‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 16 sur 152 · FLEUVES ET RÉGIONS · texte numérisé non relu

FLEUVES ET RÉGIONS

Dans les Missions mêmes, cette fertilité, utilisée pendant deux siècles, a survécu à la disparition de ceux qui l’avaient habilement exploitée. Depuis 1767, ce champ d’expérimentation d’une théocratie moderne est devenu, jusqu'en 1830, le champ de bataille d’élection entre Espagnols et Portugais, entre Argentins et Brésiliens; les ruines se sont amoncelées, les seules, peut-être, que contienne l’Amérique depuis Colomb. Là se rencontrent des villages démantelés, des clochers debout; la terre a gardé encore le souvenir des caresses qui l’ont fécondée en d’autres temps, cependant que la nature, abandonnée à elle-même, lutte pour en effacer la (race : fécondité infatigable et spontanée qui lui refait une virginité!

Depuis un siècle, la forêt envahit les champs de culture, les fauves habitent les églises abandonnées où des saints de bois restent debout, où quelques anges ailés et immobiles semblent l’image, figée sur place, d’une civilisation religieuse arrêtée en plein essor. Des lianes sans fin enveloppent de leurs enlacements ces édifices des hommes, que des arbres centenaires, semés parle hasard, couvrent de leurs immenses rameaux ; des files de maisons debout marquent la place où les familles guaranies se reposaient, à intervalles réguliers, de leur labeur réglé parla congrégation, où le chef de famille avait le droit, à une heure matinale, fixée d’avance et annoncée par la cloche, d’aimer son épouse et de préparer des générations futures de travailleurs bien constitués. Le blé, lui aussi, devenu sauvage dans la solitude, montre les tiges folles de ses épis presque vides, dont le grain diminué n’est plus recueilli et semé que par l’oiseau qui passe.

Cependant, déjà cette région n’est plus silencieuse, des villages se sont relevés ; le long de la rive des deux tieuves, qui se rapprochent, et qu’à peine, en cet endroit, dix-huit lieues de terres fertiles séparent, la navigation a repris possession de son domaine, au delà même des rapides et jusqu’aux grandes chutes. Des groupes laborieux se sont formés,

hameaux qui promettent des villes, où toutes les races du globe semblent prendre à tâche d’être représentées. De vieux habitants, qui sont venus les premiers, à la recherche de ce bout du monde qui reste aujourd’hui le seul inconnu et qu’ils croyaient avoir trouvé là, se souviennent du temps où les années se passaient sans que l’on sût qu’il y avait, sur le globe, d’autres contrées habitées : on s’y trouvait plus rapproché de Mars et de Yénus que des villes du même continent. La société se recrutait de loin en loin de quelque réfractaire, venu on ne savait d’où; la vie était facile, l’autorité inconnue, la loi ignorée ; on était aux confins de plusieurs immenses pays: le Brésil, le Paraguay, la République Argentine; personne ne savait quelle langue était celle du lieu, du portugais, du guarani ou de l’espagnol. Aujourd’hui ce n’est plus seulement la sombre clarté qui tombe des étoiles qui pénètre là : le monde se rapproche, la concurrence se montre; un chemin de fer se construit, les vieux habitants se plaignent : « La vie, disent-ils, devient difficile, et pénible la lutte pour l’existence. » Le réfractaire fuit ces rivages qui ne lui conviennent plus. Il part, il a vu au-dessus d’une porte le profil des balances de justice, cette image l’effraye : «Je vois bien, dit-il, que ce n’est pas encore ici le bout du monde, » et il disparaît à sa recherche.

Ces chercheurs du bout du monde, laissons-les à leurs tentatives; pierres qui roulent, s’effritant le long des ravins, comme elles entraînées par le courant, ils laissent sans le savoir un peu de poussière, humus qui attend une culture. Partout ce passage de l’homme prépare le terrain aux générations futures. Le jour où ce mécontent de tout s’arrête dans le désert, il devient pionnier, et c’est lui qui conquiert le Far- West ou la pampa, c’est cet ennemi de la civilisation qui devient son premier agent.

La région des Missions est prédestinée, elle a été, de toutes celles de l’Amérique, la plus peuplée ; celle où la vie a été toujours plus facile et douce, les jésuites ont, pendant deux siècles,

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