‹ La vie et les mœurs à la PlataChapitre 38 sur 69 · CH A P. Y · texte numérisé non relu

CH A P. Y

constituent, chez eux, de petites bergeries, moins luxueuses, où ils entretiennent, sous des abris et avec une nourriture spéciale, une ou deux paires de béliers, destinés à féconder leurs brebis de choix et à fournir des béliers pour leurs troupeaux.

Ces descendants de noble race sont élevés en plein air, et préparés pour la vie, sans abris, qu’eux et leur progéniture devront supporter. Ils doivent résumer et perpétuelles doubles qualités héréditaires, exigées par les conditions locales de l’élevage, résistance aux intempéries, production abondante de laine. La résistance, la race indigène est en mesure de la perpétuer, mais l’introduction continue du sang étranger la diminue.

Il faut donc une assez longue préparation pour éviter que cette diminution de la force de résistance n'expose le troupeau à être décimé à la première aventure climatérique. C'est là le grand écueil de l’élevage pampéen à l’air libre, suides pâturages naturels que le travail de l’homme n’a rien fait pour modifier. On ne saurait, dans l’amélioration de la race, procéder avec trop de précautions. Le premier soin doit être de défendre les qualités assurées de la race créole par une longue sélection: des éleveurs, trop ambitieux, ont vu périr tous leurs troupeaux métis à la suite d’une pluie froide venue hors de saison, quand d’autres, moins précieux et plus rustiques, survivaient. C’est, on le voit, un travail à plusieurs degrés qui exige, chez ceux qui l’entreprennent, des connaissances étendues, une surveillance très éclairée. Le résultat a été considérable, sans cependant qu’il puisse être comparé à ce que des efforts mieux dirigés et à plus grands frais ont produit en Australie.

Aujourd’hui, en même temps que les bergeries se multiplient, même au loin, et soignent les croisements, l’agriculture, elle aussi, gagne du terrain, et prête son aide à l’élevage ;

chaque station possède des surfaces, semées en luzerne, des champs de maïs qui apportent un utile renfort aux troupeaux pendant les gelées et les sécheresses; quelques propriétaires ont essayé, avec succès, l’ensilage. Ce n’est pas un spectacle peu curieux, que celui d’un troupeau de moutons, se jetant, avec voracité, sur cet aliment, que conserve le silo ; son aspect est celui d’herbes pourries, d’une odeur de tan, fraîchement extrait des fosses de tanneries, repoussante pour le moins pour notre odorat, agréable, il semble, à celui du mouton.

Enfin, rélevage est à la veille de subir une nouvelle transformation, sous l’influence des clôtures de fil d’acier, qui se dressent, partout, et divisent les grands pâturages libres d'autrefois en enclos. Quelques propriétaires, après avoir clos leurs stations, première défense contre le voisin, qui permet d’utiliser les moindres recoins de la propriété jusqu’aux limites extrêmes, sans avoir à surveiller celles-ci ni les défendre, ont vite reconnu que le vrai progrès consiste à subdiviser le domaine. Cela permet de laisser le troupeau, fût-il de dix mille bêtes, paître en liberté, sans gardien, de supprimer le stationnement de nuit, dans le parc, surtout, d’ouvrir et de fermer alternativement certaines sections au bétail ; les frais sont ainsi réduits, la multiplication plus rapide.

Dans la région du Nord de la pampa, cette œuvre est très avancée : le haut prix de la terre y justifie cette dépense, les pâturages, reconnus bons pour moutons, y atteignent déjà le prix de 500 francs l’hectare, à dix lieues de Buenos- Aires, valeur, qui va en décroissant, à mesure que l’on s’éloigne de cette ville, sans tomber au-dessous de 200 francs l’hectare, pourvu qu’ils aient les qualités exigées par le berger. Dans le Sud, les domaines sont plus vastes, l'humus moins riche, le pâturage moins élaboré, les meilleures terres

à brebis n’y valent pas plus de 300 francs l’hectare, à dix lieues de Buenos-Aires, et les plus éloignées moitié moins.

A mesure que l’on s’éloigne et que les grands domaines se partagent, entre quelques propriétaires de grandes étendues, occupées, surtout, par les bœufs et les chevaux, le commerce des laines se fait d’après l’ancienne méthode ; les acheteurs européens ne vont pas si loin, ils s’en rapportent à leurs agents, commerçants du lieu, les pulperos, qui, concentrant tous les échanges delà campagne, se trouvent naturellement, à la fin de l’année, détenteurs de toutes les laines de leur clientèle, qu’ils reçoivent en payement des fournitures de l’année.

Il y a un pulpero à peu près par lieue carrée, jusqu’à vingt lieues de Buenos-Aires, au delà, le nombre en diminue plus ou moins rapidement, suivant que la terre du district est plus ou moins riche ; c’est ce nombre qui donne la mesure de la prospérité d’une région, plus encore que de ses vices, qui sont les mêmes partout, mais plus faciles à satisfaire là où la terre est meilleure.

Une terre bien choisie est, en effet, le principal élément de prospérité de l’éleveur. Il ne faut pas le critiquer de ce qu’il attend, de la nature, son succès ou ses revers; sans le secours de celle-ci, sans l’aide d’un sol qui lui fournisse, à toutes saisons, l’aliment de son troupeau, il pourra s’épuiser en travaux coûteux, faire grande dépense d’intelligence, mais restera en route ; une sécheresse persistante, des gelées trop longues, une inondation emporteront, en quelques mauvaises journées, le fruit de longs efforts. Ces maux pourraient à peine être amoindris par la prévision; la prévision coûte trop cher; l’éleveur pampéen doit continuer à être un éleveur à bon marché, ou ne pas être. L’espace qu’il a, devant lui, à conquérir, encourage la théorie qui le pousse à s’étendre ; le bas prix de quelques produits de l’élevage, la viande, par

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