CHAR II. - LES TERRES VIERGES
les capitaux le sont, on procède de même dans les terres tout à fait vierges; le bétail est employé à la même œuvre de colonisation, mais en moins grand nombre, et il est aidé souvent par l’agriculteur, qui défriche la terre et l’ensemence, l’ouvrant , ainsi, plus rapidement à l’élève productif du mouton. Aussi, les troupeaux de bœufs n’augmentent-ils pas dans des proportions aussi inquiétantes; on n’en trouve, dans la Nouvelle-Galles que trois millions cinq cent mille, — c’est la province qui en contient le plus, — trois cent mille dans le South- Australia, six cent mille dans le West-Australia, deux millions dans le Queensland, contre vingt-neuf millions de moutons ; cent trente mille en Tasmanie ; en Nouvelle- Zélande, seulement sept cent mille, contre douze millions de moutons.
Dans les deux contrées, le gros bétail est à l’avant-garde, en grand nombre; en plus petit, là où il est mélangé aux troupeaux de moutons.
Autour des villes importantes, qui sont, toujours, sur le littoral, dans les pays de colonisation, on trouve des troupeaux, élevés à peu près à la mode européenne, dans de petits herbages clos, c’est la réserve de l’alimentation locale et des producteurs de lait; plus loin, ils disparaissent tout à fait, c’est la zone intermédiaire, dont le mouton et l’agriculteur ont pris, exclusivement, possession, qu’ils se partagent; bien que les propriétés soient de grande étendue, le gros bétail y serait à l’étroit. Dans une zone plus éloignée, il occupe une partie des herbages, déjà plus vastes, celle que le mouton ne saurait utiliser, et le prépare pour lui. Plus loin, enfin, on le rencontre seul; là, on ne parle plus d’hectares ni de centaines d’hectares, comme unité de division domaniale; la terre ne se divise plus, même, par lieues carrées, mais par lots de trois ou quatre lieues, par unités de dix mille hectares.
Ici, même, les usages ne sont pas les mêmes dans tous les
domaines. Dans les uns, le gros bétail que l’on rencontre, est déjà acclimaté, des animaux de race sont entourés de métis. La terre y est assez fertile, les conditions de l’habitat assez améliorées pour que sans s'occuper de renforcer, ou de conserver au troupeau ses qualités de résistance, acquises par une longue sélection, on cherche à lui infuser, à chaque génération, un sang nouveau, et, peu à peu, toutes les qualités de la race européenne, à laquelle appartient l’aïeul de choix.
Dans d’autres domaines, plus éloignés, situés dans la zone où le peuplement est plus récent, le propriétaire ne lâche que les animaux de race créole, qui ont perpétué les qualités de résistance acquise, chez qui l’on évite de les diminuer par des croisements trop actifs.
Plus loin, enfin, on ne trouve encore que des troupes de chevaux à peu près libres; ce sont, en Australie, the poor maris land, la terre du pauvre, à la Plata, los campos de parvenir, les plaines d’avenir.
Si nous avions à fixer, géographiquement, les zones que nous venons d’indiquer, nous dirions que la première s’étend autour de Buenos-Aires, de Quilmes à San-Vicente, au Pilar et à Campana ; la seconde, celle de l’élevage du mouton et de l’agriculture, s’étend jusqu’au Tandil, Olavarria, Chascomus, Pergamino et l’arroyo del Medio. La zone où les deux élevages se mêlent, s’étend jusqu’aux limites anciennes de la Province de Buenos-Aires ; celle des troupeaux de bœufs, jusqu’à celles actuelles de cette Province et une faible partie des Territoires nationaux. La zone des troupeaux de chevaux comprend le reste de ces territoires, que quelques arpenteurs sont seuls à avoir parcourus.
Passons en revue ces diverses zones, et pénétrons dans les détails de la vie qu’y mène le pasteur.
Cil A P. 11.
Il n'est pas rare de rencontrer, dans le vieux monde, des découragés, des vaincus de la vie ou des aventureux, qui, entrevoyant l’heure de la mauvaise fortune, croient de bonne foi qu’il leur reste un dernier refuge, une dernière carte à jouer, qui réparera toutes les fautes et tous les désastres : se faire bergers dans les pampas!
C’est une tradition qui vient du xvi° siècle, les fils de famille en mauvais point, partaient, alors, déjà, pour l’Amérique. La tradition ne s’est pas perdue, le rêve a seulement changé de forme. Après les aventures de conquêtes, après les Pizarro et les Cortez, les Raousset-Boulbon et Robinson en ont égaré d’autres; les traditions des mines de Potosi, ont été continuées par les prodiges de la Californie et de l’Australie. Toutes ces légendes ont fait trop de victimes, pour que ceux mêmes qui les caressent n’aient pas perdu la foi. Notre époque est devenue si positive, que le positivisme pénètre même par les fissures des cerveaux fêlés ; la chimère que poursuit le bataillon des partants pour la conquête de l’Amérique, prend une sorte de figure régulière : elle hante maintenant ces cerveaux sous la forme d’ élevage en grand du bétail.
On est naturellement bon cavalier, énergique, prêt à tout; on possède l’ensemble des qualités, indiquées pour la vie qui permet toutes les satisfactions, un labeur facile et lucratif, une liberté sans égale, la possession d’immenses espaces, l'exploitation d’innombrables troupeaux d’un rapport considérable, l’isolement, corrigé par la domination de groupes de demi-sauvages et la joie de les commander, en cacique lettré, prenant sur eux cet ascendant, qui est l’apanage des nobles races et des esprits résolus.
Le plan de cette vie, tracé, à grands traits, on commence à étudier les détails : l’imagination fournit le site que l’on choisira, loin des villes, bien entendu, — au reste, y a-t-ij des villes? — si petites et si peu nombreuses, comparées à l’immensité de la plaine, que l’on peut se détacher sans souci de cette quantité négligeable. Le tableau représente donc une plaine, coupée d’une rivière, sur la rive 'de laquelle on plante une tente, ce qui, en rêve, n’est pas un travail compliqué, et vous donne déjà la satisfaction de posséder un chez soi, un chez soi en pays sauvage ! L’on dresse alors ses plans pour vivre, quelque temps, de sa chasse, prendre au lasso des animaux sauvages ou abandonnés. — Quel est l’homme du monde qui ne connaît pas le lasso? Le connaître, c’est le manier avec grâce. — Parmi ces animaux, le cheval est le plus noble, le bœuf le plus nombreux; on a bientôt fait d'en réunir une troupe, dont on fait un troupeau, embryon de celui qui comptera bientôt des milliers de têtes, qui augmenteront d’une façon si prodigieuse, que les journaux d’Europe en parleront bientôt sous le titre : « Le plus grand propriétaire du monde ». Si ce succès dépasse la mesure, ce grand propriétaire se transformera, pour devenir « le plus grand boucher du monde ». N’y a-t-il pas des précédents, et n’a-t-on pas vu le marquis de X... devenir ce personnage rêvé, s’élever, par l’immensité de son exploitation, au-dessus de la vulgarité d’un métier, où il est le premier.
Il a été imaginé pour la consolation des ratés, ce marquis légendaire des plaines du Far-West! S’il existe, il ne peut servir d’exemple, il ne peut transmettre, au premier venu d’entre les déclassés, la recette de son succès, qui, on peut d’avance l’affirmer, ne peut être fait que d’énergie peu commune et de science longuement acquise.
Réussir dans cette carrière n’est pas si aisé ; il faudra que toutes les molécules du corps se transforment, que tous les lobes du cerveau se modifient, et puis, aussi trouver, sur
Massif de l’Aconquieja à Tucuman. (Voir page 422.)
son chemin, l’aide de quelque puissant qui vous Initiera un royaume dans le sien.
La vérité est que l’on ne devient pas, par sa seule volonté, un éleveur, pas plus dans les plaines ouvertes de l’Amérique, que dans les pâturages fermés des pays d’Europe. Il y faut un très long apprentissage, et, ce qui manque plus encore que la patience, pour le compléter, aux ratés du vieux monde, des capitaux résolus à attendre l’espace d’une génération.
Cependant, la prise de possession de premier occupant de la terre, qui n’est plus possible dans le pays où le cadastre surveille la dernière motte de chaque lopin, est encore réalisable dans le nouveau monde ; il y a place pour les nouveaux venus, aux limites extrêmes des savanes du Nord, des llanos du Centre, des pampas du Sud- Amérique et du bush australien; mais ces terres vierges et libres, quand on en approche, résolu à y planter sa tente, sans avoir à en demander à personne la permission, n’accueillent le nouveau venu que pour résister à ses efforts, lui refuser tout produit et toute subsistance qu’il n’aura pas conquise au prix d’années de lutte et de patience.
La liberté même des terres vierges est un leurre. Elles appartiennent toutes à quelqu’un, propriétaire, quelquefois ignoré, qui n’a pas hâte de les visiter, qui s’en est assuré seulement la propriété pour y jeter, plus tard, le trop-plein de ses troupeaux, pour y risquer, sans souci, ce capital pour lui insignifiant, d’avance sacrifié à préparer le sol aux générations successives de bétail, qui, elles, y pourront vivre.
Si un particulier ne les a pas encore acquises, l’Etat les possède. C’est lui qui en accorde la concession, mot enchanteur, plein de promesses et de bénéfices, qui cache bien des déceptions ruineuses.
Concéder, c'est octroyer gracieusement et gratuitement.
T. II
Malheureux le colon qui se laisse prendre aux charmes de ce mol trompeur et sollicite une concession! On la lui accorde, sans difficultés, non sans conditions. Aux Etats-Unis, on lui demande, pour commencer, le sacrifice de sa nationalité, et le payement du prix de la terré ; on lui impose l’obligation d’y construire, d’y planter, d’y vivre, d’y mourir, peutêtre, si l’on en croit quelques récits de découragés. La concession ne va pas au delà d’un droit de jouissance temporaire, en Australie; dans la République Argentine, elle se borne à un droit de location.
11 faut être bien riche ou bien mal renseigné, pour rechercher ou accepter ces dons gracieux, qu’il faut payer, d’abord, à terme, en argent, puis en travaux de toute sorte. Qu’y faire et qu’y exploiter? Le pacage d’animaux, en partie sacrifiés d’avance, n’est permis qu’à ceux qui en possèdent, en grand nombre, sur d’autres domaines, non à celui qui doit les acheter à beaux deniers.
La légende, seule, ouvre les terres vierges aux aventuriers, la réalité les leur ferme. Il faut, à l’Européen, aussi bien au delà de l’Océan que dans son pays, prendre la file, occuper une place dans le rang, apprendre à la bien tenir, et, avant d’en réclamer une à l’avant-garde, savoir ce qu’il y a à faire pour ne pas risquer sa vie sans profit.
Guidons-le, montrons lui ce qu’il faut qu’il fasse, en étudiant ce que font les autres et comment ils le font.
Habitués, en France, à la banalité de l’élevage en chambres closes, au spectacle du berger, dans sa maison à roulettes, promenant, sur les jachères, quelques brebis, ou recueillant, dans les rues des villages, pour le mener paître sur les communaux, le bétail peu nombreux de tous les habitants, nous avons, lorsque nous sortons du cercle ordinaire de nos observations, une soif de surprise et d’imprévu qui nous cache les ressemblances avec les usages des divers pays que nous