‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 47 sur 152 · LIVRE II. — LA RUE · texte numérisé non relu

LIVRE II. — LA RUE

Si les colons ou leurs chefs eussent eu quelque velléité d’originalité, la loi ne leur en eût pas laissé le loisir. Elle ordonnait du fond de l’Escorial et réglait la forme des villes et la division des îlots à bâtir de son autorité indiscutable. C’est la loi des Indes qui a tracé, dans toutes les villes futures de l’Amérique espagnole, les rues droites et étroites, tout, jusqu’à leur orientation. Il n’était pas permis au fondateur des villes de s’écarter de ce texte de loi et des instructions qui l’accompagnaient.

Depuis que ce texte a été promulgué par Charles-Quint, trois siècles se sont écoulés ; l’Amérique espagnole s’est déclarée indépendante ; toutes les lois ont été modifiées ; la tradition a été rompue ; mais la routine persiste. Les villes qui se créent encore sont toujours, sans exception, tracées sur le modèle fourni par la loi des Indes.

Tout était prévu dans cette loi ; à quoi bon chercher ailleurs? C’est ce que ne fit pas Garay, le fondateur de Buenos- Aires, en 1580. Il s’en tint à la lettre de la loi. On peut, au livre IY, titre VII, de la Recopilacion de las Leyes de Indias , loi ix, trouver tout au long la description de la ville qu’il allait tracer au lieu où est aujourd’hui Buenos-Aires. La forme des places, la largeur des rues, tout y est prescrit d’avance, et tout a été exécuté tel que c’était prescrit.

C’est aussi d’après une loi du même titre que les terres conquises ont été réparties. A chacun un carré de soixantedix vares de côté, faisant face à deux rues, et composant le quart de chaque îlot.

Les choses se passent encore de même dans les villes que l’époque actuelle voit tracer. Ce ne sont plus, il est vrai, des conquérants qui les fondent, mais ce sont encore des colons qui profitent de la distribution, tout aussi gratuite, qui se fait encore du sol des villes. Quant aux villes vieilles de trois siècles, laboratoire où se sont fondus les éléments constitutifs de la société argentine actuelle, les pre-

La rue San Martin

C [J A I». II. — L'HABITATION

mières assises en sont encore visibles dans leur forme première.

La direction, la largeur des rues, rien n'en est modifié, de nouveaux îlots, carrés aussi, se sont ajoutés à ceux tracés et édifiés à la première heure. Seul l’aspect des maisons et, avec celles-ci, les mœurs intimes de la famiUe ont subi des changements profonds.

La première époque était celle du toit de chaume, de la demeure étroite et basse, époque de misère qui remplit deux siècles de F ère coloniale. Le conquérant, qui a tout à conquérir, quelquefois tombé d’un palais de Séville dans la chaumière qui lui échoit, la peuple d’indiens qui ne savent s'ils sont esclaves ou serviteurs, qui connaissent mal la signification du baptême qu’ils ont reçu et du nom de chrétien qu’on leur donne, d’Indiennes qui ignorent si elles sont épouses, d’enfants métis que le père reconnaît ou délaisse à sa fantaisie.

Ces pauvres maisons sans fenêtres, distantes les unes des autres de cent cinquante vares, placées qu’elles sont au coin de chaque lot, n’ayant accès que par une ouverture, étaient, à l’époque primitive, noyées au milieu de terrains vagues, attendant quelque destination inconnue. On retrouve les mêmes aspects, aujourd’hui, encore, dans les faubourgs des grandes villes, à mesure qu elles se prolongent dans tous les sens et gagnent la campagne.

Peu à peu, les plantations de pêchers, d’oliviers, de figuiers, deparaisos (melia Persica ), tous apportés d’Espagne, les haies d’aloès importés d’Andalousie, changeront l’aspect du campement, sanslui donner celui d’une ville, plutôt celui d’un jardin.

Un missionnaire qui vint en Amérique, vers la fin dn xvin0 siècle, raconte qu après plusieurs semaines de voyage à travers la plaine, vers une ville de l’intérieur, avec plusieurs compagnons, il avait pris l’avance sur la caravane, voulanl hâter de quelques instants l’arrivée au but de son voyage, la

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