‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 43 sur 152 · LIVRE II. — LA RUE · texte numérisé non relu

LIVRE II. — LA RUE

incommode comme les autres, comme les autres bordée de trottoirs d’un mètre, où deux personnes sont à l’étroit, elle ne permet de promenade qu’à la queue leu, leu, et offre, — singulière réminiscence! — le tableau de jeunes filles, vêtues de leurs plus beaux atours, perpétuant la tradition de la file indienne, chère aux habitants préhistoriques du même lieu.

A l’heure qui appartient aux femmes, les hommes cessent de courir, de se promener, de passer même dans la rue; tous stationnent, se rangent, comme ils peuvent, le long des murs, sur le seuil des maisons, dans tous les espaces rentrants ou sur la lisière du trottoir, exposés au frôlement dangereux des tramways, qui ne cessent de circuler. Ils forment ainsi deux haies de cigares allumés, de propos et de compliments à mi-voix; si la femme règne dans la rue, à cette heure spéciale, la familiarité créole n’y perd pas ses droits.

C’est une familiarité de cousinage, spéciale aux villes hispano-américaines, qui date de loin, née au temps très aristocratique de l’époque coloniale, où les rangs et les distances étaient parfaitement gardés, mais où la familiarité et la camaraderie avaient pris possession d’une société très réduite, se créant et s’augmentant par accessions insensibles, où toutes les familles avaient acquis entre elles des liens de parenté. Usage social profondément implanté, elle a survécu au milieu où elle était née. Elle tend, cependant, à disparaître, peu à peu, se cantonne déjà dans les groupes sociaux qui se constituent hiérarchiquement et s’isolent, comme cela se produit dans tous pays, dont les mœurs sociales sont, en réalité, moins démocratiques que les mœurs politiques.

Pour l’observateur, la rue semble envahie par un peuple de cousins et de frères de lait. Le défilé commence vers sept heures du soir, et n’a lieu que pendant les soirées chaudes. La rue est vide si le temps est un peu froid ; les promeneuses, comme les abeilles, n’admettent que la température d’oran-

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