LIVRE II. - LA RUE
ville de Tucuman, annoncée par le guide comme voisine. Le soleil était chaud ; à l’heure de la sieste, il descendit de cheval, s’étendit sous un arbre, et dormait profondément, quand il se sentit secoué et admonesté par le guide sur ce sans-gêne et cette inconvenance, qu’il commettait, de dormir en pleine rue, en plein jour. Sans le soupçonner, il avait, en effet, pénétré jusqu’au cœur de la ville, et c’était là qu’il avait choisi le lieu de sa sieste, se croyant dans un lieu désert. Qui sait si, aujourd’hui encore, pareille erreur ne serait pas facile à commettre? Il y a, loin du littoral, certaines villes^ de fondation très ancienne, dont la présence se révèle à peine à celui qui n’a pas pénétré jusqu’à la place principale; là on trouve bien de grands édifices, mais, à deux cents mètres, rien n’existe encore que des rues à peine tracées et des chaumières qui ne diffèrent pas de celles des plus pauvres pasteurs de la plaine.
A Buenos-Aires même, c est à peine si, après un siècle et demi d’existence, l’aspect primitif s’était, modifié. Le Cabildo oit se débattent tous les intérêts coloniaux, assises vigoureuses de la liberté municipale sur lesquelles s’élèvera l’indépendance nationale, l’église, elle-même, avaient encore ces aspects de chaumière que conservent toutes les habitations des colons.
En 1580, Juan de Garay avait débarqué avec cent compagnons, soixante hommes d’armes de race espagnole et quarante femmes et enfants guaranis amenés par eux de l’Assomption du Paraguay. En 1612, vingt-huit ans après, le recensement ne dénonce encore que mille habitants, et trois mille en 1663. En 1744, la ville en possède onze mille, et vingt-deux mille seulement en 1770, après deux siècles. C’est à cette époque que commence son développement, avec la vice royauté établie en 1776. En 1810, à l’époque de l'Indépendance, elle comptera quatre-vingt dix mille habitants, deux cent mille en 1869, trois cent quatre-vingt mille en 1884, et quatre cent cinquante mille en 1888.
CHAI’. II. — LIIAB1TATI0N
En 1810, la population comprenait : 20 0/0 d’Espagnols, 50 0/0 de créoles, fils d’Espagnols plus ou moins mélangés de sang indien, et 30 0/0 de mulâtres et nègres. Ces proportions se sont, à l’époque moderne, profondément modiliées.
L’élément étranger a pris rang dans la population et y a conquis chaque jour une place plus importante; les nègres ont à peu près disparu depuis leur émancipation ; mais le nombre et la variété des métis ont augmenté. Ils comprennent tous les mélanges de nègres et de blancs, de nègres, de mulâtres et d’indiens, de blancs et d’indiens, de blancs et de métis.
Les statistiques ne tiennent aucun compte de ces mélanges de races, mais, par contre, elles constatent que la proportion des étrangers de toute provenance est de deux cent cinquantetrois pour mille dans la masse de la population, sans tenir compte, bien entendu, des fils d’étrangers, qui, de droit et de naissance, sont citoyens, qui porteraient cette proportion à cinq cent pour mille.
N'est-il pas nécessaire de se souvenir de ces détails avant de pénétrer dans la famille, d’entrer dans la demeure privée ?
Celte transformation de la population par l’invasion de l’élément étranger, l'aspect de la rue et des murailles seules suffirait à nous l’annoncer.
De toutes les villes hispano-américaines, Buenos-Aires est celle qui a le plus perdu, depuis vingt ans, l’aspect espagnol qu’elle a conservé pendant près de trois siècles. N’était le tracé des rues, qu elle résiste à bouleverser en entrant dans la voie coûteuse de l’expropriation, elle différerait peu des villes européennes les plus étrangères à l’Espagne.