CHAPITRE PREMIER
Émigrants : Colons et Robinsons. — Étrangers en Amérique. — Immigrants : Anglais, Français, Basques, Irlandais, Allemands, Italiens, Espagnols. — Proportion dans la population. — • Influence sur la politique, la race et la langue. — Nationalité et naturalisation. — Professions, commerce et industries par nationalités. — Les usages étrangers et nationaux. — Costume, alimentation, physionomie, en ville et à la campagne. — Le nouvel arrivé.
— La civilisation pour le gaucho. — Le gringo. — La démocratie. — La hiérarchie. — Journaux étrangers. — Les fêtes des étrangers. — Le 14 juillet.
— Les institutions philanthropiques étrangères. — Avocats, médecins, ingénieurs étrangers.
Émigrer n’est pas résoudre le problème de la vie, c’est, le poser sur une page blanche. De toutes les entreprises humaines, il n’en est pas de plus compliquée, de plus périlleuse, il n’en est pas qui vende plus cher ce que l’on croit qu elle donne; elle ne permet le succès qu’aux résolus, aux énergiques et aux patients; la légende seule lui prête des aspects séduisants.
T. II
Transporter un homme dans un nouveau milieu social, sous un ciel et sur un sol nouveau, est une entreprise au moins aussi compliquée que la transplantation d’un arbre; le paysan n’est pas assez savant pour avoir, d’avance, compris cela, le lettré semble Tignorer comme lui. Qu’ils regardent un arbre transplanté, en pleine vigueur et en pleine végétation, ils auront, sous les yeux, l’image du spectacle qu’ils donneront, eux-mêmes, sur la terre étrangère, le jour où ils essaieront d’y prendre pied. L’arbre, le mieux soigné, ne tarde pas à perdre sa verdeur ; il faut rabattre les rameaux les plus vigoureux, supprimer sa frondaison, faire tomber les boutons à fruit que la sève ne nourrit plus : cette apparence de décrépitude qu’il lui faut donner, il la gardera longtemps, pour reverdir plus vigoureux et porter de nouveaux fruits, lorsque, sauvé de cette crise et de tous les dangers qu’il y a courus, il peut atteindre la saison clémente.
Il se passera de longues années, encore, avant que l’Amérique soit, pour la généralité du public, autre chose que la terre promise des Robinsons Suisses : elle apparaît, dans son lointain ensoleillé, couverte de forêts luxuriantes, oùle singe met la gaieté, l’oiseau le charme et la musique, le printemps éternel des fruits savoureux, des fleurs capiteuses, qui endorment toutes les volontés et justifient toutes les paresses. L’imagination du lecteur a faussé la morale des histoires de Robinsons. Il la comprendra lorsque, devenu immigrant, il éprouvera que, dans les sociéLés jeunes plus encore que dans les solitudes, il faut compter sur soi seulement, tout produire soi-même. Coloniser, clest cela. C’est donc une rude entreprise, mais une de celles qui, bien menées, mettent le plus en relief toutes les qualités de l’homme et l’élèvent le plus vile au-dessus de lui et au-dessus de sa condition. C’en est assez pour qu’elle soit séduisante, en elle-même, et que nous nous efforcions de faire connaître ici quelle sera la con-
CHAT». I.— CONDITION' SOCIALE DI£S ÉTRANOLlC-
dition sociale de celui qui la tentera, dans un des pays ou son effort trouvera, devant lui, un champ d’action vaste, d une exploitation relativement facile.
Celui qui débarque sur le quai de Buenos-Aires, — est-il nécessaire de le dire ? — n’est jamais un touriste. Sur cent mille, il y en a peut-être un, et, avec lui, une douzaine d’hommes d’étude ou de fortune, qui, appelés par le bruit que fait en Europe ce jeune pays, viennent l’observer. Occuponsnous des autres, de ceux qui vont vaillamment, au loin, lutter pour la vie, prendre corps à corps l’inconnu.
Il sont, aujourd’hui , deux cent mille par an. Ils viennent de Naples, de Gênes, de Marseille, de Barcelone, de Bordeaux, du Havre, de Liverpool, d’Anvers, de Hambourg. Nous avons donné le nom de tous les ports qui les fournissent et nous les avons cités dans l’ordre de leur importance. Cet ordre, par une singulière coïncidence, est aussi l’ordre géographique, en partant du Midi et remontant vers le Nord. L’Italie, la Savoie, le Midi de la France, l’Irlande, voilà les grandes sources qui alimentent l’immigration dans la République Argentine.
Dès qu’il met pied sur le sol, l’étranger est placé sous la protection de ce principe américain que nous résumerons dans un axiome, qui n’est écrit nulle part et que personne ne conteste : « En Amérique, personne n’est étranger ». La personne, les biens, les droits personnels et réels de l’étranger sont garantis, à l’égal de ceux des nationaux, par la Constitution et les lois. Ajoutons que ceux-ci n’ont pour les défendre que la loi et leur propre énergie, et que les étrangers s’appuient sur quelque chose de plus ; l’intérêt qu’a le pays à voir leur nombre s’augmenter, l’immigration devenir plus nom-
breuse, et cet élément de prospérité des pays neufs, le capital étranger s'acclimater, sous sa forme crédit et saforme travail. Au premier rang des préoccupations des hommes d'Etat a toujours figuré cette pensée maîtresse : créer, attirer, favoriser, retenir l’immigration, réparer, autant que possible, les effets désastreux de la théorie ruineuse qu’avait pratiquée l’Espagne du temps de la colonie.
La loi des Indes, qui fermait les colonies aux étrangers, était appliquée, au xviii® siècle encore, avec une telle rigueur, que les étrangers ne pouvaient y pénétrer sans avoir, au préalable, démontré à Cadix qu’ils avaient habité l’Espagne, pendant au moins cinq années, ou épousé des Espagnoles. A cette époque, même, le vice-roi delà Plata, Vertiz, rendant compte des faits qui s’étaient produits sous son administration, annonçait au roi : « qu’il avait eu, à plusieurs reprises, à repousser les prétentions de quelques officiers de la marine française, qui, sous prétexte de se ravitailler, venaient de Bourbon jusqu’à Buenos-Aires et offraient, en payement des provisions qu’ils sollicitaient, des marchandises de provenance française ; qu’il les avait obligés à se retirer avec leurs chargements, sans toutefois leur refuser le ravitaillement, conformément aux lois de l’humanité et aux traités existants ».
Dès le 4 septembre 1812, le Gouvernement, constitué à la suite de la déclaration d'indépendance, proclamée le 2o mai 1810, fait appel aux étrangers, leur offre des terres, la liberté du travail, celle du commerce, leur donne déjà tous les droits qui seront inscrits dans l’article 20 de la Constitution, qui régit le pays depuis 1860.
Les Anglais furent les premiers à créer des établissements. Ils avaient essayé d’enlever cette colonie à l’Espagne en 1806. Repoussés par l’énergie des colons, dirigés par un officier de la marine française, au service de l’Espagne, le comte Jacques de Liniers, ils retirèrent leurs troupes d'occupation, mais
n’en restèrent pas moins maîtres du commerce, sans concurrents sérieux jusqu’à 1 830. C’est à celte époque seulement que se créent quelques comptoirs français, et, en 1865, les premiers comptoirs italiens. La lutte commerciale est, à proprement parler, entre ces trois nations. L’Angleterre tient le premier rang, par l’importance de ses capitaux, quelle fournit surtout aux entreprises de transports, de banques et de travaux publics; la France le réclame comme pays d’importation et d’exportation ; c’est elle qui fournit le plus de produits de consommation, qui absorbe le plus de matières premières indigènes, laines, cuirs, suifs, blés, maïs et lins. L’Italie a, pour elle, le nombre, fournit des bras pour toutes les entreprises, et les colons sortis de son territoire se transforment en consommateurs de produits italiens, ce qui, chaque année, contribue à augmenter l’importation de ses produits régionaux, le nombre et l’importance des maisons de commerce italiennes qui les répandent.
L’immigration anglaise avait, dès l’origine, le caractère spécial qu’elle a toujours conservé, qui l’a, toujours, distinguée de celle fournie par les autres nations. Elle était spontanée, individuelle, fournie par les classes commerçantes de la Grande-Bretagne, surtout aidée de capitaux. Il est rare, aujourd’hui encore, de trouver, parmi les immigrants anglais, hors quelques matelots égarés, des travailleurs et des homrhes du peuple. Par contre, l’Irlande a fourni, depuis 1822, des travailleurs en abondance, des servantes et des pasteurs, qui, ayant gagné, chacun de leur côté, les premières piastres, ont contracté ensemble des unions, se sont répandus de bonne heure et établis à la campagne, y ont édifié des fortunes considérables, surprises de la statistique.
Les premiers immigrants français furent des Basques, entraînés par l’exemple de leurs frères transpyrénéens ; ils apparurent vers 1825. Le courant, assez faible d’abord, s’est
accru vite et est devenu considérable le jour où la navigation à vapeur lui a fourni des moyens de transport commodes à bon marché. Ce grand mouvement s'est produit de 1833 à 1870. Il a perdu, depuis, de son intensité; les Basques français, qui n'ont pas cessé d’émigrer, se dirigent aujourd’hui, en plus grand nombre, vers le Chili. Ils y trouveront, du reste, dans la population chilienne, le souvenir des traditions de leur race. C’est, en effet, le pays basque qui a fourni, pendant les trois siècles de l’ère coloniale, les éléments de constitution les plus vigoureux de la race chilienne; c’est à l’infusion du noble sang euskarien que cette race doit cette allure noble, qui la distingue, cette énergie, qui lui a donné un rang à part parmi ses congénères, à la fois comme nation guerrière et nation industrieuse : elle n’a pas seulement vaincu et repoussé les Araucans, qui ne lui étaient inférieurs ni en noblesse ni en énergie, elle a tiré d’un sol rude les produits agricoles et miniers qui l’ont enrichie vite.
Si les Basques sont encore, en France, considérés comme les seuls émigrants qui se dirigent vers la Plata, c’est par habitude; la vérité est tout autre. Toutes les provinces fournissent leur contingent, une seule, peut-être, en fournit un plus considérable, c’est la Savoie. Il y a assez de Savoisiens à Buenos-Aires pour qu'ils aient formé une société spéciale d’aide et de protection à leurs compatriotes; beaucoup sont ais&s et propriétaires ; la spécialité où ils se confinent est le jardinage et la culture de la vigne. Au même rang que la Savoie, figurent le Languedoc, la Gascogne, le Béarn, et, en général, toutes les provinces en relations faciles avec les ports de Marseille et de Bordeaux.
Signalons encore ce fait qui a son importance. Depuis que les premières laines de la Plata ont été exportées, en 1842, pour France, elles ont, peu à peu, déterminé la création, dans leTarn et quelques autres départements voisins, de centres industriels et manufacturiers qui ne vivent d’autre chose que
de l’exploitation des laines de la Plata. Si l’on songe que la France reçoit, annuellement, pour cent cinquante millions de francs de laines etde peaux de moutons, on s’expliquera quelle importance ces centres industriels peuvent avoir; leur aire d’action, loin de se rétrécir, se développe continuellement. II s’établit, entre eux et le pays producteur, un va-et-vient d’échanges, qui entretient, en même temps que les relations journalières, commerciales, financières, une émigration continue que les vapeurs des Messageries prennent à llordeaux et les Transports maritimes à Marseille.
L’Italie, qui n’a d’existence nationale que depuis 1800. semble avoir consacré ses premiers efforls, après la consti- (ulion de son unité, à développer sa vitalité par l’émigration. Elle nous a donné un grand exemple, et a si bien réussi, dans cette entreprise, que nos hommes d’État, pendant ce temps, condamnaient sans l’avoir étudiée, qu’elle est devenue pour nous, au dehors, un concurrent des plus redoutables. On ne soupçonnait pas, il y a quinze ans, le commerce italien à l'étranger; pour un peu nous aurions nié l’existence de son industrie et la possibilité pour ce pays d’en créer une. L’Italie a donné un démenti à ces prévisions, et ce qu’il faut retenir, c’est que ce sont ses émigrants qui ont déterminé la création d'une industrie, chez elle, et que son commerce, très peu actif autrefois, a appris, par les bénéfices de l’exportation, à devenir très envahissant. N’oublions pas, aussi, que son climat favorise son agriculture, que ses huiles et ses vins pourraient bien se substituer aux nôtres, non qu’ils soient préférables, mais parce que le nombre, toujours croissant, des consommateurs italiens, en apprend, à l’étranger, l’existence et que le nombre toujours croissant des petits commerçants italiens se répandant dans le monde, en impose la consom-
mation. L’émigrant et le commerce italien sont servis, en outre, par cet avantage que l’Italien est navigateur beaucoup plus que le Français, qu'il a une tendance à développer très vite sa flotte à vapeur, sans renoncer aux navires à voiles, là où les petits tonnages sont encore recherchés.
Depuis quelque temps, l’Allemagne prend un pied plus important dans F Amérique du Sud : elle n’importe encore ni capitaux ni travailleurs; les immigrants qui peuplent les colonies agricoles ne sont pas Allemands, mais Suisses, et, parmi ceux-ci, ceux de la Suisse romande ont le premier rang ; mais elle absorbe de plus en plus le commerce des tissus que les Français abandonnent. Des maisons allemandes établies à Paris, ont, peu à peu, accaparé cette importation et substituent, autant qu’elles le peuvent, les marchandises belges et allemandes aux articles français.
Les Russes sont représentés par trois ou quatre mille agriculteurs, venus de Russie, mais d’origine allemande , de la secte des Memnonites. Ils s’étaient établis dans les steppes caucasiennes, depuis Catherine II, sous la garantie, donnée pour un siècle, de la dispense de tout service militaire. Le siècle écoulé, le gouvernement russe a prétendu leur appliquer la loi commune ; ils ont alors émigré les uns au Brésil, les autres à Buenos-Aires, où des terres fertiles leur ont été vendues à long terme. Leur succès a été tel, leur travail si productif, qu’au bout de deux ans, toutes leurs terres étaient en rapport, leurs maisons bâties, et qu’autour des trois villages qu’ils avaient construits, le voyageur était surpris de voir sur les routes les chariots, de la forme de ceux du Jura, superbement attelés de bêtes bien entretenues, défilant
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au grand trot. Tout ce mouvement, cette culture et cette aisance laborieuse font exception dans la pampa du Sud et démontrent, par un exemple encourageant, ce que pourra produire et récolter la population, quand elle sera plus dense.
Les Juifs, qui ne sont d’aucun pays, mais qui viennent detoutes les régions, sont en petit nombre. Ils possèdent cependant une synagogue, depuis quelques années, à Buenos-Aires; ils dissimulent assez volontiers leur origine et sont, comme partout, commerçants en bijoux ou courtiers de change. Une tentative, faite par le département d’immigration, pour attirer les Juifs chassés d’Orient, d’Allemagne et de Russie, a heureusement échoué, devant les observations des hommes qui savaient ce que cette invasion pourrait coûter à un pays qui a surtout besoin de travailleurs.il leur était diflicile de ne pas se souvenir de ce qui s’est passé dans l’Orient de l’Europe, dans les pays d’élevage, facile de prévoir que les Juifs, attirés à la Plata, auraient vite fait de dominer le commerce des bestiaux, par l'exploitation des propriétaires besoigneux et de devenir les accapareurs de la propriété.
Les Espagnols, enfin, qui sont les fondateurs de cette grande colonie de la Plata, élevée en vice-royauté en 177G, d’où sont sorties les républiques indépendantes de Bolivie, du Paraguay, de l’Uruguay et Argentine, continuent à considérer cette région comme une des plus hospitalières pour eux.
Le temps est passé où le Congrès, récemment formé, en 1810, pour constituer la République, prenait des mesures générales d’expulsion contre les Espagnols, défendait les mariages entre eux et les créoles, les mettait, en un mot, hors la loi, les excluait du bénéfice de celle très libérale de 1812
Cet état de choses cessa en 1825. En 1840, l’Espagne reconnut les Etats indépendants de ce continent, quand tout souvenir d’antipathie avait déjà disparu.
Le commerce avec l’Espagne a toujours été considérable; il profite encore des habitudes de consommation, que les privilèges dont il jouissait, à l’époque coloniale, avaient imposées à la colonie ; les huiles, les vins, les raisins, la poterie espagnols, se chiffrent, à l’importation, par des valeurs considérables ; en retour, les tanneries d’Espagne reçoivent en abondance des cuirs secs : commerce réciproque, qui date de loin et n’a pas perdu de son importance.
La colonie espagnole, dont la similitude de langue favorise l’expansion, sans être la première en nombre ni en influence, n’en est pas moins très considérable et très riche ; les grands commerçants, les banquiers, les médecins, les avocats, les ingénieurs s’y comptent en nombre.
11 serait assez difficile de déterminer avec précision le nombre des étrangers appartenant à chaque nationalité ; nous possédons cependant sur ce point des renseignements nombreux.
L'immigration italienne, depuis 1863, époque où elle a pris quelque importance et s’élevait, pour cette année, à sept mille deux cent un, a fourni au total quatre cent trentetrois mille individus ; la progression a été continue. Du chiffre de mille huit cent soixante-trois, elle a atteint vingttrois mille en 1870, sans dépasser ce maximum annuel jusqu’en 1882; mais, en 1882, elle s’est élevée à trente-deux mille, en 1883 à trente-sept mille, en 1884 à trente-deux mille et, en 1885, par un saut prodigieux, à cinquante-sept mille cinq cent quatre-vingts; elle a atteint soixante mille en 1886 et près de cent mille en 1888.
Pondant la même période, l’immigration française atteint, au total, le chiffre de cent cinquante mille, mais elle ne dénote pas, dans les dernières années, la progression colossale qu’indique la statistique des arrivages italiens.
En prennant la moyenne de l’immigration, on la décompose comme suit: Italiens, 70 0/0, Espagnols, 10 0/0; Français 10 0/0; Germains et Suisses, 4 0/0; Anglais et Irlandais, 2 0/0; divers, 4 0/0. L’immigration pour l’année 1880 a dépassé cent dix mille et passera deux cent mille en 1889.
Il est intéressant de rechercher quelle est l’importance numérique de la population étrangère au milieu de la population générale. L’exemple que nous avons donné dans le premier volume, en parlant du peuplement de la nouvelle capitale de la province de Buenos-Aires, La Plata, permet de constater ce fait déjà intéressant que le monde entier contribue à la création des villes et villages nouveaux dans des proportions différentes, il est vrai, mais dans une proportion si large que l’on peut dire que la race est en ce moment soumise à un travail complet de transformation sous la poussée de l’immigration.
Nous avons sous les yeux le classement de cette immigration par nationalités depuis 1881 jusqu’au 31 décembre 1888, c’est là un document éthnique des plus intéressants.
Les nations qui ont le plus contribué à la transformation de la race pendant cette période sont les suivantes, dans l’ordre ici cité.
nations 1S81 1882 1883 1884 1885 1886 1887 1888
Italiens 19.189 29.587 37.043 31.983 62.828 43.328 67.439 75.010
Français 3.124 3.382 4.2S6 4.731 4.662 6.037 7.036 17,195
Espagnols 3.817 3.520 5.023 6.832 7.895 15.618 25.486
Anglais 1.410 826 S91 1.02i « 1.862 1.038 1.425
Suisses 1.319 943 1.293 1.329 f 1.284 1.420 1.479
Allemands 1.241 1.128 1.394 1.261 «s 1.153 1.453 1.536
Autrichiens 1.060 672 1.057 1.329 ’S 1.015 2.490 2.333
Belges 234 183 383 175 c 479 839 3.201
Etats-Unis 200 226 230 150 § 171 321 418
Portugais 98 120 186 182 153 351 209
Divers 122 354 836 500 10.624
Classés 81.614 40.941 52.622 49.423 78.114 65.377 98.003 138.292
Immigration totale . . 17.484 59.843 73.210 77.205 130.186 112.597 136.842 177.267
On remarquera la progression constante de l’invasion italienne, ralentie seulement en 1886 par le choléra et les quarantaines qui en étaient la conséquence ; mais heureusement les immigrants de langue française et ceux de langue espanole tendent ensemble à contrebalancer ces progrès inquiétants, pendant que ceux de langues anglaise et allemande restent fort loin en arrière. Retenons les chiffres qui doivent nous intéresser de plus de l’augmentation des arrivages de Français, s’élevant de 3.124 en 1881, à 17.195 en 1888, et que l’on verra atteindre 30.000 en 1889.
Cette collaboration de toutes les races du globe à la formation de la nation argentine est un élément dominant dans l’avenir ethnique et social, mais aussi dans les préoccupations politiques des gouvernants de ce pays.
L’étranger, ici, n’est pas un oiseau de passage, touriste ou chercheur d’affaires, arrivé de la veille, prêt à quitter, le lendemain, la chambre d’hôtel qu’il occupe à peine. Il vient, au contraire, pour prendre possession du sol ; sorte de légion conquérante, active, laborieuse, économe, qui a vite fait de contracter des mariages, de créer des capitaux et d’accumulei des épargnes, elle multiplie, sous ses pas, les problèmes sociaux des plus graves et tout à fait spéciaux.
Donnons-en une idée.
Aux Etats-Unis, l’immigration atteint, année moyenne, le chiffre de six cent cinquante mille individus. La population étant de soixante millions, ces deux mille habitants nouveaux, qui arrivent chaque jour, ont à se mêler à la population dans la proportion de un immigrant par cent habitants, ou à occuper des surfaces nouvelles qui s’offrent à eux, en abondance, où ils peuvent acheter, à bas prix, leur place au soleil, en abdiquant leur nationalité.
Dans la République Argentine, la population étant de cinq millions d’habitants et les arrivages annuels de deuy cent mille, en 1889, les cinq cents immigrants qui arrivent
chaque jour ont à se mélangera la population dans la proportion de un par trente habitants environ; encore, pour que le mélange restât dans les limites que nous indiquons, il faudrait que l’immigration se mêlât à la population dans toutes les régions en quantités égales. 11 n’en est rien. L’immigrant s’arrête, pour un temps plus ou moins long, dans les centres de population du littoral, ou se rend directement dans les centres agricoles exclusivement formés d’étrangers.
Ajoutons à cela que l’immigration se compose d’adultes.
Ces chiffres et cette dernière qualité de l’immigration européenne ont, depuis 1878, inquiété les hommes d’Etat. 11 faut vingt ans, disent-ils, pour augmenter d’uA adulte la population nationale; il ne faut qu’un arrivage de steamer pour en jeter un millier, sur la plage, prêts à produire, à procréer, à contre- balancer l'influence des nationaux. On suppute. On observe déjà que la propriété se distribue dans la ville pour deux tiers entre les étrangers, le dernier tiers appartenant aux nationaux, et encore parmi ceux-ci figurent, en grand nombre, des créoles dont les pères restent étrangers.
On sent monter le Ilot, le cri d’alarme est poussé de tous côtés. Dans la presse, les publicistes s’en occupent; en 1882, au Congrès, des sénateurs, non des moins illustres, proposaient des projets de loi, demandaient que l’on obligeât les étrangers qui voudraient occuper des fonctions publiques à se faire naturaliser, que l’on multipliât même les prétextes à naturalisation forcée.
Ces étrangers, laborieux, nombreux, attachés au sol, massés, souvent, en groupes homogènes, autour d’un clocher élevé par eux, sont dangereux, disent les créoles, par cela même qu’ils n’ont pas de droits politiques. Cette population, qui entre dans la nation pour près de cinq pour cent par an, fournit, au bout de moins de dix ans, une masse égale à celle des électeurs, supérieure en nombre à ceux-ci dans les villes, qui ne vole pas, pour qui le triomphe des partis n’a aucune
importance directe. Cette masse, s’il est vrai qu'elle répande autour d’elle, comme un mal contagieux, l’indifférence politique qui lui est imposée, domine cependant la marche des affaires publiques par sa propre richesse et se trouve en situation d’exiger le respect de la propriété qu’elle détient, qui n’est pas venue dans ses mains par des concessions gratuites, faites sous, des conditions ou des restrictions, mais par une acquisition onéreuse et libre, autoriséepar la Constitution, réglée par le Code civil. C’est un danger pour un État de voir la direction des affaires publiques passer aux mains d’une oligarchie, maîtresse du pouvoir, mais noyée au milieu d’étrangers actifs, remuants, riches, industrieux et sans droits de contrôle ni de discussion.
Rien ne s’oppose, ajoutent les esprits chagrins, à ce que, du jour au lendemain, rebutés par les difficultés que leur offre déjà la lutte pour la vie dans le territoire des Etats- • Unis, les émigrants, annuellement disponibles en Europe, n’exigent que les steamers, qui les attendent, changent de direction et les dirigent sur l’embouchure de la Plata.
Que se produirait-il si cinq cent mille émigrants, au lieu de deux cent mille comme en 1889, au lieu de cent mille comme en 1886, se présentaient à Buenos-Aires pour la solution du problème de la vie ?
La terre ne leur manquerait pas sous les pieds, mais la population indigène, noyée sous cette formidable poussée, sous cette invasion de barbares armés de bêches, verrait son influence politique et dirigeante vigoureusement mise en péril.
Les étrangers, en effet, ne voient dans la politique, dont ils sont exclus, et dont la direction est, comme les profits, aux mains de l’oligarchie que nous signalons et expliquons, que les intrigues stériles, dont elle est l’occasion, et les fraudes, qui sont ses moyens ordinaires. Ils la jugent plus sévèrement même qu'ils ne le feraient, s’ils étaient admis à y prendre une part. Au lieu d'être des pondérateurs comme le sont, dans tous les
pays, les intérêts matériels, ils sont des critiques, souvent hostiles à tous les partis, à toutes les ambitions, et les esprits les plus libéraux d’entre eux, si la politique s’agite trop, semblent prêts à acclamer un despote, qu’ils combattraient s’ils étaient électeurs.
L’indifférence de cette masse a un autre inconvénient, elle favorise l’élévation des nullités ambitieuses, dans ce milieu, où l’électeur a d’autant moins de frein et impose plus sûrement sa volonté, qu’il a une importance politique plus en disproportion avec son importance numérique.
Le danger apparaît donc, de cette juxtaposition qui ne forme pas un peuple, pas plus qu’une poignée de sable n'est une pierre ; disons-le, il est à beaucoup de points de vue illusoire et sera nécessairement passager.
La loi, en effet, contient un palliatif, sans influence immédiate, dont les effets se produiront, forcément, un jour, qui sera plus ou moins rapproché, suivant que le nombre des naissances surpassera plus vite celui des nouveaux arrivants. Ce principe légal, qui découle d’une nécessité sociale de premier ordre, est celui qui impose à l’enfant, né de l’étranger, la nationalité argentine, sans lui permettre aucune option; fait de lui un citoyen, jouissant de tous ses droits, obligé à tous les devoirs que comporte ce litre, quelles que soient l’origine et la patrie de son père.
La loi, qui ne saurait imposer à l’immigrant, même à celui qui accepte une fonction publique, la nationalité argentine, lui déclare que son fils, s’il naît sur ce territoire, ne sera pas de sa patrie, qu’il y soit arrivé marié à une étrangère, ou se soit marié dans le pays. Sans l’application rigoureuse de cette loi prévoyante, la constitution et l’homogénéité de la nation argentine serait indéfiniment ajournée, peut-être même détruite dans l’œuf; cela suffit à arrêter toute discussion.
Nous aurions, pour notre part, d’autant moins de tendance à combattre cette théorie, qu’élevé sous le régime de la loi française, nous la trouvons rétrograde, sans toutefois refuser de lui reconnaître une certaine grandeur.
Il y en a, de la part d’une nation, à suivre les fils de ses fils, à leur garder une place au foyer, où tous les droits des citoyens les attendent, quel que soit l’éloignement dans lequel ils aient vécu. La race française a des qualités de race qu’elle a l’ambition et la mission de conserver; le vrai moyen de les défendre, c’est de rattacher à la patrie les citoyens qui s'en éloignent, en conservant entre eux et elle, à défaut d’autres, le lien légal.
Ces deux législations, si contraires dans leurs principes et dans leurs effets, sont donc, par certains côtés, utiles aux pays pour lesquels elles sont faites; mais elles ont, toutes les deux, le plus grand défaut que puissent avoir des lois dont la portée est internationale : ce défaut est de créer des conflits, quand l’objet de toute loi écrite est de les résoudre.
Toutes deux s’arrogent un droit, que ni l’une ni l’autre n’aura jamais, quelque puissante qu’elle soit ou qu’elle devienne, la possibilité de faire respecter en dehors de ses frontières. Elles aboutissent toutes deux à gêner les citoyens dans leur action, à les priver en partie de leur liberté.
L’enfant, né d’un Français dans la République Argentine, est à la fois Français et Argentin. Il naît et vit, sous l’empire de deux lois contraires, qui lui sont également applicables et qu’il ne peut satisfaire toutes deux. Il est à la fois citoyen de deux patries, soldat de deux armées. La loi civile de la patrie de son père prétend ne pas l’abandonner, lui conserve un domicile légal, là où jamais, peut-être, il n’a eu ni pensé avoir une résidence, prétend maintenir, sous la loi de ses
Chasseur d'autruches. (Voir page 108.)
pères, l’acquisition et la transmission de ses biens et de ses droits; cependant que la loi argentine, de son côté, lui impose d’avoir à obéir à la loi de son domicile.
L'impôt le plus lourd que l’une et l’autre de ces patries exigent de leurs enfants, c’est celui qu’une vieille expression appelle l’impôt du sang. C'est le pins pénible à payer pour tous, mais surtout pour celui, qui, étant né à l’étranger, y a oublié ou n’a pas appris la langue do son père, a créé, au loin, des intérêts qu’il lui faut sacrifier à jamais de ses propres mains s’il veut remplir ses devoirs vis-à-vis de la patrie inconnue.
Aussi chercbe-t-il toutes les échappatoires, sans en trouver, au reste, qui n’aient de graves inconvénients.
Combien de fois, dans notre carrière d’avocat à l’étranger, avons-nous été consulté par des jeunes gens ou des pères de famille, qui, désireux de ne pas échapper à la loi et de conserver leur nationalité, cherchaient aussi les moyens de sauvegarder leurs intérêts, effrayés d’entreprendre un voyage à trois mille lieues, de souffrir cette perte de trois ans de leur vie, de rompre avec leur famille, leurs intérêts, leurs habitudes ! De solution, il n’y en a pas; il n’y en a qu’une : allez servir.
Vous êtes né hors de France, vous ne parlez même pas la langue française; mais votre père était Français; il s’était établi à l’étranger avec l’esprit de retour; il y a trouvé l’aisance presque toujours, la fortune presque jamais; les enfants sont venus, il compte sur eux pour continuer son œuvre, qu’une génération ne suffit pas à mener à bien. Il pense, lui, à revoir le pays natal, où il a même conservé une petite maison qui lui est chère. Vous, fils de Français, vous ne connaissez pas tout cela, mais le nom de France a été prononcé, avec émotion, à vos oreilles d’enfant, vous voudriez savoir ce que vous avez à faire pour rester Français, vous vous renseignez sur ces obligations lointaines et inconnues. Vous apprenez avec surprise aue si vous passez la mer et voulez revoir le pays lointain, i T. u. s
la France, dont votre cœur s’est souvenu par la filiation, vous trouverez sur le quai du premier port français un gendarme, qui vous mettra la main au collet et sur le dos un sac avec cette note au livret: insoumis. Après trois ou cinq ans vous pourrez repartir mauvais soldat, plus détestable Américain.
Il n’y a pas de loi plus funeste au commerce international de la France que cette loi paternelle et de protection, cause de ces maux privés qui ont un caractère public.
Premier résultat : le Français établi àl’étrangèr qui sait ces choses, très patriote, je le veux bien, mais prévoyant, prend, contre ces conséquences d’une loi qui l’inquiète, des précautions, dès le jour de la naissance de son fds. Il sait bien qu’il y a, au consulat de France, un registre des naissances; convaincu que ce registre n’a d’autre objet que de dénoncer, dans l’avenir, les soldats exotiques à l’officier de recrutement, il ne fait au consul aucune déclaration.
Cette omission, qu’il croit prudente, n’est qu’inutile et n’a pas pour résultat de modifier l’état de son lils, mais il croit généralement qu’elle a ce résultat, et il se frotte les mains de cette supercherie, qui a des conséquences plus graves que l’on ne croit.
Si elle ne détache pas légalement ce citoyen de sa patrie d’origine, elle le détache de fait. Entraîné par la force des choses vers la patrie où il est né, il ne songe même plus à l’autre, avec laquelle il a supprimé ce dernier lien de l’acte de naissance dressé en français par un fonctionnaire français. Plus tard, s’il étudie le droit et reconnaît que cette omission n’a rien corrigé, ses affections sont ailleurs.
Second résultat : il prend une certaine irritation contre cette patrie qui a pour lui des exigences et ne les compense par aucun service. De ce jour, et c’est là ce qui nuit gravement à notre industrie, si les besoins de ses affaires, de son commerce lui imposent la recherche d’un correspondant en Europe, il le cherchera le dus souvent ailleurs qu’en France,
il craint que des relations ne l’obligent un jour a s’y rendre de sa personne et à s’exposer à toutes les taquineries d'une loi mauvaise.
La solution de ce conflit de législation est facile à inscrire dans un traité, dont la nécessité s’impose, dont l’absence est aussi nuisible aux Etats qu’aux particuliers. Ce traité, pour contenir en même temps qu’une solution sociale et politique une solution véritablement juridique, doit repousser également le principe de la loi argentine et celui de la loi française. Ces principes, en effet, pour être trop absolus, ne sont pas philosophiques.
Nous n’admettons pas que le hasard de la naissance, dans un lieu, soit pour un enfant un motif suffisant pour l’attacher de cœur à ce lieu et lui imposer, a priori , pour le pays où il est né, tous les sentiments que résume l’idée de patrie. Nous n'admettons pas qu’une ou plusieurs lois puissent avoir pour conséquence de mettre dans une famille voyageuse des enfauts de plusieurs nationalités.
Faites-les naître où vous voudrez, ils choisiront et aimeront comme patrie, non pas le lieu où ils auront vu le jour pour la première fois, mais bien celui où, pour la première fois, ils auront pensé et appris à penser, s’y créant les premières amitiés, les premières attaches, les premiers appuis pour plus tard.
Nous prévoyons l’objection : tous les enfants nés à létranger renonceraient donc à la patrie de leur père; pourquoi leur en faciliter les moyens? Ce danger ne saurait arrêter le législateur, puisque ce fait prouverait, au contraire, à quel point un changement de législation est nécessaire ; on sortira ainsi d’un état anoi’mal, nuisible à tous les pays qu'il prive de citoyens, désireux de leur appartenir, et leur impose ceux qui se sont choisi uue autre patrie.
Ce que nous avons dit du nombre des étrangers, des lois qui les régissent, de la manière dont les traitent le droit public et le droit privé, de leur condition légale, à ce point assimilée à celle des nationaux que les traités y sont superflus, laisse prévoir que la vie des étrangers diffère peu de celle des nationaux et qu’ils doivent se mêler à la population générale, sans distinction d’origine.
Comment en serait-il autrement dans ce pays où ce sont les étrangers qui, pendant un demi-siècle, ont exclusivement exercé le professorat, et pi'éparé la génération actuelle en pétrissant son esprit? où les capitaux étrangers et la présence des étrangers ont seuls pu déterminer le développement de la richesse latente du pays? où les étrangers vendent tout ce que le pays consomme et lui achètent tout ce qu’il produit? où ils exercent librement, à l’égal des nationaux, toutes les professions libérales, même celle d’avocat; sont admis dans toutes les fonctions publiques, dans l’armée, dans la marine, ne sont exclus, comme en France, ni de la tutelle, ni de la curatelle, ni d’aucune administration de biens légale ou judiciaire, peuvent être syndics ou juges-commissaires, occuper, à 1 étranger, des fonctions consulaires, interviennent par conséquent dans toutes les fonctions vitales du pays?
Peut-être cependant aura-t-on quelque intérêt à trouver ici les traits de chacune des colonies étrangères, qui s’agitent dans ce milieu et y conservent leur individualité propre.
Au premier abord, les différences sont assez difficiles à percevoir; les traits propres de la physionomie de chaque race
se distinguent assez mal, l’assimilation et la fusion se font de tous les côtés à la fois Etrangers et nationaux font, entre eux, un échange continu de coutumes; les mots de leurs langues même opèrent des mariages assez fréquents pour que les mœurs et le langage général du pays qui se forme, ainsi, ait un caractère cosmopolite accentué.
Tous les peuples ont, à un degré plus ou moins élevé, cette propension, plus accentuée chez les Français que chez tout autre, de mêler à leurs phrases des mots de langues étrangères. Ils confectionnent ainsi dans les pays où ils sont nombreux, comme l’ont fait les soldats des expéditions en Algérie, une sorte de sabir, où tous les mots de la langue locale, qui désignent des objets vulgaires, des occupations journalières ou des métiers, prennent place avec une désinence française. Ils ont surtout une tendance marquée à dénaturer le sens des mots français, en prenant, dans la langue espagnole, des mots de consonance similaire, mais de sens différent. Nous pourrions en donner mille exemples, mais il sera plus simple, pour faire comprendre leur manière de procéder, de rappeler par analogie le souvenir d’un mot, que nous avons entendu, à la porte de Paris, à une époque douloureusement historique.
C’était le 29 janvier 1871 . L’armistice, qui ouvrait les portes de Paris, était signé de la veille ; nous nous rendîmes, avec quelques officiers de la légion de Seine-et-Oise, aux coniins de la presqu’île de Gennevilliers, limite extrême des avant-postes des deux armées. Un bac nous mit sur l’autre rive, nous y rencontrâmes un paysan d’Argenteuil, le premier qui pût nous donner des nouvelles du dehors.
Il conduisait une charrette. On causa. A notre question sur le but de son voyage, il répondit :
« — Je vais chercher de la flèche à Saint-Denis. »
Nous savions assez d’allemand pour comprendre que le malheureux paysan parlait un sabir allemand qu’il avait appirsù
Bezons! Il allait chercher de la viande pour les soldats allemands; la similitude du mot flesch et du vocable français avait fait, dans son esprit, un rapprochement qui n’était clair que pour lui.
C’est ce travail qui s’opère dans le cerveau de tous les Français au dehors : en franco-espagnol, une puissance devient une potence , du mot espagnol potencia , la rue de Lima devient la rue de la Lime, et tous les mots de la langue, qui s’y prêtent un peu, se dénaturent de même.
Quant aux Hispano-Américains, l’habitude qu’ils ont de vivre avec les étrangers leur donne une connaissance générale des mots usuels des langues étrangères; certains journalistes les emploient constamment, beaucoup restent dans la langue générale, qui devient ainsi un néo-espagnol, si différent de celui d’Espagne qu’il est souvent étrange pour un Castillan ; d’autant, qu’à côté des mots d’origine étrangère, elle en accueille beaucoup d’origine indienne, qu’en outre, elle change, elle aussi, le sens de certains mots très espagnols, comme elle modifie l’orthographe des mots étrangers qu’elle prend: ainsi, les mots aide de camp , Mon Dieu! hautbois , deviennent, en espagnol, édecan , Mon Diù! oboe.
D’autres mots, en passant l’Atlantique et restant les mêmes, ont changé de sens, ainsi le mot rancho ; nous citons celui-là parce qu’il a formé jusqu’à des dérivés anglais. En espagnol, rancho veut dire provision de bouche ; en néo-américain, il signifie chaumière. Il a ce sens dans toute l’Amérique espagnole; il est entré, par le Texas et la Californie, dans la langue anglo-américaine, où il a formé ranch et tous ses dérivés ranch-man , ranch-life; la vie du pasteur, de l’éleveur est la vie du ranch.
L’origine de cette dérivation est curieuse. Quand les Espagnols débarquèrent en Amérique, ils demandèrent, naturellement, aux Indiens des vivres et des contributions de
toute sorte; ils allaient, aux groupes de huttes de roux-ci, les requérir, de là l’expression aller au ranch o , qui signifiait proprement aller à la provision et désignait en même temps le fait d’aller aux huttes; le mot rancho prit ainsi et garda le sens d’habitation de peu de mine.
Les Français ont, par les mêmes procédés, introduit, dans leur langue, des mots de tous les pays. N’y trouvons-nous pas, par exemple, le plus affreux des jurons espagnols désignant un élégant corsage de femme? L’origine de son introduction est bien facile à retrouver. Les soldats français l’ont rapporté d'Espagne sous l’Empire. Ils avaient certainement, au delà des Pyrénées, les allures galantes, qui leur sont propres, et recevaient, naturellement, chaque fois qu’ils prenaient la taille des belles patriotes transpyrénéennes, le juron dont les lèvres des femmes espagnoles n'ont pas peur: « Déjeme hombre , c... ». « Laissez-moi, c... », ils en ont déduit que corsage devait se traduire par caraco. Le dictionnaire do l’Académie espagnole aurait pu leur apprendre qu’il n’en est rien.
Le même procédé ou d’autres ont introduit dans la langue néo-américaine un nombre de mots que l’on estime à trois mille pour le groupe des républiques du Sud ; c’est ce qui contribue le plus à donner à cette langue le caractère qu'elle conserve et accentue, chaque jour, au contact des étrangers.
Le mot indien le plus répandu et le plus particulier à la République argentine est une exclamation : c’est le ché ! — prononcez tché — que l’on rencontre à toute occasion.
Le ché n’est ni mexicain, ni colombien, il est pampéen et spécialement légué par les premiers habitants du pays, les Tehuen-ches. Che, dans la langue de ceux-ci, signifie homme. La surprise des Indiens fut grande quand ils virent pour la première fois des Européens descendre de leurs caravelles, vêtus, chaussés, monter à cheval. Ils ne pouvaient croire
que ce fussent des hommes comme eux : ce fut seulement que lorsqu’ils les touchèrent du doigt que ces pauvres déshérités de l’espèce humaine reconnurent qu’ils avaient devant eux des hommes; ils s’exclamèrent: ches! ches! des hommes! des hommes! Le mot est resté dans la langue argentine comme exclamation et appel.
Il a une grande douceur et un charme spécial, familier, aimable, caressant : s’il indique la surprise, c’est une surprise qui ouvre les bras. Il contribue., plus que tout autre mot de la langue, à imprégner l’atmosphère de familiarité : il est si général que les Argentins appellent leur pays la terre du tché.
Elle est aussi la terre ouverte à tous les usages étrangers. Ils pénètrent partout, sont adoptés partout, tous les peuples contribuent, ensemble et si bien, à cette constitution des usages, de la langue, du costume, de la littérature, de la vie publique et de la vie de famille qu’aucun pays, pas plus l’Espagne que d’autres, ne peut se vanter d’avoir imposé les siens d’une façon spéciale. Cette variété d’intluences produit un ensemble très particulier, qui suffit à donner à tous les aspects de la société, au mode de vivre, de s’y vêtir, de s’exprimer, des habitants, une individualité propre qu’exprime plutôt le mot de mœurs locales que celui de mœurs nationales.
Laissons de côté, comme nous avons dit, déjà, qu’il fallait le faire, non pas les villes du littoral, ni la ville princesse du littoral, Buenos-Aires, mais les quartiers de celle-ci, plus rapprochés de la rive, qui sont ceux où s’agite la population, où l’élément étranger domine le plus.
Là, le mot de ce capitaine au long cours qui avait voyagé durant vingt ans et avait visité tous les ports du monde est toujours vrai. Il n’avait vu, disait-il, pendant cette longue vie,
Cil AP. I. - CONDITION SOCIALE DES ÉTRANGERS
sous toutes les latitudes, que des chapeaux à haute forme, des vêtements, tous de la même coupe; était descendu, partout, à l’hôtel de Paris, avait joué au billard au café de Paris, mangé partout de la mauvaise cuisine française, faite par des Marseillais se disant cuisiniers ; avait réglé ses plaisirs en français, ses affaires en anglais, ses querelles en allemand, et ses galanteries en italien.
Tout cela reste vrai dans les villes sud-américaines : l’ignorance, où sont généralement les étrangers des mœurs du pays, découle de leur habitude de vivre, beaucoup, entre eux, dans les quartiers où ils sont à peu près seuls. On parle français dans toutes les boutiques, italien sur le port, anglais dans les banques, allemand derrière les grillages des bureaux, espagnol seulement dans les administrations publiques, et encore !
Mais sortons de ce coin de ville, alors apparaissent les particularités de mœurs que le pays doit à la combinaison un peu incohérente des éléments sociaux, apportés de tous les points du globe par les étrangers.
La physionomie des habitants, leurs traits, les diverses couleurs du visage, démontrent, dès le premier jour, que toutes les races, la blanche, la noire, la jaune, d’où sont sortis les indigènes, qui peuplaient le pays avant l’arrivée des Espagnols, ont contribué à la formation du peuple. Les cheveux sont noirs et crépus chez les descendants des nègres, plats et rudes chez ceux où le sang indien domine, souples et fins chez les descendants d’Européens, qui ont, eux aussi, quelquefois, ïe teint bistré, legs de la race maure à la race espagnole ; les cheveux blonds et roux se rencontrent en très petit nombre dans les familles créoles anciennement établies, seulement dans quelques-unes originaires des Asturies, province restée historiquement et ethnographiquement en dehors de l’invasion mauresque. Celte couleur de cheveux
dénote le plus généralement une émigration récente et une origine anglaise, allemande ou flamande.
Les usages et le costume des gens du peuple sont une adaptation de tous les costumes nationaux d’au delà de F Atlantique, élaborée au fur et à mesure des importations; quelques-uns sont assez anciens pour passer pour nationaux.
Le pasteur, ayant été le premier à créer des établissements dans la campagne, y a introduit les usages des pasteurs africains, que ces conquérants de la péninsule ibérique y avaient eux-mêmes généralisés, pendant les sept siècles de la domination mauresque : on les voit puiser l’eau dans le jaguël , dont le nom et le modèle sont africains, adopter le grand étrier et l’éperon arabe, tous les ornements de métal et de cuir, ouvrages dont Grenade et Cordoue ont reçu le modèle des artistes maures. L’Indien fournit au pasteur, qui vit lui aussi en chasseur, dont le troupeau semble un gibier demi-sauvage, ses armes : les bolas et le lasso; le pasteur, armé comme un Indien, vêtu comme un Maure, devient le gaucho, nom qui résume ces deux origines : en arabe, chaouch , qui se prononce tcha-out-ch, signifie conducteur de troupeaux ; le gaucho , qui se prononce ga-out-cho , n’est pas autre chose; c’est bien lui qui garde et conduit le bétail nomade, à la fois chasseur et pasteur.
Son costume se compose de quatre pièces principales : le pantalon bien large, quelquefois de coton, orné de broderies, quelquefois en laine, que l’on retrouve, du reste, à Valence, semblable aux braies de nos pères, mais affectant plus encore les formes du vêtement que les zouaves ont imité de l’Arabe, c’est le chiripa. Il offre cet avantage d’être fait sans coutures, se compose d’un carré d’étoffe se repliant sur les jambes, les enroulant pour se rattacher à la ceinture qui le retient. Le manteau sans manches, fort connu sous son nom, le poncho, offre les mêmes avantages : il suffit pour le confectionner de
couper un morceau de drap de grandes dimensions en carré et d’ouvi'ir une fente au milieu pour y passer la tête; les pans retombant couvrent les mains et les cuisses de l’homme h cheval. Ces deux vêtements favorisent si bien la paresse de ceux qui les portent, ils sont de confection si simple, qu’ils sont restés le type du costume pampéen et sont adoptés par tous les étrangers; c’est un costume exclusivement campagnard.
La coiffure et la chaussure se sont modifiées suivant les époques. L’une et l’autre faisaient souvent défaut au temps colonial; un fil remplaçait la première, à la mode indienne; la seconde, plus originale, était faite de la peau fraîche des jambes de derrière d’un cheval, à laquelle on laissait sa forme d’étui et que l’on coupait de longueur, de façon à ce que la partie du jarret vînt prendre naturellement le pied, les doigts restant à découvert. Cet usage ancien disparaît; seuls les pasteurs, (jui gardent, dans les solitudes éloignées, les grands troupeaux, l’emploient encore.
La coiffure qui tend le plus à se généraliser, est le béret basque, et la chaussure, l’espadrille, basque aussi. Ce n’est pas que l’une et l'autre offrent de grands avantages à l'habitant des plaines ensoleillées, mais elles y sont venues de la montagne avec les premiers Basques; ceux-ci ont été les premiers des étrangers à pénétrer dans la pampa, en y conservant leurs mœurs, ils en ont imposé l’imitation; le commerce s’est empressé de s'approvisionner de cet article demandé par eux, dont l’usage est devenu ainsi général, à ce point qu’il est impossible de dire, à première vue, l’origine de l’homme qui vous apparaît sous ce cachet rouge ou bleu.
Tous ces hommes, aux champs, s’alimentent de la même manière. Tous prennent de l’infusion deyerba-maté du Paraguay, dont l’usage a sur tous la même influence : il donne à tous l’habitude du farniente, les ramènent, à toute heure du
jour, autour du foyer de la cuisine, où l’eau chante sans cesse pour cet emploi. Là, au milieu de la fumée âcre de ce foyer, alimenté par la fiente de mouton, ils s’accroupissent, allument leurs cigarettes et attendent leur tour d’approcher leurs lèvres du tube de métal, par lequel l’infusion chaude s’aspire; une courge la contient, dont l’eau chaude se renouvelle, sur la même infusion, après chaque sucée et passe de mains en mains. Ce breuvage, grossièrement présenté, est sain, mais son abus ôte aux estomacs la force et le besoin de prendre une nourriture substantielle.
De tous les usages sud-américains, c’est celui que les étrangers prennent le plus vite à la campagne et dédaignent le plus en ville. C’est qu’aux champs tout fait défaut; la viande de mouton y est le seul aliment, aucun condiment autre que le sel, aucun légume 11e l’accompagne; dans ce milieu rébarbatif, où le pasteur rêve de culture, qu’il entreprend quelquefois et abandonne toujours, le vent très vif lasse les mieux habitués; c’est lui surtout qui contribue à les pousser dans cet abri imparfait de la cuisine, où du moins le vent ne pénètre pas; le maté et la paresse les y retiennent; le troupeau continue cependant à prospérer; cet esclave, dont le labeur productif consiste à remplir ses fonctions vitales, suffit à défendre son maître contre le besoin.
Toutes les nationalités se mêlent autour de ce foyer. La meilleure des politiques sera, toujours, pour l’étranger, de 11e pas se distinguer.
Il faut bien dire que tous ne la pratiquent pas et ont, à l’arrivée, dans les pays, où ils viennent, disent-ils, coloniser, sans avoir, le plus souvent, ouvert même un dictionnaire, pour se rendre compte de ce que coloniser veut dire, quelque prétention à marquer leur supériorité originelle de citoyen
d’un pays civilisé, sur les barbares. Tout est, pour eux, sujet à gouaillerie. C’est leur manière de planter sur la rive leur drapeau de conquérants. Qu’ils jouissent de ce premier mouvement d’orgueil mal placé, ils auront, hélas! trop d'occasions de le regretter. Ils ignorent, mais ils sauront vite, que, pour ceux qui les ont précédés, indigènes ou immigrants, il n’y a pas d’expression de dédain plus précise que celle de recien llegado , nouvel arrivé. Conscrits, que de brimades il leur faudra endurer! Ils se croient des conquérants, s’imaginent qu’ils ont tout à enseigner, et vite s’aperçoivent qu'ils ont tout à apprendre. C’est une vie nouvelle, dans cette plaine pampéenne, de proportions différentes de celles auxquelles était habitué cet Européen, sur le plateau de sa montagne, où il vivait du produit d’un petit coin de terre végétale. Il lui faut, bon gré, malgré, s’approprier tous les usages du lieu; monter le premier cheval venu, et comme il se présente; apprendre à être ingénieux et à se passer du concours des autres, et dame! il n’atteint pas du premier coup la perfection dan9 ce métier difficile. Le gaucho sourit pendant ses essais; il rit aussi de son langage, qui voudrait se rapprocher de l’espagnol; son rire est plein de dédain pour cet animal inférieur, ce pauvre étranger, qui lui montre à la fois ces deux infériorités : ignorance du langage et ignorance du milieu.
Aussi ce gaucho a-t-il quelquefois des mots naïfs qui laissent juger de ses sentiments. 11 nous souvient d'avoir entendu de la bouche de l’un d’eux cette singulière appréciation, sur un étranger, homme d’éducation et de fortune, qui avait créé à la campagne un grand établissement d’élevage, avait appris la langue, s’était exercé aux travaux des champs, montant à cheval à la mode du pays, prenant du maté sans sucre, courant volontiers une course à cheval avec le premier venu, chassant au besoin l’autruche, et maniant les holas comme un Indien.
— C’est un homme de progrès, disait le gaucho, étranger, c’est vrai, mais il s’est bien civilisé.
Ils sont rares ceux sur lesquels le gaucho consent à porter ce jugement.
Dans les rangs inférieurs de la population, ce dédain pour l’étranger se manifeste par des sobriquets nombreux. Les Anglais, qui sont venus les premiers, ont reçu celui de gringo , qu’ils doivent à la rudesse de leur langue, qui, pour les oreilles américaines, était du grec, griego ; les Français et tous les Européens du Nord partagent avec eux ce nom. Les Italiens ont le leur spécial, dont ils ne sont ni autrement fiers ni plus humiliés, on les appelle carcamanes . Les Espagnols sont des Sarracenos (Sarrasins) , des maturrangos (vieilles roses) ou des gallegos, mot qui désigne ceux d’origine gallicienne, et qui, par corruption, s’applique aussi aux autres. Les gallegos disent volontiers : « C’est une chose d’être gallego, c’en est une autre de se l’entendre dire. » Les Napolitains partagent, avec eux, le dédain général; cela tient à ce que les Napolitains, qui, émigrent en quantités assez considérables, acceptent généralement les travaux les plus dédaignés; déplus, leur air gracieux, par intérêt, par ruse, autant que par nature, leur manière humble de répondre, par des gentillesses, aux apostrophes désagréables, la modestie des commerces qu’ils entreprennent, qui les mettent, constamment, en contact avec les gens du peuple, devant qui ils étalent ces manières doucereuses, les exposent aux sarcasmes, rudes quelquefois, de ceux-ci, sans qu’ils prennent la peine de se faire respecter cl renoncent à leur sourire national.
Tontes ces épithètes ont pris possession de la langue, peu de personnes en font cas. N’est-ce pas, au reste, un sentiment général à tous les pays, qui les dicte ? Ne le voyonsnous pas, en France même, se manifester entre gens de provinces différentes ou voisines, de Picard à Normand, de
Gascon à Provençal? Un Français à l’étranger, aussi Lion que chez lui, quand il prononce ces mois : « Les Français pour les faire suivre d’une appréciation favorable, ajouterait volontiers : « Quand je dis des Français, je ne parle ni des... ni des... » et ici l’énumération de toutes les provinces dont il n’est pas, pour arriver, de restrictions en restrictions, à n’embrasser, dans sou éloge, que les gens de sa province, de sa ville, et, arrivé là, d’exclure encore, s’il est de Paris, ceux de tel ou tel quartier. Quel rapport, en effet, y a-t-il entre le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint-Antoine? Quelle similitude de mœurs, de vie et de pensée entre l’homme, qui vit de luxe, et cet autre, qu’il frôle, dans la même maison, peut-être, et qui attend d’un événement, imprévu le matin, le pain du soir?
Ce qui est vrai pour les Français l’est, à plus forte raison, pour les Italiens et les Allemands, dont l'unité est d’époque plus récente.
Le grand principe des nationalités, qui a bouleversé le monde, qui a triomphé d’armées puissantes, ne triomphera jamais de ce vieux germe de localisme qui fermente au fond du cœur de tous les hommes.
Il est plus puissant qu ailleurs, en Amérique, où personne n’est étranger, où tout le monde est lils d'étrangers, où chaque peuple a apporté ses produits, ses usages, ses plats même, assemblage bizarre, où, depuis trois siècles, germent peu à peu les usages nationaux. Science, arl, professions, rien n'est national, rien n’a de caractère national. La science et l’enseignement, en pays espagnols, vivenL de traductions; la loi coditiée a butiné dans toutes les législations, a pris, ici, un principe éprouvé, là, un autre, repoussé par l’expérience ; elle a voulu se faire cosmopolite et a posé des règles de droit international privé, lixes et applicables à tous les étrangers de quelque provenance qu'ils soient.
En Europe, où toutes les sciences se sont nationalisées, le professeur, le juriste, le médecin s’occupent surtout de ce qui se fait et s’écrit en dedans de leurs frontières ; c’est ici, pour tous, une nécessité professionnelle d’étudier tout ce qui se fait au dehors. Cette absence de science nationale produit cet excellent résultat de forcer tous ceux qui vivent de quelque science, à élargir l’horizon de leurs études, à suivre ce qui se fait partout, à acquérir, enfin, une grande variété et une grande étendue de connaissances.
Ce n’est pas moins une nécessité de vie pour les étrangers de s’imprégner, dans ce milieu nouveau, quand ils y pénètrent, de l’atmosphère démocratique qui y domine^Les courants en sont si constants, qu’il serait inutile d’essayer d’y résister. Il faut que l’étranger, issu d’un pays à traditions monarchiques ou théocratigues, émiette, peu à peu, le souvenir de ces traditions, prenne l’allure du pays, s’habitue à penser autrement qu’il ne pensait, relègue, à un rang secondaire, les préjugés qui le dominaient, pour se laisser imprégner par d’autres erreurs ou vérités relatives, en tous cas, modes nouveaux de penser, d’agir, de raisonner, de déduire. Au bout de quelque temps, les images même dont il ornera son langage ne seront plus les mêmes; sa pensée et son être seront enfin, après un long séjour, assez modifiés, pour qu’il soit dépaysé dans son propre pays, s’il y revient ; il ne comprendra plus les mots, les pensées et les usages qui ont formé son enfance.
Cet air ambiant est, à ce point, envahissant, qu’aucun étranger n’y échappe ; chacun en a plus ou moins conscience, suivant son degré d’instruction. C’est l’ensemble de cette abdication de la personnalité, antérieure à l’acclimatation, que traduit le verbe s’américaniser.
La pulperia. (Voir page 164.)
ClIAP. I — CONDITION SOCIALE DES ÉTRANGERS 33
On mange, on vit à l’américaine, quand on est arrivé à manger, à vivre sans souci de tous les accessoires qui, ailleurs, encombrent et compliquent la vie. Travailler à l'américaine, c’est simplifier le travail et les outils que l'on y emploie, rapprocher les résultats, sans chercher la perfection, s’en tenir à ce qui est strictement utile. Penser à l’américaine, c’est, de môme, dégager son cerveau des traditions, des légendes, des inutilités qui l’encombrent, avoir foi en soi, ne reconnaître de supériorité que des supériorités relatives.
L’Américain s’inclinera devant l’opinion d’un juriste, d'un médecin, d’un ingénieur, d’un artisan; mais il n’admet pas, pour cela, qu’il soit inférieur à celui-ci ou à celui-là; il n’est pas d’une autre classe sociale, il a seulement d’autres occupations qui ne lui permettent pas de porter, pour le moment, son attention sur celles-là, et il achète, de celui qui possède des connaissances spéciales, le conseil, l’aide ou le travail dont il a besoin, comme il achèterait du blé pour son moulin, une charrue pour son champ.
Ces idées que l’on attribue exclusivement aux Américains du Nord, d’origine anglo-saxonne, auxquels une opinion générale concède un esprit plus méthodique, une science do la vie plus complète, ne sont pas moins dominantes chez les Hispano-Américains. Ceux-ci ne reconnaissent, pas plus que ceux-là, de supérieur hiérarchique, dans l’ordre social, ils ont le môme dédain pour les décorations, la noblesse, les fonctionnaires.
Les colonies hispano-américaines se sont recrutées, pendant longtemps, parmi les familles nobles delà Péninsule; à l’origine les magistrats, les hauts fonctionnaires, les négociants même, qui venaient d’Espagne, ne faisaient pas fi de leur rang et des distinctions qui en étaient l’apanage ; ils conservaient même l’usage de porter l’épée et la cape, et scellaient leur écu dans le fronton de leurs demeures. Leurs
fils ont procédé de tout autre manière: ils n’ont jamais attaché la moindre importance à ces hochets de la vanité européenne, ils ont fait plus que renoncer à porter l’épée, ils ont descellé l’écu et l’ont relégué parmi les meubles de rebut, ils ont même renoncé à l’usage des titres et des grands noms que leurs pères étalaient avec tant d’orgueil. Il n’est pas rare de voir des familles, de grande origine, porter un nom, qui n’est même pas leur nom patronymique, pris au hasard, parmi ceux très nombreux qui leur appartenaient ; à toutes, il suffit d’être une famille connue sur le sol américain, d’avoir des liens de parenté avec quelque Américain, grand par quelque haut fait de la guerre de l’indépendance ou quelque service public rendu à son pays.
Quant au fonctionnaire, il n’a jamais pensé que sa fonction pût suffire à lui assurer la considération du citoyen audessus duquel elle l’élève. La valeur morale et le mérite personnel de chacun sont discutés publiquement, ils appartiennent à l’opinion publique, ils ont le rang que celle-ci leur assigne, sans tenir compte de la fonction.
Tous ces traits de caractère, les étrangers se les assimilent, comme ils adoptent les usages d’un pays qui prend si facilement les leurs ; cette assimilation ne saurait empêcher qu’ils ne forment les uns et les autres des groupes, ayant leurs sociétés, leurs clubs, leurs réunions, leurs fêtes, leurs journaux, leurs écoles spéciales, leurs hôpitaux, leurs médecins, leurs avocats, leurs temples, leurs loges maçonniques. Chaque groupe d’étrangers a, même, ses préférences marquées pour tel ou tel genre de commerce ou d’occupation et se désintéresse de tout autre; certaines colonies agricoles sont exclusivement suisses, d’autres italiennes, une est composée d’Anglais du pays de Galles, aucune n’est exclusivement
française, mais, dans beaucoup, les Français dominent en nombre et en importance.
Les journaux étrangers, publiés à Buenos-Aires dans toutes les langues, mériteraient une monographie détaillée ; ils sont par leur nombre et leur importance une des curiosités de la vie sociale de cette grande ville. Les premiers en date, écrits en langue étrangère, étaient français, et le premier d’entre eux le fut en 1818. Depuis, il y a toujours eu des journaux français à Buenos-Aires, ils ont eu une vie plus ou moins longue, plus ou moins prospère, mais jamais la colonie n’a été sans organe spécial; à diverses époques, elle a même possédé deux journaux. Depuis vingt ans, un d’eux a survécu à tous ses congénères et a conquis une situation aussi inattaquable que celle du Courrier des Etats-Unis, c’est le Courrier de la Plata : c’est un journal quotidien du format du Temps, fondé, en 1865, par M. Bernheim, et appartenant depuis 1882 à une société anonyme : il entretient à Paris un correspondant : son tirage est actuellement de 3.500, le prix de son abonnement de 72 francs. A côté de lui a pris rang, de 1880 à 1883, un journal de la même importance, Y Union française, dont j’ai cédé la rédaction et la propriété, lors de mon départ de Buenos- Aires. Depuis, X Indépendant lui a succédé. La colonie italienne possède plusieurs journaux : VOperaio Italiano, fondé en 1872, la Patria Italiana, fondée en 1876, et plusieurs journaux hebdomadaires. La colonie allemande : le Deustche Plata zeitung, fondé en 1877 ; la colonie anglaise : the Standard, journal très lu, fort bien renseigné, rédigé, depuis 1860, par son fondateur, M. Mulhall, d’origine irlandaise. La colonie anglo-américaine possédait le Buenos-Ayres Herald, fondé en 1874. La colonie espagnole elle-même, bien que tous les journaux locaux soient rédigés dans sa langue, possède ses publications spéciales : la Nacion cspahola, fondée en 1880, et el Correo espanol, fondé en 1872.
Nous négligeons un grand nombre de publications hebdomadaires, publiées dans toutes les langues, qui, sans avoir l’importance de celles que nous avons énumérées, dénotent dans chaque colonie une activité qui vaut qu'on la signale. Ajoutons que le grand journal satirique illustré, el Mosquito, tondé en 1863, appartient à un Français dont la plume et le crayon y répandent l’esprit gaulois, M. Henri Stein.
Le lien que le journal imprimé dans leur langue crée entre les étrangers de même nationalité, les sociétés de secours mutuels, de musique ou de plaisir le resserrent encore. Il n’y a pas de nationalité qui n’en possède de nombreuses; la colonie française en compte vingt, dont deux d’orphéons et en outre deux cercles importants. Les Italiens, chez qui l’esprit de solidarité semble très puissant, alimentent plus de cent sociétés de secours dont quelques-unes entretiennent des maisons d’enseignement.
Pour les étrangers tout est occasion de réunion, disons mieux, de groupement national, le jeu de paume pour les Basques, le jeu de boules pour les Italiens, le champ de courses, les régates pour les Anglais, les romerias pour les Espagnols.
Les sociétés de secours, dont l’administration exige la création de postes honorifiques, ont de plus l’avantage de stimuler les ambitions et de donner lieu à des élections entre étrangers qui. ressemblent assez à des élections municipales.
Plus que toute autre la création de l’hôpital français a donné lieu à ce genre d’agitation pacifique.
C’est là la grande fondation de la colonie française, qui mérite la plus sérieuse attention. Elle remonte à 1832. Installé à cette époque dans quelques chambres où trouvaient asile les résidents français, atteints par la maladie et la misère, il appartient à la Société philanthropique française du Rio de La Plata, reconnue d’utilité publique, dont font partie, comme sociétaires, tous les Français, payant une cotisation de deux
francs au minimum par mois. Le nombre de ces sociétaires dépasse actuellement cinq mille; chacun d’eux acquiert, par le payement de cette somme infime, le droit, dont il usera ou n’usera pas, le cas échéant, d’être soigné, en cas de maladie, dans l’hospice de la Société, sans aucune rétribution, quelle que soit la gravité de la maladie ou celle dos opérations dont elle sera l’occasion. C’est une sorte d’assurance contre la maladie. L’hospice, construit en 1845, s’est progressivement augmenté; il est devenu insuffisant et a été remplacé par un autre, qui occupe deux hectares d’un terrain, appartenant à la Société, situé aux confins de la ville. Les plans, adoptés au concours, sont dûs à un de nos nationaux, résidant à Buenos- Aires. L’édifice comprend hospice d’hommes, de femmes et d’enfants ; asile de nuit. Sur le même terrain, la Société réserve un lieu d’assemblée pour ses membres, destiné à servir au besoin de lieu de réunion, où pourront se débattre les questions intéressant la colonie.
Les hospices espagnol, italien, anglais, allemand ne le cèdent en rien à l’hospice français et démontrent tous quel esprit de solidarité et d’union relie, entre eux, les membres de chacune des colonies étrangères.
Il nous serait impossible d’énumérer les sociétés fondées par chacune de ces colonies; les plus nombreuses sont les sociétés italiennes, qui atteignent le chiffre de deux cents pour la République entière. Rien ne reste en dehors de leur action, avant tout, sociale et protectrice. Elles ne rencontrent, nulle part, l’entrave d’aucune loi intérieure, dans ce pays où la liberté de réunion et d’association est garantie par la Constitution.
Il ne faudrait pas croire cependant quel’espritdelocalisme, dont ne sont pas exempts les nationaux, voie sans inquiétude cette union très intime et très générale de chacune des colonies
étrangères. Certes, l’homogénéité future de la nation n’est pas, pour cela, en péril, nous avons dit que la nationalité imposée aux fils d’étrangers constitue, pour elle, une protection suffisante; mais la tendance manifeste de chacun des groupes à perpétuer les différences de race, à individualiser leurs efforts, à constituer des centres de résistance contre les coups imprévus du sort et les difficultés de la vie, est envisagée, par certains hommes d’Etat, comme dissimulant des intentions de constituer des centres de résistance, prêts au besoin à opérer contre les autorités, ou à Se protégercontre les conséquences de la direction, plus ou moins heureuse, donnée à la politique.
L’Etat ne semblait pas avoir jamais songé à se mettre en garde contre ces périls lointains. Pour la première fois, en 1887, il a voulu prendre des mesures contre l’esprit de nationalité trop ouvertement manifesté par la colonie italienne. Depuis longtemps déjà les yeux des gouvernants s’étaient ouverts sur les dangers que le nombre croissant de l’immigration pouvait faire courir à la marche régulière du peuplement trop rapidement entraînée pai ces colons enrégimentés parla communauté de langue.
Ils saisirent l’occasion d’intervenir par un règlement d’administration dans les affaires de la colonie italienne, à la suite d’une résolution prige par celle-ci d’enseigner exclusivement la langue italienne dans les écoles créées et soutenues par elle et de centraliser, tout au moins, l’enseignement. Les étrangers, tous ont une tendance marquée à donner à leurs enfants un enseignement spécial et dans leur langue. A ce besoin correspond la création de collèges particuliers anglais, italiens et français. Dans les premiers, assez aristocratiques, l’enseignement est cependant mercantile, on y apprend ce que doit savoir un homme, dont la vie sera remplie par les affaires commerciales. Les écoles françaises se contentent d’être universitaires, à la mode du pays, et rie préparer les enfants aux examens que
l’État exige à chaque degré de l’enseignement primaire, secondaire et supérieur. Ces écoles sont nombreuses cl quelques-unes assez prospères.
Les écoles italiennes n’abordent guère que l’enseignement primaire, fait en italien, mis à la portée des enfants de travailleurs qui composent la majorité de cette colonie extrêmement nombreuse ; les fils d’Italiens, qui veulent s’élever aux professions libérales, doivent, faute d’établissement italien d’enseignement secondaire, passer par le collège national pour conquérir le diplôme qui leur ouvre les Facultés de Droit, de Médecine ou de Sciences.
Les étrangers peuvent, sans avoir passé par les écoles locales et y avoir conquis tous leurs grades, exercer les pro fessions libérales. Il leur suffit, pour voir les carrières do médecin, d’avocat, d’ingénieur civil, s’ouvrir devant eux, de présenter les diplômes qu’ils ont acquis dans leur pays, et de passer l’examen général que la loi exige.
11 y a à Buenos-Aires dix médecins français et d’autres répandus dans la République. Par contre, il n’y a plus actuellement d’avocat français, exerçant cette profession. La loi ne met, cependant, aucun obstacle à l’exercice de cette profession près des tribunaux; elle donne à l’avocat étranger les mêmes droits et les mêmes prérogatives qu’à l’avocat national; elle n'exige de lui que la présentation de son diplôme et un examen général sur les matières enseignées à la Faculté : droit civil, pénal, commercial, international, constitutionnel, romain, canon, procédure civile et criminelle, économie politique. C’est un examen un peu vaste; naturellement, pour le passer, il faut manier fort bien la langue espagnole, étude préalable à l’étude du droit local ; il faut, de plus, pour pouvoir exercer, avec profit, la profession d’avocat, avoir étudié préalablement les usages, les coutumes, connaître les hommes, devant qui et avec le concours de qui, on l’exer-
cera. Toutes ces études ne se font ni en un jour ni en un an; c’est ce qui éloigne, sans doute, de cette profession, très lucrative et très honorée, beaucoup d’étrangers qui pourraient y rendre de grands services à leurs compatriotes. Celui qui écrit ces lignes a été, jusqu’ici, le seul Français qui se soit consacré à cette entreprise; il n’a jamais eu de confrère, de concurrent ni de successeur que son exemple ait tenté. Pour les Espagnols, ces difficultés sont moins nombreuses ; ils bénéficient de la connaissance de la langue et de la similitude des législations ; quelques Italiens figurent aussi au barreau, où l’on ne trouve aucun Anglais, ni Belge, ni Allemand. Le champ est donc libre aux fils, nés dans le pays, d’étrangers de ces nationalités; ils sont nombreux, presque tous ont une certaine pratique delà langue de leurs pères, et peuvent diri ger leurs clients étrangers, dans leur langue mère; mais ils n’ont pas la pratique de la procédure des pays dont ils parlent la langue, de là, quelque embarras souvent à vider les questions compliquées que soulèvent les relations internationales.
Pour les ingénieurs, le champ à exploiter est vaste et les étrangers figurent au premier rang. Ce sont eux qui accaparent généralement les grands travaux publics, la construction des ports et des lignes de chemins de fer; ils suivent en cela les capitaux, étrangers comme eux, qui leur prêtent un précieux appui. C’est assez dire que les ingénieurs français sont peu nombreux, les capitaux français ne prenant que peu de part à ces entreprises.
L’étranger qui débarque à Buenos-Aires, à quelque nation qu’il appartienne, ne saurait donc craindre d*être dépaysé ou isolé; il trouvera, toujours, ungroupe où son origine suffira à lui créer un titre à être admis. Il pénétrera, peu à peu, dans les rangs de la société créole, où son mérite, ses efforts, lui assigneront son rang. Etranger, au milieu d’étrangers ou do
fils d’étrangers, il ne fera qu’apporter un élément de plus à l’élaboration d’une race, à la constitution d’un peuple, dont les caractères définitifs sont un des secrets de l’avenir. Tous les peuples, jusqu’ici, ont collaboré activement à ce grand travail, plein d’écueils et riche en promesses ; tous y ont apporté beaucoup de leur science, beaucoup de leur sang, et continueront chaque jour à introduire de nouveaux contingents. En vain, quelque esprit étroit voudra-t-il mesurer aux étrangers leur place au soleil ; jamais il ne sera possible de leur fermer les avenues qui mènent aux grandes situations, nécessairement ouvertes, dans un pays américain, à toutes les intelligences ; personne ne sera assez puissant pour entraver les efforts individuels, dont l’ensemble prépare et assure la grandeur du pays.