‹ La vie et les mœurs à la Plata (volume 2)Chapitre 74 sur 152 · LIVRE II. — LA RUE · texte numérisé non relu

LIVRE II. — LA RUE

barie commence; là, plus qu’ailleurs, bohème au visage hâlé, tu seras encore un déclassé.

Il y en a de tout âge de ces bacheliers, avec ou sans diplôme : cette catégorie embrasse tous ceux qui ont eu des mains blanches et des redingotes noires, ex-notaires, professeurs, industriels, commerçants ruinés,, anciens fonctionnaires destitués, sergents-fourriers, déserteurs ou libérés. Quelques-uns cherchent et trouvent une situation modeste, plus humble toujours que celle qu’on leur eût offerte ou qu’ils eussent acceptée chez eux; ils y enterrent leurs rêves déçus, leurs ambitions démantelées. Ce sont les moins malheureux.

D’autres gardent leur ivresse, grisés par le désir d’aventure ou par la croyance que l’aventure est la loi dans le nouveau monde, ils se réfugient en désespérés dans cette carrière d’Amérique.

Nous en avons vu de nombreux de ces arrivants, convaincus que la pampa est une terre promise, ouverte au premier occupant, resnullius , où le troupeau sauvage, le bœuf paisible, le mouton natif est une réalité, et que, coloniser, c’est s’établir au milieu du désert, y choisir un terrain à sa guise, y construire sa demeure et vivre de la chasse des animaux sauvages : leur montre retarde de trois siècles et leur boussole les a égarés.

Débarqués sur la rive, ils se sont bien heurtés à des entrelacements de rails et d’aiguilles ; ils ont vu des pavillons rouges et verts s’abaisser et se relever, entendu des sifflets el des ronflements de locomotives. Ce spectacle ne leur a pas ouvert les yeux. On leur a dit que ces rails partaient de là pour aboutir aux confins de la République, à six cents lieues au nord, et qu’au sud ils ne cessaient qu’aux limites de la Patagonie, ils n’ont pas senti cette étreinte de la civilisation, qui supprime les hasards et ferme les avenues do l'aventure.

cazuela, galerie au théâtre réservée aux femme:

CHAI». IV. — LES MENDIANTS ET LES DÉCLASSÉS lfil

Travail ingrat que d’essayer de leur arracher une à une leurs illusions, que d’arrêter sur la route du désert ces chercheurs de bout du monde !

Quelques-uns n’en démordent pas ; c’est de ceux-là que sont peuplées les îles du delta du Parana, où la vie est plus facile qu’ailleurs et le terrain moins occupé.

De cet envahissement des îles du Parana par cette légion est née la légende qui place dans un coin ignoi'é du delta l'île des notaires, créée par l’imagination des fantaisistes. C’est là que l’on suppose que vont échouer les déclassés en redingote, cherchant la réparation de leurs désastres d’outre-mer dans la colonisation. Enragés d’entreprendre les travaux les plus fantastiques, n’ayant foi que dans les métiers qu'ils ignorent, essayant de la culture d’après les livres, supputant, d’avance, la somme de leurs produits, emmagasinant des chiffres, remplissant des celliers, des greniers, des caves imaginaires de produits hypothétiques, ils tiennent comptabilité de leurs illusions, où l’avoir restera eu blanc. Convaincus qu’ils font œuvre vaillante, qu’ils prennent le taureau par les cornes, qu’ils le roulent et terrassent, ils s’apercevront trop tard qu’ils n’ont fait que piétiner sur l’ombre de leur sottise étendue sur le sol.

Ces courageux efforts font des affamés de ces hardis pionniers. Fatigués enfin de se nourrir de poissons vaseux, ils reviennent en ville, acceptant tristement leur sort; quelques-uns, à la faveur d’une utile protection, parviennent à se refaire et à refaire leur vie; pour la plupart, le déclassement est définitif.

11 y a d'autres types, encore, dans ces rangs obscurs des immigrants: ce sont les découragés de la première heure, ceux qui, à la première étape, ont renoncé à suivre le régiment. Ils

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