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CHAP. I. — LES GRANDES CULTURES DE CÉRÉALES

principal objet d’échange, doit être, pendant de longues années, traitée, par la loi, comme une marchandise, toujours offerte sur le marché, facile à transmettre.

La loi des successions a veillé à ce que la division des grands domaines, des fiefs, que les familles pouvaient être tentées de constituer, ou que des étrangers même pourraient acquérir, au détriment des intérêts politiques du pays, fût rapide. Non seulement la division des biens patrimoniaux s’opère entre les descendants du défunt, mais l'époux survivant reçoit une part d’enfant, en dehors de sa part dans la communauté, qui est la loi absolue des sociétés conjugales. A défaut d’enfant légitime, la succession est dévolue à l’époux et aux enfants naturels, même non reconnus, protégés par la recherche de la paternité, permise, même après le décès du père.

La valeur vénale de la terre ne varie guère que par grandes zones, la proximité d’un cours d’eau, d’un village, d’une voie ferrée, l’espérance prochaine d’en voir construire une, modifient les prix de vente; il est cependant facile de donner une idée exacte de la valeur de chaque zone.

Prenons, comme point de départ, la rive occidentale de l’estuaire de la Plata, et, comme centre de rayonnement, la ville même de Buenos-Aires. Si nous tirons une ligne droite de ce point vers l’ouest, elle partagera d’abord la Province de Buenos-Aires, puis les Territoires nationaux et le désert de la pampa jusqu'aux Andes, leur limite extrême à l’ouest. Le littoral, au nord de cette ligne, est la partie la plus riche et la plus anciennement peuplée; la région Sud, moins recherchée et depuis moins longtemps, appartient à une formation géologique différente; l’humus y a moins de profondeur, le sous-sol en est moins perméable et retarde l'absorption des eaux pluviales. Le prix est donc, à distance égale, supérieur d’environ un tiers dans la région du Nord;

il faudra tenir compte de cette différence dans les prix que nous allons indiquer.

Dans le premier rayon de cinq lieues, en partant de la ville de Buenos-Aires, la terre, nue, occupée généralement par les Basques, qui fournissent le lait à la ville, et par la petite culture, se vend facilement de 800 à 1.800 francs l’hectare : tous les aménagements, bâtisses, clôtures se comptent à part.

En s’éloignant de cinq lieues encore, on obtient les mêmes terres à 600 francs l'hectare; elles sont divisées et employées de la même façon ; c'est la région des fermes, chacras , de pan llevar destinées à fournir le pain, d’après l’ancienne destinée indiquée dans les lois espagnoles, les plus grandes ont de six cents à mille hectares.

Dans le rayon suivant, de dix à vingt lieues, les grandes propriétés abondent, c’est la région où l’élevage du mouton domine. La terre vaut de 10 à 500 francs l’hectare, se loue généralement par lots de deux cents hectares, surface nécessaire à l’entretien d’un troupeau de quinze cents têtes. Le prix de location annuelle varie de 10 à 25 francs l’hectare, pour le terrain nu; il est un peu plus élevé si le locataire est un agriculteur; le propriétaire suppose que le mouton améliore sa terre, que la culture l’épuise.

Au delà de vingt lieues, sauf à proximité des lignes de chemins de fer de l'Ouest et du Sud, la culture disparaît, le terrain tout entier y est consacré à l’élevage du mouton, auquel, peu à peu, le gros bétail cède la place. Les prix de ces terrains sont beaucoup au-dessous des précédents, ils ne se vendent ou ne se louent que par lieues de deux mille sept cents hectares ou fractions de lieues carrées. Les uns ne peuvent admettre que du gros bétail, d’autres, une proportion plus ou moins considérable de moutons, tous se prêtent également à l’agriculture; mais leur éloignement renchérit la main-d’œuvre, le transport des machines et des produits : ils

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ne sont desservis ni arrosés par aucun cours d’eau, ne peuvent compter que sur les voies ferrées et l'abaissement de leurs tarifs pour voir la population nouvelle des agriculteurs les rechercher. Pour les bergeries, on loue 20.0U0 francs par lieue, et, pour le gros bétail, 6.000, soit de 10 francs à 2 fr. 50 l’hectare; le prix de vente varie entre 100.000 et 250.000 fr. par lieue, soit entre 40 et 100 francs l’hectare, suivant que le terrain se prête à l’un ou à l’autre élevage. Le pasteur ou le métayer doit, dans ces terrains, construire, lui-même, son abri, faire les installations nécessaires; aussi, la première condition requise d’un colon est de savoir mettre debout les étais et rejoindre les légères charpentes de son logis, tresser le chaume du toit et pétrir la boue des murs de pisé.

Si nous sortons des limites de la Province de Buenos- Aires, privilégiée entre toutes, en raison du développement déjà ancien de ses voies de communication et de ses établissements de crédit, et de toutes les autres institutions sociales qui dénotent un état de civilisation européenne, les prix que nous rencontrons sont tout différents, et s’abaissent rapidement. Cependant la Province de Santa-Fé, qui la continue au nord et suit la rive du Parana d’aval en amont, et la Province d’Entrerios, dont les terres fertiles, d’alluvions modernes, sont enveloppées par le cours du Parana et de l’Uruguay, ont participé, dans ces dernières années, plus que les autres au grand mouvement de hausse de tous les terrains en général. Laissons de côté les régions, relativement peu considérables, occupées par les colonies agricoles, que nous avons décrites: la concession inoccupée de vingt-cinq hectares de terres vierges y vaut, en général, 1.000 francs, soit 40 francs l’hectare, les frais de mise en culture en doublent le prix; les terres cultivées, plantées, bâties, atteignent des prix tout différents, qu’il est difficile de fixer; on estime cependant à 20.000 francs chaque ferme de quatre concessions soit cent

T. II

hectares en exploitation. Dans les domaines assez rapprochés des colonies pour que l’on puisse entrevoir qu’elles s’y étendront, dans un avenir plus ou moins rapproché, la lieue, qui valait, il y a quatre ou cinq ans, 30,000 francs, en vaut aujourd’hui de ISO à 300,000. Les futurs colons devront payer plus de 100 francs l’hectare les concessions aue les particuliers se proposent de leur vendre»

Si l’on sort de ces zones, et que l’on pénètre dans les autres Provinces de la République, sur la limite de la pampa et le long des contreforts des Andes, sauf autour des villes ou dans les vallées artificiellement irriguées, et dans les régions propres à la culture de la canne à sucre, la terre se vendait, il y a quatre ans, depuis 15.000 francs jusqu’au prix infime de 500 francs la lieue. Il n’en est plus de même aujourd’hui, l’on peut dire qu’il n’y a plus, dans la République, de terres au-dessous du prix de 5.000 piastres, soit 20.000 francs la lieue.

Au delà de ces régions, au sud et au nord, aux confins de la République, s’étendent de vastes territoires sur lesquels aucun des Etats confédérés ne peut réclamer de droits, dont la vente appartient à l’autorité fédérale. C’est là que l’on pourra expérimenter les meilleurs systèmes de colonisation et d’appropriation des terres publiques. Le champ de ces expériences futures, ouvert aux générations du siècle prochain est vaste; il comprend, au sud, les vingt-cinq mille lieues de pampas, les vingt mille lieues du territoire patagonien avec un développement de deux mille kilomètres de côtes sur l’Océan Atlantique, régions aujourd’hui absolument désertes, mais accessibles au travail civilisateur, et s’étendant du 35° degré au 55° degré de latitude sud, entrecoupées de ileuves, qui courent parallèlement, en droite ligne, des Andes à la mer.

Enfin, il embrasse au nord de la République, le territoire inter-

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tropical du Grand-Chaco, d’une étendue de dix mille lieues carrées, défendu encore par les Tobas, dont le dernier crime a été la mort du savant explorateur français, le docteur Crevaux, et le territoire célèbre des Missions, où la trace des villages abandonnés, depuis le départ des jésuites, disparaît chaque jour davantage, sons la frondaison luxuriante des jardins redevenus forêts impénétrables.

Aucun système scientitique d’appropriation de ces terrains n'a été, encore, mis en pratique par l’Etat, possesseur de ces domaines : une seule fois, pour subvenir aux frais de l’expédition contre les Indiens, entreprise en 1877, terminée par leur destruction complète, en 1881, il en a aliéné, d’un coup, cinq mille cinq cents lieues carrées au prix uniforme de 2.000 fr. la lieue, soit 0 fr. 80 l'hectare.

Cette région, qui équivaut à cinquante départements de France, eût pu être mieux employée et distribuée. Faite dans ces conditions, l’aliénation de ces terres a plutôt fermé qu’ouvert, à la population laborieuse, les terres quelle demande : aucune création n’y a encore été tentée; le paysan redoute le voisinage de* grands feudataircs qui se sont découpé des fiefs de cent lieues carrées dans ces déserts; faute d'autre emploi, ces terres ont fourni un aliment puissant à la spéculation.

Elle seule s’en est emparée et s’en occupe; des acheteurs, qui ne les ont pas visitées, les acquièrent pour les transmettre à d’autres qui ne les connaissent pas; les cartes cadastrales, dressées au jugé, par des arpenteurs, mal rétribués pour cette énorme besogne, passent de main en main ; l'heureux acquéreur peut y contempler un carré tracé sur papier hlanc, où son imagination voit se développer de fertiles vallons et des collines élevées,

où, près d’un ruisseau qu’il entend murmurer, il se bâtit en rêve un château à la mode d’Espagne : le lendemain, son caprice ayant changé, il revend son carré, avec profit, pour en racheter d’autres, qu’il contemple de nouveau avec la même satisfaction. A courir ainsi de main en main, la terre augmente de prix, sans changer de valeur, les ambitieux sans argent et les moutons de Panurge grossissent, en route, le bataillon des spéculateurs, le crédit est facile, quiconque peut en espérer un peu en réclame sa grosse part, engageant sans trembler sa signature pour posséder le titre de propriété d’un de ces petits carrés, si charmants à contempler sur le carte, qu’il perdra bientôt l’espoir de fouler du pied, — c’est si loin ! — et peut-être même d’arriver à payer, c’est si pénible !

Cependant quelques habitants laborieux viennent peu à peu tenter des expériences dans ces vastes territoires, on dit qu’ils sont déjà au nombre de 30,000, répandus sur une surface à peu près grande comme la France.

A côté de ces acheteurs, soutenus par l’espoir d’une plusvalue persistante, qui ne sont ni pasteurs ni cultivateurs, et de ces quelques habitants, viennent prendre rang des sociétés formées en Angleterre et en Belgique. Ce n’est pas là un fait nouveau. Les landlords anglais ont tenté, déjà, au Canada, en Australie et aux États-Unis, ces placements sages. Eclairés par ce précepte, proclamé par Stuart-Mill, confirmé par l’expérience de ce siècle qu’il n’y a pas de meilleur placement de capitaux que l’acquisition de terres dans les pays nouveaux, effrayés par la diminution des revenus des domaines en Europe, ils font, à travers l’Océan, une de ces opérations d’arbitrage que les financiers réalisent, journellement, sur les valeurs mobilières.

Pourquoi la France n’en est-elle pas encore à se préoccuper de l’avancement vertigineux des fortunes exotiques, réalisé depuis vingt ans, qui modifient si profondément les conditions

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de la vie dans le vieux monde, en déterminent le renchérissement, en même temps qu’elles placent dans des conditions d’infériorité la terre, divisée à l’infini et condamnée à la culture routinière, ruinée par la culture extensive?

Le désarroi est, aujourd’hui, dans les vieilles sociétés de travailleurs, où l’on sent comme une vague conviction, qui se généralise, que les conditions de l’effort humain sont bouleversées, au profit de la solidarité productrice du monde entier. Il entre, dans l'alimentation d’un Français, d’un Anglais ou d’un Allemand, àquelque condition qu’il appartienne, des éléments similaires de provenances tellement diverses, qu’il essaierait vainement d’en découvrir l’origine ; tous les pays concourent, à l’envi, à s’emparer de tous les marchés de consommation ; le maraîcher, qui est à votre porte, cultive des fruits et des légumes qu’il ne peut vous vendre au prix de ceux qui encombrent le marché, qui ont fait deux cents lieues pour y parvenir, dont le prix est grossi de frais multiples de transport et de nombreux intermédiaires. Londres reçoit les fruits de la banlieue de Paris, les Parisiens ceux des régions méridionales, qui, elles-mêmes, consomment ceux de Naples; pendant que Naples recourt aux fruits algériens. Le produit des cultures dépendait, autrefois, des procédés locaux et traditionnels, il dépend de l’application de procédés scientifiques.

L’élément primordial n’est plus le travail, c’est le climat et le prix de la terre, aujourd’hui qu’il n’y a plus de pays éloigné, que l’industrie des transports a tellement bouleversé l’ordre et la valeur des productions agricoles, que, sur le globe, il n’y a plus nulle part de saison spéciale pour aucune, que les circonstances locales n’ont plus aucune influence sur les prix.

L’agriculteur, effraye, ne sachant ni quoi accuser, ni qui implorer, fuit le champ qui ne peut plus le nourrir, émigre vers les villes, pour y exercer un état mal appris ou

y chercher un salaire; il y trouve une vie difficile, pleine de déceptions et de privations ; il sait bien qu'il fait fausse route. La science sociale le lui prouve théoriquement. Son expérience le lui démontre mieux encore. Ce que rien ne lui indique, c’est cette grande et belle route de l’Océan, au delà duquel s’étendent tant de vastes pays, où chacun peut choisir sa place au soleil, sentir sous ses pieds une terre à lui, conquise par son travail, fertilisée par ses efforts; où il trouve, sans en prendre souci, la solution du problème de la vie ; d’où, reportant sa pensée vers la patrie lointaine, il jouit de cette satisfaction, que les Français ignorent, de travailler pour elle en même temps que pour lui, de conquérir un coin de terre à son influence, répandant, autour, les idées qui émanent d’elle, l’usage de sa langue, la connaissance de ses productions littéraires et scientifiques, dans l’ordre matériel, ouvrant un nouveau débouché aux produits de son industrie, un nouveau champ que son commerce pourra exploiter.

Cette conquête du globe par le prolétaire est la grande destinée de notre siècle. Cette œuvre isolée des individus, ces efforts personnels auront des résultats plus prompts que les conquêtes ou les protectorats à main armée. C’est le devoir de la science sociale de les diriger, en étudiant les mœurs locales, les conditions économiques de tous les pays où ils ont chance de réussir, en donnant la loi spéciale de cette évolution moderne dans chaque région du globe.

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