soleil, il restera la Patagonie !
Riante et fertile, au contraire, est la région que Martin de Moussy a baptisée du nom, qui lui est resté, de Mésopotamie Argentine. Presqu’île majestueuse, grande comme la France, elle s’étend entre les deux fleuves, le Parana et l’Uruguay, et se divise en trois États : l’Entrerios, Corrientes et les Missions. Quel développement de baies, de criques, et de ports! Chaque propriétaire riverain peut avoir le sien à peu de frais, d’où exporter pour l’Europe tout ce que son domaine peut produire. Là, le sol n’a pas attendu la présence de l’homme pour étaler sa fécondité; le voisinage des grands cours d’eau, le nombre des rivières intérieures, la disposition des vallées ont aidé au développement d’essences d’arbres précieuses, témoignage vivant d’une terre fertilisée et de la présence d’un humus profond.
Jeunes Indiennes de la Pampa. (Voir page 52.)
Daibeacx.
La Vie et LES MaiUllS DE EA l’i.ATA, TOME I01'.