‹ La vie et les mœurs à la PlataChapitre 45 sur 69 · CH AP. 1. — LES G II A N D E S CULTURES DE CÉRÉALES · texte numérisé non relu

CH AP. 1. — LES G II A N D E S CULTURES DE CÉRÉALES

siècles, enrichi par le stationnement des animaux. On apprit, à l’user, que ce n’était pas chose si simple. Ce ne fut pas une entreprise aisée que d’amorcer le courant d’émigration des travailleurs d’Europe, où le nom de la République Argentine, peu connu aujourd’hui, était tout à fait ignoré, où celui de Buenos-Aires rappelait les excès de la longue dictature de Rosas, qui venait de finir, les crimes, commis, par lui, sur les étrangers, en particulier sur les Français, et les difficultés récentes, où nos armes avaient été engagées.

A cette époque, les lignes de steamers n’étaient pas créées; aucune ne reliait, encore, l’ancien monde aux ports de la Plata ; aucune navigation régulière ne desservait les grands fleuves; enfin, cette partie de l’Amérique du Sud ne possédait aucune ligne de chemin de fer en exploitation, à l'heure où les Etats-Unis en avaient déjà dix-huit mille kilomètres en service.

Enfin, dès le début, on fit cette expérience que la création d’une exploitation agricole, sur une terre vierge, exige une mise de fonds considérable, que le premier échec compromet, qu’une mauvaise récolte détruit; ce capital n’existait nulle part dans le pays. La terre seule était abondante; rien n’était créé de ce qui pouvait la mettre en valeur. Il ne s’agissai^ pas de lui demander ces pépites, qui avaient enrichi rapidement le colon de Californie et celui d’Australie, fourni, à ces deux pays, le premier capital de leurs exploitations agricoles, en même temps que l’espérance d’en trouver encore y attirait une immigration nombreuse. Ici, le troupeau, seul, constituait la réserve ; il était lui-même fort réduit, après les longues guerres civiles. Ce qu’il en restait n’avait pas, pour cela, acquis une grosse valeur : il eût fallu vendre beaucoup de moutons, qui valaient 3 francs en 1869, et un grand nombre de bœufs qui en valaient lu ou 20, pour faire les premiers fonds.

Il fallut donc que les colonies créassent elles-mêmes, fissent sortir du sol, sous le soc de leurs charrues, le capital d’installation et d’exploitation qui faisait absolument défanl à tous leurs habitants, que personne, autour d’eux, n’était en mesure de leur fournir . C’est leur honneur d’être sorties, seules, de ce cercle vicieux, au prix de longs sacrifices et de rudes épreuves. Il ne vint même à personne l’idée de les garantir contre les mauvaises récoltes et les accidents imprévus, en distribuant aux colons quelques-uns de ces troupeaux, qui avaient si peu de valeur, et qui avaient toujours servi de greniers d’abondance aux habitants de la pampa. On ne réserva aucunes pâtures privées aux communes, il fallut que le colon tirât du soi toute sa subsistance, sans compter sur autre chose que les produits de sou travail. C’était créer à plaisir des difficultés, là où elles étaient si nombreuses; en réalité, les propriétaires, qui vendaient leurs terres, semblaient faire le calcul égoïste de se réserver les profits maigres, mais spontanés, de l’industrie pastorale, et d’exploiter seuls ce débouché nouveau, créé à leur troupeaux, à la porte même de leurs estancias. Ils pensaient que, pour laire des éleveurs, il n’était pas besoin de les aller chercher si loin, et qu’euxmêmes suffisaient à cette besogne paresseuse.

C’est ce système défectueux qui a rendu si pénible le début des colonies, qui a prolongé, outre mesure, la période de formation, multiplié les découragements et les ruines, laissant le colon sans ressources devant une récolte détruite par la sécheresse ou dévorée, à la veille de la moisson, par des nuées de sauterelles ; mais c’est à ce système, aussi, que l'on doit peut-être les réels progrès agricoles, qui, au milieu de ces épreuves, par ces épreuves, ont ouvert et préparé 1ère de l’agriculture pampéenne. Le troupeau, s’il eût été possible au colon d’en élever un sur sa terre, l’eût vite dispensé de tout travail, l’eût engourdi dans lu somnolence traditionnelle,

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