LIVRE II. — LA RUE
ont connu vite celte désolation inattendue, ce malheur, ignoré jusque-là, de n’avoir pas, en poche, le sou qui empêche de mourir de faim. Sans qu’il y ait de leur faute, ils ont vu arriver cette heure fatale; alors les forces leur ont manqué pour lutter, ils ont vendu jusqu’au dernier objet, gardé le vêtement invendable, trop grand déjà pour leurs membres amaigris et sous lequel leur silhouette se modifie jusqu’à devenir méconnaissable. Ils étaient, chez eux, des ouvriers, des étudiants, des hommes de travail manuel ou de bureau, ils ne sont plus que des dépenaillés, dont la dernière dépouille semble être d’emprunt, trop large pour un corps détruit. Le visage est boursouflé, tuméfié, les traces de privations semblent être de débauche; leur démarche même semodilie parce que les souliers quitteraient les pieds, s’ils essayaient de les soulever encore, il faut les traîner.
Ceux-là, la rue leur appartient, ou, du moins, ils appartiennent à la rue.
Nuit et jour ils y reçoivent, dans ce triste accoutrement, la pluie, dont les lai’ges taches se collent aux vêtements couverts de poussière ; ils dorment dans les tuyaux que l’entreprise des eaux réserve pour des travaux futurs, ils mangent à la porte des couvents, où la charité distribue quelques soupes et quelques morceaux de cette viande, que l'on dit sans valeur. La gouaillerie locale les a baptisés du nom à'atorrantes, dont l’origine est inconnue et dont le sens, ignoré, est compris de tout le monde.
Du travail! Il n’y faut plus songer; qui donc donnera un coup d’œil à celui dont l’aspect est si repoussant? Même avec un peu d’argent, s’il en trouve, il est repoussé de l'hôtel, où il faut payer de mine d’abord.
Nous en avons vu qui avaient gardé précieusement un dernier vestige de leur temps passé, une photographie faite autrefois, qu’ils sortaient du fond de leur poche, et derrière laquelle ils cachaient les restes décharnés et méconnaissables