LIVRE III
Le Conseil, à l’origine, fut composé de treize dames, sans l’adjonction ni l’intervention d’aucun homme, ni d’aucun fonctionnaire, et abandonné à son initiative et à son indépendance. Son budget a toujours été administré par lui seul, et jamais aucune résolution n’a été prise, aucune réforme introduite, que par lui. Ce budget a toujours été mince pour ses besoins; c’était là, encore, un des nombreux avantages de l’innovation de Rivadavia, de décharger le budget de l'Etat du fardeau, qu’imposent à toutes les sociétés, les nécessités de l’assistance publique. Il était facile de prévoir que la femme saurait attirer, dans la caisse dont elle aurait l’administration, toutes les contributions volontaires que pourrait fournir la société., où elle jouait un si grand rôle. C’est ce qui suffirait à expliquer comment un budget de 2 ou 3,000 francs, par an, put suffire, au début, à soutenir une institution aussi vaste, aussi multiple en son objet, débutant par l’éducation de cinq cent soixante et onze enfants, qu’elle avait déjà à sa charge, en 1824, et créant dans toute la campagne les écoles de filles qui manquaient partout.
L’institution eut, dès le premier jour, un caractère national assez déterminé, pour pouvoir, après avoir disparu pendant quinze années de l’oppression de Rosas, de 1838 à 1852, renaître aussi puissante qu’au jour de sa première création.
L’école primaire, l'éducation des filles de condition modeste fut la grande préoccupation de ce Conseil des femmes. Une réforme de l’organisation scolaire lui a enlevé cette partie importante de ses attributions, mais l’État a reçu, de ses mains, les écoles de filles dans un état de prospérité, qui eût été une raison suffisante d’ajourner cette dépossession.
Les attributions que le Conseil des femmes a conservées suffisent à occuper toute son attention. Il a, aujourd’hui encore, sous son administration exclusive et sa responsabilité morale et financière : la maison d’éducation des orphelines,
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['asile des enfants abandonnés, celui des femmes aliénées, la maison de correction des femmes, l’hôpital des femmes, celui des enfants, autant d’établissements dont l’importance est en rapport avec celle d’une ville de quatre cent mille âmes, capitale d’un grand État. C’est sous la direction des dames patronnesses que fonctionnent les services médicaux et tous les services administratifs ou techniques qu’exigent des institutions de cet ordre et de cette importance, en y comprenant l’administration des biens sociaux et celle des donations importantes faites au Conseil ou aux institutions qui en dépendent.
Ce conseil féminin, ne ressortant d’aucun ministère ni d’aucun collège communal ou provincial, jouit' de cet avantage, précieux dans une république démocratique, d’êtro au-dessus de toute influence et de tout événement politique. Son autonomie a survécu aux drames, quelquefois sanglants, des luttes politiques, au milieu desquelles s’est formée cette société. Les services qu’il a rendus ne sont plus à compter; le moindre n’est pas l’aide puissant que ce groupe de femmes, unies par une idée commune de bienfaisance et de protection sociale, a apporté à la conciliation nécessaire des partis, au milieu des divisions que les ambitions creusent, périodiquement, entre eux.
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Cependant ce n’est pas un rôle politique que celui qui a ainsi été attribué aux femmes, ce n’est à proprement parler que l’extension, au bénéfice de la communauté sociale, de leurs fonctions malcrncllcs.
Le sentiment de la maternité domine la femme américaine. Une certaine philosophie prétend que c’est là un sentiment instinctif que l’on ne trouve à l’état passionnel que chez la
femme primitive, et dont la femme d'une civilisation raffinée se dégage, s’élevant, ainsi, au-dessus de la vulgarité de ses congénères, et bornant ses ambitions à la reproduction, à de rares exemplaires, de ses hautes qualités de race.
La portena n’est pas entachée de ces doctrines. Elle met une sorte d’orgueil à être entourée d’une nombreuse descendance ; par une étrange grâce d’état, elle sort, chaque fois, rajeunie par les épreuves de cette haute fonction sociale — la première en importance, dans un pays dont le peuplement seul peut assurer la civilisation.
L’inlluence du prêtre ne l'a jamais dominée. Il est loin de jouer, dans la famille, par la femme, le rôle qu’il a conquis dans d’autres pays catholiques. Les couvents de femmes sont rares et se recrutent difficilement, à l’encontre de ce qui s’est produit, dès longtemps, au Chili, où les couvents de femmes se sont multipliés dès l’origine de la colonie : ils y servaient d’asile aux femmes, trop nombreuses, pour une population masculine constamment décimée par les guerres avec les Araucans. L’immigration, au contraire, fournissait à Buenos- Aires des hommes adultes, toujours trop considérables en raison du nombre des femmes indigènes. Les quelques femmes, en effet, que l’immigration amenait, étaient généralement des épouses, et jamais, même aujourd’hui, leur nombre n’a dépassé dix pour cent du total de l’immigration.
La rareté des églises, l’intermittence du service religieux, interrompu souvent pendant des années pour les causes les plus futiles, par exemple par suite du manque de vin, dans la colonie, qui pût être employé dans le sacrifice de la messe, l’absence d’enseignement religieux, la difficulté des communications, dans la ville même, ont influé longtemps sur les mœurs. Les effets survivent aux causes. L’indolence créole, les charges que la maternité répétée imposent à la femme suffisent à les perpétuer.
Aussi, les mille pratiques religieuses que l’usage impose.
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en France, à la femme chrétienne, sont à peine connues, et, si elles le sont, fort négligées. A certains jours, la portena ne dédaigne pas de prendre son livre de messe et de se rendre à l’église. Elle n'y trouve ni bancs, ni chaises, ni ce luxueux confort qui, dans les pays chrétiens d’Europe, sont une des nécessités du service religieux ; elle prend place, agenouillée ou accroupie, sur le vaste tapis qui garnit le sol des cathédrales, ou sur la carpette, que porte, derrière elle, la servante de couleur, pour l’étaler sur les dalles nues : position incommode pour entendre une longue messe chantée ou un service qui se prolongerait. Les hommes, debout ou agenouillés sur le sol, redoutent ces épreuves; aussi préfèrent-ils attendre, en plein air, que les portes ouvertes répandent, sous les colonnades du temple, avec l’atmosphère d’encens et de recueillement pieux, les longues files d’élégantes que l’ofiice écourté rend à leur admiration.
Les confessionnaux sont rarement envahis, et le nombre est fort restreint de celles qui se rangent à la sainte table : il n’est même pas d’usage rigoureux, pour les jeunes lilles, moins encore pour les jeunes gens, de faire, avec solennité, leur première communion.
Le mariage n’est religieux que dans la forme et parce que c’est un prêtre qui le célèbre, mais il se fait sans pompe extérieure, sans même que le prêtre ni les conjoints semblent se souvenir que ce soit un sacrement, exigeant, pour être reçu, quelques préparations spéciales. Le prêtre, dans cette circonstance, exerçant un sacerdoce qu’il tient de la loi civile en même temps que de la loi religieuse, semble disparaître derrière le fonctionnaire, et oflicier comme le ferait un vulgaire laïque, débitant, dans une langue morte, et hors de l’église, des formules secrètes qui produisent des effets civils sans aucune impression religieuse.
En carême, pendant le mois de Marie, que l’on célèbre en novembre, les églises sont vides ou à peu près; la femme ne
paraît pas davantage aux processions, elle assiste en petit nombre aux cérémonies religieuses des funérailles. Elle pense que sa présence, ce jour-là, est plus précieuse auprès de celles qui pleurent, et, comme elle agit comme elle sent, elle leur porte ses consolations chez elles, ou assiste en silence, vêtue d'habits de deuil, à leur douleur, mettant son cœur et sa tenue extérieure à l’unisson de la douleur d’autrui.
Elle place le culte des sentiments humains au-dessus des pratiques religieuses ; aussi est-elle partout où sa présence est utile à quelque douleur. Elle apporte son dévouement effectif et n’a jamais songé à recommander à Dieu ou à saint Joseph ceux qui ont besoin de son aide, elle le leur apporte et se les recommande à elle-même.
L’âge, loin d’être pour elle une excuse pour diminuer ses devoirs do société, d’humanité ou de famille, ne fait, au contraire, que les augmenter : le développement de la famille, qu’elle a créée, multiplie les occasions de dévouement; son enthousiasme de maternité se reporte sur la seconde génération, quand la première a cessé de recourir à lui.
C’est encore la maternité qui l’éloigne du monde et en fait une sorte de recluse, gardienne du foyer.
Jeune fille elle était de toutes les fêtes, l’oisiveté était sonlot.
Fille à marier, elle ne peut compter, pour réussir, que sur elle-même et sur ses propres séductions : sans dot, il lui faut être séduisante ; c’est à être séduisante que tend toute son étude; et, dame! comme elle n’ignore pas que les qualités les plus précieuses perdent à être découvertes sous des dehors négligés, elle soigne, outre mesure, ces dehors, tant et si bien qu’on l’accuse de négliger la culture des qualités sérieuses, de n’être pas naturelle, de recourir à des artifices qui lui donnent plus d’éclat de loin que de près. Calomnie!
Cil AP. 11.