CHAP. I. — LE P U 11 T ET L’AKÜIVEE
gerie pour se risquer au dehors. Le prétexte de la promenade est, invariablement, un achat dans les tiendas , magasins de nouveautés, dont le nom rappelle les tentes d’un marché ouvert et la porte ouverte, de plain-pied avec la rue, ce type ancien de l’étalage primitif. Ce plain-pied invite à entrer, on se pose, de trois quarts, devant le vendeur, et, lui tournant presque le dos, on continue avec la rue la grande manœuvre des œillades, pendant que le vendeur, encouragé, débite, sous prétexte de boniment, des fadeurs dont le répertoire est connu et la banalité supportée sans colère.
Et puis on sort, en quatuor ou en sextuor , défilant à nouveau, deux par deux, ou en file indienne, encombrant le trottoir, uu peu serrées, jouant les effarouchements coquets, agitant l’éventail, causant, toutes beaucoup, d’une voix claire, sans gêne et sans bégueulerie, comme si elles traversaient un salon où elles seraient connues et sûres du respectde tout le monde.
De fait, ainsi en est-il, tout ce cousinage n’inquiète personne. La jeune fille est une conquête à faire, que les convoitises ne déflorent pas , et qui, le jour où elle a choisi un chevalier servant, aspirant fiancé, n’existe plus que pour celui-là.
Aussi les étrangers, qui n’ont pas encore surpris le secret de ces relations sociales, aux apparences trompeuses, sont-ils exposés à des méprises dont ils feront bien de se garder.
Un d’eux, un soir qu’il débarquait pour la première fois à Buenos-Aires, avait fait, comme de juste, les cent pas dans le coin fréquenté delà rue de la Florida, le seul qui ait, le soir, un peu d’animation. Il avait, au passage, recueilli une grêle de ces œillades intrépides et gaillardes qu’il ne savait pas être adressées à la cantonade, sans malice ni intention, et seulement parce que l’on a de beaux yeux, faits pour briller.