‹ La vie et les mœurs à la PlataChapitre 39 sur 69 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

exemple, ne l’excite pas encore à compenser la différence du revenu par une surproduction ; il ne voit qu’un des côtés de la question, et se dit : A quoi bon produire plus, puisque le produit actuel ne trouve déjà acheteur qu’à bas prix ? L'avenir lui apprendra que l’homme n’est sur la terre que pour produire toujours plus et toujours mieux ; s’il a une autre mission encore, ce ne peut être que celle de consommer autant qu’il produit.

Toutes les laines de la Plata sont expédiées en Europe, qui en reçoit plus de trois cent mille balles, en même temps que cent cinquante mille de peaux de moutons, représentant six à huit millions de bêtes abattues, pour la consommation, ou détruites par les maladies; quelquefois, celles-ci, fomentées par un état climatérique nuisible, causent des ravages que tous les efforts sont impuissants à combattre. C’est ce qui s’est produit en 1886 ; de juin à août, l’hiver a été sec et froid, des gelées continues ont brûlé les pâturages, une épizootie de strongylus filaria s’est développée chez les animaux, affaiblis par les privations, et Ton estime à vingt-cinq millions de moutons le nombre des victimes, chiffre facile à établir et à contrôler, en relevant les arrivages journaliers de peaux de moutons, reçues à Buenos-Aires, de la campagne, pendant cette période.

C’est surtout la France qui absorbe ces énormes envois. Ajoutons même que, des quantités expédiées sur Anvers, la plus grande partie n’a jamais fait que traverser ce port, choisi, depuis longtemps, par les filateurs de Roubaix, de Tourcoing et de Reims, en raison de son voisinage. Depuis peu, grâce aune mesure sage du gouvernement français, le port de Dunkerque, que l’on ne croyait pas appelé à un si rapide développement, lui fait une concurrence active. C’est une histoire curieuse.

Cil AP. V.

Les premières laines de la Plata ont été importées, en 1850, à Anvers, qui en reçut quatorze cents balles; en 1880, ce port en recevait deux cent mille, donnant un poids de cinquante millions de kilos, contre quarante-cinq millions importés en France. Anvers était devenu le grand marché pour tous nos industriels du Nord et de la Champagne, et bénéficiait des commissions, courtages, fret, transports, escompte de négociations de traites, auxquels donnait lieu ce trafic considérable, que payaient, à l’étranger, nos industriels. Ce préjudice, qui était causé à toutes les branches de notre commerce, avait son origine dans une erreur de nos règlements de douane. Les laines de la Plata étaient, en effet, frappées d’un droit de 3 fr. 60 par cent kilos, qu elles vinssent directement du pays de production ou de ports de transit, pendant que les laines d’Australie, que nous ne consommons guère, n’étaient frappées de ce droit que si elles provenaient de ports de transit. Ce droit ne frappant plus, depuis 1880, les provenances directes, le résultat ne s’est pas fait attendre. Le port de Dunkerque a reçu, en 1881, douze mille balles; en 1883, soixante-dix-sept mille; en 1883, plus de cent mille, de la Plata; le port d’Anvers a vu, pendant la même période, diminuer, d’autant, les quantités qu’il recevait. La démonstration est faite; c’est bien la Fi’ance qui est le grand pays de consommation de laines de la Plata, personne n’a encore émis l’idée qu’il fallait arrêter ce courant ; nous devrons examiner s’il y aurait, à le tenter, quelque danger ou quelque intérêt.

Telle est la condition sociale de l’éleveur pampéen, tel est le milieu dans lequel s'élaborent les cinq cents millions de kilos de laines sans lesquels les industries anglaise, française

et allemande ne pourraient plus aujourd’hui subsister. Quelle influence cette production peut-elle avoir sur le consommateur et le producteur d’Europe?

Ce qui nous semble ressortir tout d’abord de notre étude, c’est que la production, que nous avons analysée dans scs moyens et dans ses résultats, si elle n’est pas aussi spontanée que celle des pépites, est, du moins, de son essence, facile, peu laborieuse et peu coûteuse.

Le capital d’achat du troupeau représente une petite somme : on pouvait, au commencement de l’année 1886, se procurer, dans la pampa argentine, autant de brebis de reproduction que l’on eût pu en souhaiter, au prix minime de 2 fr. 60 par tête; depuis, une année, climatériquement mauvaise, a décimé les troupeaux, et diminué de vingt millions de têtes le capital existant ; la laine, d’autre part, a subi, sur les marchés d’Europe, une hausse de 40 0/0 sur le prix de 1885, deux motifs qui entraînent une plus-value du porteur, mais non pas à des prix inaccessibles. On parle de celui de 5 à 6 francs par tète. C’est., du reste, le taux normal et qui n’a pour ainsi dire pas varié depuis vingt ans, malgré l’amélioration générale des troupeaux, leur plus grande production, et la qualité actuelle de leur laine.

Ce qui, par exemple, s’est modifié du tout au tout, c’est le prix de la terre. Il y a vingt ans, cet élément était à peu près négligeable ; on pouvait se procurer, à des prix insignifiants, de grandes surfaces, mais, peu à peu, la multiplication du bétail, la concurrence de l’agriculteur ont si bien élevé le prix, surtout celui des prairies naturelles de grand rendement spontané, qu’il faut, aujourd’hui, payer, pour la location annuelle, un prix au-dessus de celui que l’on demandait alors pour la propriété.

Les meilleures prairies, situées au Nord, à proximité de la ville de Buenos-Aires, de lignes de chemins de fer importantes et de l’immense fleuve le Parana, valent, aujourd’hui,

La ferme d'un Ycrbalcro dans les Missions. (Voir page 592.)

de 800,000 francs à 1 million et demi la lieue carrée de deux mille cinq cents hectares, soit 400 à 600 francs l’hectare; la location pour deux cents hectares, nécessaires à un troupeau de deux mille têtes, vaut 3,000 francs par an, dans cette région, soit 15 francs l’hectare.

Il faut s’éloigner, surtout vers l’Ouest et le Sud, pour trouver des terres à des prix plus abordables ; la terre n’y est pas entièrement élaborée pour cette destination, l’agriculteur ne peut y pénétrer, faute de moyens de transport faciles à bon marché. La concurrence y est moins grande et le rapport moindre. On peut louer, aux prix de 25, 20, et 10,000 francs ces terres qui valent de 100 à 300,000 francs la lieue, et les répartir entre le petit et le gros bétail. Plus loin on peut encore, pour 30 ou 40,000 francs la lieue, acheter des terres fertiles, que les Indiens ont longtemps occupées, qui peuvent, déjà, recevoir mille à deux mille bœufs et six à huit mille moutons par lieue.

Le prix de chaque lot, pour l’achat et pour la location, se raisonne, en tenant compte de la distance, des moyens de transport et du nombre de têtes de bétail, qu'en raison de sa nature et de sa topographie, il peut porter et nourrir, en toutes saisons, sans l’aide de la culture. Beaucoup d’éleveurs préfèrent les régions, où, le prix étant moindre, ils peuvent donner plus de champ à leurs troupeaux, et ne pas en utiliser toutes les parties en toutes saisons; le résultat leur donne raison. Il faut, en effet, attribuer la grande mortalité de l'hiver de 1886, et celle, à peu près continue, depuis dix ans, des agneaux, à la trop grande agglomération d’animaux, qui est devenue la règle, imposée par le prix élevé de la terre. Le berger ne se décide pas à recourir à l’aide de l’agriculture, il veut rester un producteur à bon marché ; le résultat est souvent désastreux. Il est tout autre, là où le bétail a devant lui l’espace, mais l’heure est loin où l’éleveur pampéen consentira à faire entrer en ligne

T. II

de compte autre chose que ces deux éléments : le prix de la terre et le capital engagé, auxquels s’ajoutent des frais de garde très minimes. Voici comment il établit son compte pour un troupeau de deux mille lûtes :

francs

Loyer de la terre 3.000

Intérêt du capital d’achat (10.000 francs) I .000

Frais de garde 800

Frais de tonte et transports 250

Produit. — Laine, 18 arrobespar cent têtes à 17 fr. 50. 6.300

Augmentation par les naissances 2.500

Produit de l’engraissement et des ventes 2.000

Pour compenser les aventures imprévues, qui rendent certaines années désastreuses, on peut diminuer ce chiffre de 25 0/0. Si le prix du loyer est moins élevé, le produit peut augmenter, mais sans se modifier beaucoup : on peut, pour préciser, poser en principe que la brebis donne, en moyenne chaque année, un produit égal à sa propre valeur, c’està-dire qu’une brebis qui vaut 5 francs donne un produit d’une valeur de 5 francs ; le terrain qu’elle occupe, les soins qu’elle exige représentent une dépense de 2 fr. 50. Telle est la loi de la production dans la pampa. Les grosses dépenses que font certains éleveurs, pour améliorer le sol ou la race ont, certes, pour corollaire, une augmentation de produits, mais le temps est loin encore, où l’élevage scientifique et à grands frais sera en mesure de prouver sa supériorité sur l’élevage primitif.

En France, en Angleterre, en Allemagne, on a jugé la démonstration faite, et l’on a résolument diminué le nombre des animaux pour augmenter leur poids vif : chacun de ces pays entretient actuellement, à peine, les deux tiers des moutons qu’il possédait autrefois, mais le poids total de ce nombre

réduit dépasse celui des troupeaux anciens. On ne s esc par, arrêté là, tous les efforts ont tendu à dénuder le mouton, à arrêter le développement de la toison. Il est facile de se rendre compte du résultat obtenu, en considérant, dans la campagne ou sur les marchés, l’aspect général des moutons; tandis que, dans les pays exotiques, la laine les couvre tout entiers, ici, c’est à peine si leur dos est abrité, les membres sont entièrement à nu. En même temps, le corps augmente de volume, les pores, par lesquels croît la laine, s’élargissent, la fibre devient épaisse et forte ; le contraire se remarque dans les grands pays d’élevage, l’animal, robuste et mince, donne une laine à fibre fine, que les croisements tendent toujours à améliorer dans ce sens.

Il est hors de discussion que la masse énorme de produits exotiques a développé l’industrie européenne, enrichi le filaleur et le tisserand, multiplié les lavoirs et les teintureries, fait naître les entreprises de transport, le commerce, augmenté le nombre des intermédiaires et des banques, qui vivent des échanges ainsi créés ; mais, ce que l’on sait moins et ce que nous voulons établir, c’est que le prix de la laine indigène, loin de s’être abaissé en Europe, et particulièrement en France, s’est toujours élevé à mesure que l’importation des laines exotiques augmentait.

C’est là un fait peu connu qu’il faut bien divulguer ; on croit que l’éleveur exotique a écrasé le marché des laines et fait baisser le produit français, quand c’est tout le contraire qui s’est produit. Un économiste allemand a démontré, avec preuves à l’appui, extraites des mercuriales du marché de Breslau, le plus important pour les laines européennes, que, au cours du demi-siècle qui s’est écoulé depuis 1836, pendant lequel s’est accentuée, chaque jour davantage, l’importation des laines exotiques, on a vu baisser de 20 0/0 les laines extra-fines, qui sont celles que ces pays produisent exclusivement; de 5 0/0, les laines fines, et, par contre.

s’élever de 10 0/0 le prix des laines moyennes, et de 7 0/0 celui des laines ordinaires.

Or, ce sont les pays d’Europe, seuls, qui produisent des laines moyennes et ordinaires, les laines à peigne; c’est le cas, particulièrement, de la France.

A ce fait il faut ajouter qu’à mesure que les manufactures emploient davantage les laines coloniales, elles doivent mettre en œuvre plus de laines françaises. L’emploi des unes et des autres est proportionnel. Le tissage mécanique exigeant que les chaînes soient beaucoup plus fortes, les laines européennes, plus longues de mèches, plus nerveuses, sont, de plus en plus, recherchées et payées plus cher pour la confection des chaînes, pour lesquelles les laines exotiques fournissent la trame. Le prix des laines françaises s’en est tellement élevé que l’on ne saurait les employer pour la fabrication des étoffes de qualité ordinaire.

L’erreur, dans laquelle tombent ceux qui regrettent l’extension de l’élevage exotique, provient de ce qu’ils considèrent, à tort, comme un désastre, de ne plus pouvoir produire de laines lines, en concurrence avec les produits exotiques, quand c’est précisément la laine ordinaire de France qui est la plus recherchée, que la laine line se paye moins cher et que l’augmentation bienfaisante de production de la laine line exotique ne fait qu’augmenter la consommation de la laine forte de France.

Demander la protection douanière contre l’importation des laines exotiques, c’est donc aller contre l’intérêt de l’agriculteur français, aussi bien que de l’industriel.

A qui donc les grandes villes manufacturières, qui se sont élevées depuis un demi-siècle, doivent-elles l’existence, en même temps que le bien-être de leurs habitants, sinon à l’éleveur exotique et aux efforts qu’il fait pour produire beaucoup et à bon marché?

La démocratie moderne ne doit pas moins que l’induslrio au colon d’outre-mer. Sans le secours de ces pays, ouverts à l’activité humaine, dont les produits nous inondent, la matière première eût fait défaut, les machines, que l’invention de la vapeur devait avoir pour résultat de mettre en mouvement, fussent restées inutiles; l’humanité ignorant le bienêtre matériel, qui est la condition d’existence de la démocratie, celle-ci fût restée dans cet état de surnumérariat, où la tenaient au siècle dernier, les corporations organisées pour modérer la roduction.

Eefaitmoderne n’est ni nouveau ni unique dans l’histoire. La démocratie romaine n’a vu son développement s’accuser que le jour où les produits du monde ont afflué en Italie, où tous les peuples ont, à la fois, contribué à rendre à la plcbe la vie facile.

A cette époque lointaine, le moteur à bon marché, que la vapeur nous fournit aujourd’hui, était l’esclave, ou le peuple vaincu, préparant à bas prix, pour le vainqueur, les éléments d’une vie aisée et oisive. Il avait fallu plusieurs siècles de combats, au citoyen romain, pour terminer cette conquête des sources de sa richesse et les canaliser jusqu’à la grande cité. L’Europe en aura employé trois à conquérir les mondes nouveaux; elle en est, actuellement, à l’heure où elle jouit de tous les profits de la conquête, où la masse de ses habitants y puise le bien-être matériel, sans lequel il n’y a pas de civilisation ni de paix définitive, but que l’humanité a pour destinée de poursuivre.

Par quelle injustice et quelle ingratitude arriverait-elle à proscrire une masse de produits, sans lesquels, aujourd’hui, ne pourraient subsister ni la société ni l’industrie européenne, ni ceux qui les transforment ouïes élaborent, ni ceux qui les consomment, et qui lui sont aussi indispensables que l’Amérique l’est à l’équilibre de notre planète?

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