‹ La vie et les mœurs à la PlataChapitre 52 sur 69 · CFIAR I. — LES GRANDES CULTURES DE CÉRÉALES · texte numérisé non relu

CFIAR I. — LES GRANDES CULTURES DE CÉRÉALES

pour que le bétail y vive difficilement, le mouton y donne encore une laine rude ; l’expérience une fois faite, les propriétaires ont renoncé à étendre de ce côté la région pastorale, y ont attiré l’agriculteur par l’appât des entreprises à compte à demi. Le travail de l’homme a amélioré rapidement ces terres, que le bétail eût mis un siècle à préparer en prairies à son usage.

Le succès a été assez satisfaisant pour l’agriculteur, pour qu’aujourd’hui l’on compte, dans la Province de Buenos- Aires, un million d’hectares occupés par des cultures de toute espèce : le tiers est emblavé, un quart semé en maïs. L’exportation de blé de cette Province a été, pour la saison de 1885-1886, de plus d’un million d’hectolitres; l’exportation des farines, pour le Brésil, s’v développe également chaque année.

Des 30 millions d’hectares fertiles, dont elle dispose, chiffre considérable, si on le compare aux 50 millions d’hectares de terres du même ordre que possède la France, cette Province en emploie 17 millions à l’élevage; 12 millions sont inoccupés, bien que les voies ferrées soient à la veille d’y pénétrer. Aucun des éléments du progrès agricole n’y manque aujourd’hui : sa population, qui était, en 1869, de 309,261 habitants campagnards, s’élève, en 1887, à huit cent mille, supérieure à l’accroissement des Etats-Unis.

Les raisons historiques que nous avons rappelées au début de cette étude ont pu entraver le progrès dans cette vaste région, il est aujourd’hui en possession définitive d’un sol fécondé, puissamment aidé par les capitaux créés et les lignes de fer, qui avancent, depuis quatre ans, d’un kilomètre par jour.

Ce résultat, — c’est là un des faits à retenir, — cette prise de possession par l’agriculteur de la pampa argentine est l’œuvre de paysans de France, de Suisse et d’Italie, venus, le plus souvent, sans capitaux, ayant créé eux-mêmes

les éléments de leur bien-être, l’ayant répandu, autour d'eux, ayant acquis, par leur travail, celte sécurité, que donnent des titres de propriété indiscutables. Au moment où la concurrence, qu'ils préparent au producteur européen semble inquiétante, il y avait quelque intérêt à les observer au milieu de leurs créations et à démontrer que leur exemple est peut-être bon à suivre.

Le cbamp est vaste, toutes les parties s’en offrent au plus diligent ; les progrès réalisés ne sont rien auprès de ce qui reste à faire : le terrain en culture est peu de chose auprès des vastes plaines incultes qui l’environnent.

Il y a quelque sept ans, à peine, l’accès des parties extrêmes de la plaine était interdit à la civilisation, arrêtée par l’inconnu du désert plus encore que par les résistances séculaires des tribus indiennes. La campagne de 1877 à 1880, vigoureusement menée, a montré l’inanité des terreurs, que les invasions entretenaient, depuis des siècles, que la stratégie protectrice des chefs de frontière de la vieille école perpétuait. L Indien , aujourd’hui vaincu, dispersé, anéanti, n’existo plus qu’à l’état de souvenir; il sera, dans quelques années, une curiosité anthropologique; le domaine qu’il a, par force, abandonné est, dans toutes ses parties, étudié, divisé déjà par des arpenteurs; une ligne de chemin de ferle borde, d’autres sont concédées déjà; la population seule y manque encore, mais l’exode du pasteur vers ces terres nouvelles est déjà commencé. Cette région profitera des progrès acquis dans les autres de la République et de l’impulsion, que lui donneront les capitaux, constitués par les propriétaires du littoral.

A quel prix les étrangers, dont l’arrivée est constante,

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peuvent-ils se procurei* la terre que tous convoitent? Comment peuvent-ils la posséder, l’acquérir et la transmettre? Ce sont les questions que se pose naturellement quiconque se préoccupe de la concurrence de production des pays neufs; cette étude serait incomplète si nous les laissions sans réponse.

Disons tout de suite, pour écarter des comparaisons avec les usages de la République des Etats-Unis, qu’ici, bien que les terres publiques, appartenant à l’Etat, soient vastes et fertiles, aucune loi ne régit encore leur aliénation, aucun système scientifique n’a été essayé dans leur répartition. Il n’y a pas de bureau ouvert, où l’immigrant puisse échanger sa nationalité d’origine et la liberté de se déplacer contre quelques acres de terre qu’il payera à tempérament un dollar l’acre, comme cela se passe aux Etats-Unis. La loi argentine qui a imité sa sœur du Nord en bien des points, n’a jamais tenté de mettre en pratique ce système, essayé déjà, dont les résultats ont été féconds depuis un demi-siècle, malgré le poids énorme des charges, que cette loi du homestead imposait, en ajoutant au payement du prix normal delà terre une diminution d’état, peu coûteuse, il paraît, pour le paysan européen, affolé de la passion de posséder, sous le soleil, une pièce de terre qui soit bien à lui.

Personne ne peut dire ce qu'aurait produit, dans la République Argentine, ce système s’il eût été essayé; il ne pouvait pas l’être. Avant l’année 1880, en effet, le Gouvernement fédéral n’avait pas eu à se préoccuper de l’emploi des terres publiques, il manquait de hardiesse pour vendre la peau de l’ours avant de l’avoir prise, et cette vaste peau de l’ours servait alors de lit paisible aux tribus indiennes.

Seules, les Provinces confédérées possédaient des domaines ; bien que la Constitution nationale leur eût réservé le droit de fomenter l’immigration sur leurs terres, elles n’en

avaient souci. Ces terres avaient une autre destination. Dans un pays où les capitaux mobiliers ne sont pas constitués, où les budgets sont minces, c’est toujours par des donations, plus ou moins déguisées, des terres publiques, que les gouvernements provinciaux ont récompensé les services de leurs partisans ou réparé les injustices du sort, dont eux ou leurs amis étaient victimes.

Les Etats ont ainsi vu gaspiller leur patrimoine ; il n’est pas pour cela détruit ; il est seulement détenu par des particuliers, qui le rendent productif et sont prêts à le céder à bon prix au plus offrant. La loi n’influe plus, dès lors, sur la transmission de ces biens privés que par l’application normale des règles du droit civil sur les contrats de vente et les successions. Elles ne mettent aucun obstacle à la rapide division du sol, ne l’entravent encore ni par des formalités compliquées, ni par l’imposition de droits élevés.

Les formalités, nécessaires pour la vente d’une propriété, quelque importante qu’elle soit, peuvent être remplies entrois jours, y compris la purge des hypothèques, le privilège des femmes mariées et des mineurs, les hypothèques tacites n’existant pas; les droits de transmission et d’enregistrement, bien qu’ils se soient élevés considérablement dans ces dernières années, sont encore fort modérés. Nous sommes loin des droits, qui, en France, absorbent les revenus de trois et quatre ans d’une propriété vendue ou transmise par succession : si la tendance qui se manifeste, chez les législateurs argentins, de se rapprocher de l’exemple des pays d’Europe, d’imiter tout ce qui peut augmenter les ressources fiscales, s’accentuait, ils auraient trouvé, ainsi, le vrai moyen de ruiner et de dépeupler ce pays, où les conditions sociales sont différentes, où la terre, constituant le seul capital et le

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