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CHAP. I. — LES GRANDES CULTURES DE CÉRÉALES

social, sur on sol étranger, il faut, tout au moins, autant de précautions que pour transplanter un arbre; plus celui-ci est robuste, plus le sol où il a poussé des racines est fécond, plus l’œuvre de la transplantation est difficile. Les feuilles qu’il porto doivent perdre leur verdeur, il faut rabattre ses rameaux les plus vigoureux, supprimer sa frondaison, faire tomber les boutons à fruits, que la sève ne nourrit plus; il garde longtemps ces apparences de décrépitude, pour reverdir et porter de nouveaux fruits, quand, sauvé de cette crise et de tous les dangers qu’il y a courus, il peut atteindre la belle saison.

Ainsi en est-il de l’émigrant. Il part résolu, bien décidé à conquérir le monde ; ne connaissant les pays étrangers, l’Amérique surtout, que par les œuvres d’imagination à ben marché enrichies d'illustrations fantaisistes. C’est, le plus souvent, un homme qui n’en est ni à son premier essai, ni à son premier métier, ou bien une famille qui ne compte plus ses revers, pour qui tout pays nouveau apparaît, au loin, ensoleillé, sous des forêts luxuriantes d’arbres aux fruits savoureux, peuplées de Robinsons suisses. Son imagination s’échauffe, au souvenir des lectures, que les distributions de prix de l’école primaire ont mises, autrefois, sous ses veux. La traversée pendant laquelle il trouve chaque jour son pain cuit, fortifie ses illusions. Les plus longues ont un terme; il débarque, engourdi, quelque peu énervé, physiquement incapable d’un effort, moralement Iroublé par l’inconnu. Dans ces conditions, il éprouvera vite que la morale de toutes les histoires de Robinsons n’est que trop vraie, que, dans les sociétés jeunes, plus encore que dans les solitudes, il faut compter sur soi seulement, tout produire par soi-même. Cette philosophie ne lui apparaît pas à la première heure ; au milieu de son découragement, il ne trouve de force que pour accuser de folie son entreprise, d’imposture ceux qui l’ont encouragée.

C’est l’heure de la crise. Contre les effets de cette crise, on a inventé, dans les pays neufs, le palliatif de la colonisation officielle, qui ne fait qu’en prolonger la durée. Elle enrégimente les robinsons, leur fournit des vivres, énerve leurs velléités d’initiative individuelle, leur dissimule la nécessité de l’effort, produit des mécontents.

C’était le seul système, que l’on pensât à mettre en pratique, en 1834, dans les colonies agricoles de Santa-Fé. Il consistait, de la part du gouvernement, à fournir terrains, instruments aratoires, animaux de labour à des entrepreneurs d’émigration, qui devaient prendre le colon, le piloter, depuis son pays d’origine jusqu’au lieu d’arrivée, l’installer sur ces terrains, lui mettre la bêche en mains sur le sol nu, lui indiquer le lieu, où il avait à construire son abri, le nourrir jusqu’à la récolte, pendant un an, lui réclamer ensuite, annuellement, le remboursement de ces avances, et le prix de la terre s’il désirait l’acheter.

Le robinson ne voyait guère, dans ces munificences, que la nudité du sol et la permission de manger, pendant un an, aux frais de l’Etat, ce qui donnait, à beaucoup, la force de prolonger, pendant un an, les litanies des : « Si j'avais su! » Ces robinsons-là ont disparu, aujourd’hui, il ne reste que des colons ; ce sont eux qui, par leur énergie, ont sauvé cette tentative de colonisation des épreuves de la première erreur; quant aux découragés, ils auront du moins servi à faire condamner le système de la colonisation officielle.

Elle existe, cependant, encore, mais plus loin. On espère, par ce moyen dangereux, appeler quelque population dans les territoires déserts du Chaco argentin, qui limitent au nord la Province de Santa-Fé, où le gouvernement national essaie de grouper, autour des garnisons militaires, qu’il entretient pour surveiller les Tobas, quelques colons agriculteurs. Ces colonies sont, depuis dix ans, une ruine pour le Trésor; elles ne peuvent rien produire. Après cinq ans, on y a vu des

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colons n'avoit' pas reçu encore le terrain promis; ils attendent, les bras croisés, reçoivent, dans une lente provisoire, une ration insuffisante, que le fournisseur a intérêt à leur fournir, le plus longtemps possible, que les bureaux de la guerre perpétuent, par souci de la fortune du fournisseur.

Heureusement, la Province agricole de Santa-Fé et ses colonies laborieuses n’en sont plus, depuis longtemps, aux bienfaits de la colonisation officielle et artificielle; elles ont su réagir d’elles-mêmes contre cet engourdissement imposé, et se développer par leur propre activité. Quelques-unes, cependant, doivent encore leur origine à la colonisation par entreprise, ce sont celles de la compagnie anglaise du Grand central Argentin. L’entrepreneur, sans y appliquer les principes de l’administration militaire, prétend exploiter les terrains qu’il possède, comme sa voie ferrée, au bénéfice exclusif de ses actionnaires; ceux-ci s’enrichissent, le colon s’écarte, désertant les terrains à proximité de la voie et des gares, propriété de la compagnie anglaise, et s’établit en dehors de cette zone, pour y prospérer sans entraves administratives.

Le seul système que l’expérience recommande, est celui-là même qui expose le colon, dès la première heure, à l’épreuve la plus rude, met ainsi en relief et en exercice ses qualités. 11 consiste à lui vendre la terre, à bas prix,. payable à long terme, et à l’abandonner à lui-même.

Le colon, pour entreprendre la culture dans ces conditions, doit posséder la connaissance de son métier et quelques ressources pécuniaires qui lui permettent de faire, sur la terre, qu’il payera plus tard, les premières installations nécessaires, de préparer le sol, de vivre en attendant la récolte. Ce colon-là est plus difficile à recruter et à convaincre que les rêveurs et les déclassés, à nombreuses tentatives avortées, qui croient

découvrir, en eux, des agriculteurs ignorés et des colonisateurs latents. Il est aussi plus exposé.

C’est, en effet, une observation faite dans tous les pays neufs, que celui qui y importe autre chose que ses bras et son intelligence, risque fort de gaspiller, en écoles coûteuses, le capital qu’il y aventure; il le perdra, le plus souvent, et il lui faudra, à force d’efforts, le reconstituer. C’est alors seulement qu’il sera un élément social productif, dans le milieu nouveau où il a résolu de faire sa vie et où il lui faut, bon gré mal gré, triomphant ou vaincu, la fixer.

C’est un problème économique, difficile à résoudre, que celui d’attirer cette émigration, de lui épargner les essais coûteux; les colons de Santa-Fé l’ont résolu, ils ont substitué à la colonisation officielle la colonisation par voie d’extension progressive.

La solution est tout entière dans un système, aujourd’hui généralisé, de protection mutuelle et d’essaimement, qui fait, des colonies nouvelles, les filles des anciennes. Celles-ci procèdent comme les abeilles, tirent d’elles-mêmes les éléments des ruches nouvelles, dont chacune constitue, à son tour, un centre nouveau d’action, destiné, lui aussi, à former des essaims futurs. Les créations successives se sont étendues, d’elles-mêmes, dans la même région, se groupant les unes auprès des autres, avec lenteur au début, peu à peu avec rapidité, profitant de la force acquise, gagnant de vastes étendues de terrains. Les premiers qui ont réussi ont appelé leurs compatriotes, donnant, à ceux qui nourrissaient des idées d’émigration, le conseil de leur exemple. Par cettepropagande naturelle, ils ont recruté, chaque année, de nouveaux contingents, à qui ils ont pu prêter, au début, upe aide précieuse, dès l’heure de leur arrivée, sans rien sacrifier euxmêmes, et qu’ils ont enrichis en s'enrichissant également. Ils étaient, pour les nouveaux venus, des maîtres expérimentés, véritables éclaireurs, qui avaient tout appris à leurs frais, qui

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avaient tracé les chemins et préparé l’avenir de ceux qui arrivent, aujourd’hui, en grand nombre, — recrues qui prennent rang dans ces cadres vigoureusement constitués.

A son arrivée dans cette vaste région, déserte il y a vingt ans, qui, depuis, se couvre chaque année progressivement de nouvelles cultures, l’émigrant appelé ou inconnu trouve toujours un champ où employer sa bonne volonté. La population est insuffisante, pour les entreprises que son activité multiplie chaque jour; le nouveau venu, que le désir de devenir propriétaire a mené jusque-là, entrevoit la possibilité de devenir riche, tout en faisant un apprentissage lucratif. Il n’y a, eu effet, sur cette terre de la production facile, que le travail qui ait un prix élevé; par une anomalie que la facilité même de la production et le nombre restreint des habitants explique, la vie matérielle, le nécessaire de la vie, déjà à meilleur marché qu’en aucun lieu du monde, semble baisser de prix à mesure que la population augmente, cette population laborieuse produisant, toujours, au delà de ses besoins. C’est ainsi que la viande, après des fluctuations diverses de prix, est revenue, depuis quelques années, au prix infime où elle était, il y a un siècle, et ne dépasse pas 0 fr. 20 la livre, quand elle est chère; les autres denrées alimentaires règlent naturellement leur prix sur celui de cet aliment par excellence du travailleur.

Salaires élevés, vie à bon marché, ce sont là deux éléments de succès facile, pour le nouveau débarqué, qui rapprochent la réalisation de son rêve. Un autre élément contribue, puissamment, à lui fournir les ressources nécessaires à l’acquisition d’un lot de terrain, c’est le principe de l’association, que les anciens colons mettent en pratique avec le travailleur.

L’association a été, de temps immémorial, le système préféré dans toutes les entreprises rurales de la pampa; l’éle-

veur l’a toujours appliquée avec son berger, il est rare de trouver, dans les grandes exploitations, des hommes à gages ; partout prévaut le régime simple et fécond de l’association. Le propriétaire offre sa terre, les moyens de la féconder, la semence, les éléments d’une habitation sommaire, au colon qui apporte son travail et celui de sa famille, et reçoit, en compensation, le tiers, le quart ou la moitié des produits, suivant la somme d’apports, fournis par l’un ou par l’autre, et qui varie à volonté.

Les colons propriétaires suivent, tous, ce système : possédant le plus souvent plusieurs groupes de concessions dans la colonie qu’ils habitent ou en dehors d’elle, ils ne peuvent les cultiver toutes; au lieu de recourir à l'embauchage de travailleurs salariés, ils font un associé, un métayer, presque un propriétaire, du prolétaire, débarqué la veille, souvent sans ressources, toujours sans connaissance du climat, des saisons, des procédés de culture. Celui-ci, pris ainsi en tutelle, encouragé par l’espérance d’un produit proportionné à ses efforts, aidé pour subsister jusqu’à la moisson par le crédit, que tout commerçant dü voisinage ouvre, sans hésiter, sur les espérances de récolte, libre de ses actes dans les limites de ses engagements, n’est pas empêché de louer, s’il le juge à propos, ses services, aux jours de loisir, à quelque voisin, de rapprocher ainsi l’heure où une bonne récolte et l’économie lui permettront d’être propriétaire, de multiplier, lui aussi, ses cultures, en faisant pour d’autres ce que les anciens ont fait pour lui.

L’étendue ensemencée augmente avec une telle rapidité que, partout, la demande de travailleurs est abondante. En 1883, il eût fallu déjà, pour récolter les blés mûrs, plus de cent soixante mille moissonneurs, dans cette région qui ne

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comptait guère plus de soixante mille habitants, pour la partie cultivée, et deux cent mille pour toute la Province. Le déficit des bras est chaque année plus grand ; bien que la population agricole ait triplé en quatre ans, il faut à chaque récolte, le combler par une importation exceptionnelle de machines perfectionnées, s’élevant, pour une année, au chiffre de huit mille huit cent quatre-vingt neuf, d’une valeur de 7 millions de francs, venant s’ajouter à l’important matériel existant déjà. Notons, en passant, que bien que les huit dixièmes de ces colons agriculteurs parlent français, la France ne participe que fort peu à ces fournitures; dix pour cent des machines agricoles proviennent des Etats-Unis, quatre-vingt-dix pour cent d’Angleterre, bien qu’il n’y ait, dans toute la Province, ni un colon anglais, ni un colon nord-américain. On a vu, pour la première fois, une batteuse de l’usine de Vierzon figurer à l’exposition continentale de Buenos-Aires de 1881 ; elle a obtenu, naturellement, le premier prix ; achetée et mise en mouvement à l’heure de la moisson, elle a prouvé à tous sa supériorité ; mais l’audace commerciale des négociants français s’est bornée à cette démonstration, les Anglais ont continué, comme devant, à fournir, à peu près sans concurrents, des machines moins parfaites que celles que produit l’industrie française et qui battent les machines anglaises dans tous les concours.

Pourrait-on cependant avoir quelque doute sur la sûreté du payement? Ne méritent- ils pas quelque crédit, ces agriculteurs dont nous venons de rappeler le nombre, qui ont mis en culture, en 1888, sept cent quatre-vingt mille hectares et produit six millions deux cent cinquante mille hectolitres de blé, vingt et un mille tonnes de graines de lin, recueillant plus de 50 millions de francs de bénéfices nets, tous débours couverts de semailles, récoltes, subsistance et salaires, ce qui donne, à la fin de l’année, tous frais payés, une augmentation de richesse de 500 francs par habitant,

à ajouter à la plus-value progressive de toutes les propriétés, anciennement ou récemment cultivées, et même des terres voisines qui voient leur heure se rapprocher? Cette production représente un mouvement commercial de près de 90 millions de francs, et laisse disponible, pour l’exportation, après avoir satisfait la consommation de toute la République Argentine, plus d’un million d’hectolitres de blé, dont le prix de l’evient ne dépasse pas 10 fr. 50.

11 esl curieux de donner ici le progression des cultures depuis trente ans que la première a été tentée dans cette région :

Colonies

Habitants

Terres cultivées en be 'ares

La production a crû pius vite encore que l’étendue des cultures ; il faut l’estimer pour 1888 à trente millions de piastres, soit, au cours moyen de 4 francs par piastre, 120 millions de francs : production, qui, il ne faut pas ] 'oublier, est l'œuvre de deux cent cinquante mille colons.

L’exportation en absorbe la plus grosse part, soit pour les autres Provinces de la République, soit pour l’extérieur.

Elle a déculpé trois fois depuis 15 ans; s’élevant de trois cent mille piastres en 1872 à quinze millions en 1888.

Cette quantité, minime, si on la compare aux productions d’autres pays, est fort importante si on la considère comme elle doit être considérée, c’est-à-dire comme un point de départ, si l’on fait attention à l’accroissement annuel de la surface cultivée, des capitaux nouveaux, employés progressivement au développement de la culture et du développement très récent des chemins de fer dans cette province. En 1865 le pre-

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