‹ La vie et les mœurs à la PlataChapitre 41 sur 69 · CFI AP. I. — LES GRANDES CULTURES DE CÉRÉALES · texte numérisé non relu

CFI AP. I. — LES GRANDES CULTURES DE CÉRÉALES

d’exportation de blé qu’elle était, est devenue, depuis 1 877, d’une façon continue, un pays d’importation de blé, sans que le déficit de ses récoltes ait eu, même, l’avantage traditionnel de peser sur le consommateur au profit du producteur. Aussi, à l’heure où notre sol, loin de fournir à la consommation les cent vingt millions d’hectolitres qu’elle demande annuellement, lui en offre à peine cent, quelquefois cent dix, par exception en 1887 cent dix-sept,, l’agriculteur est bien près de vendre sa charrue, même son troupeau si l’Etat n’intervient et ne prohibe, aux frontières, blé, sucre, bétail, que notre sol, cependant, ne produit pas en quantité suffisante.

Nos concurrents agissent autrement ; tous améliorent leurs cultures et augmentent l’intensité de leur production; s’ils vendent leurs charrues, c’est pour leur en substituer de plus perfectionnées et conquérir, avec elles, des régions nouvelles ; s’ils quittent leurs fermes, donnent congé au propriétaire, qu’ils ne peuvent plus satisfaire, disent adieu pour quelque temps aux champs qui les ont vus naître, où ils sont reslés, de pères en fils, des mercenaires ou des locataires, c’est pour s’expatrier, fatigués qu’ils sont de payer, à chaque génération, plusieurs fois la valeur du sol, sans parvenir à l’acquérir; ils vont là où le prix infime de la terre est une quantité négligeable dans le revient de ses produits.

En France, pendant qu’héritiers et notaires se mettent d’accord, pour diviser la terre, en parcelles si minuscules, que charrues et faucheuses n’y peuvent manœuvrer, que la moisson s’y doit faire à la faucille, nous attendons patiemment que la terre vienne à manquer à l’émigrant allemand ou irlandais, illusion qu’on doit perdre. Aujourd’hui, que tout se sait, personne ne peut ignorer que les Etats- Unis, après avoir vendu, jusqu’à la fin de 1883, cinq cent quatre-vingt-quatre millions d'acres de terre, en ont encore

un milliard deux cents millions à vendre; qu’ils peuvent, donc, offrir, à chacun des habitants actuels du globe, un acre, soit quarante ares, plus que la superficie de la moyenne des parcelles, inscrites, au cadastre français, en 1884.

La grande république de l’Amérique du Nord est la rivale la plus active, mais elle n’est pas la seule. Une ardeur de production, semblable à celle dont elle a donné l’exemple au monde entier, éclate dans la région de l’Amérique du Sud, qui occupe, dans cet hémisphère, quant à l’étendue, à la situation politique, sociale et climatologique, le rang qui appartient à la république des États-Unis, dans l’hémisphère Nord.

A l’heure où l’inquiétude était à son comble dans les régions agricoles, un steamer rapide, de trois mille tonnes, arrivant de Buenos-Aires à Marseille, après dix-sept jours de voyage, jetait, au mois de janvier 1887, sur le quai de la Joliette, son chargement de blé et de maïs, que, faute d’autre retour, il avait pris à 5 francs de fret la tonne. Cela semblait vraiment une gageure. Par quel bouleversement géographique un port, que l’on croyait hier encore à vingtcinq jours de mer, à trois mille cinq cents lieues, se rapprochait-il ainsi? Par quelle révolution commerciale en coûtait-il moins pour envoyer une tonne de blé du fond de l’hémisphère Sud, que pour l’apporter d’Arles à Marseille?

Il n’y a pas d’agriculteur, qui, en présence de surprises de cette nature, n’ait perdu le peu de sécurité qui lui restait : après le colon du Far- West, celui des pampas entreprenait, lui aussi, avec la charrue, la conquête de trois cents millions d’hectares de terres fertiles, sous un climat tempéré, et venait prendre rang parmi les producteurs à bon marché que les progrès de la navigation l'approchent, concurrent nouveau, aggravant un désastre déjà complet.

Les rivaux mal connus étant les plus redoutés, peut-être

Page 1