CHAI*. III
Germes que Santiago doit la création, même l'idée de la création de l’industrie sucrière.
11 y a huit ans, on trouvait quelques tiges de canne à sucre dans les jardins de Santiago, personne ne s’occupait de cette culture, et ne songeait qu’elle pût devenir iudustrielle. L’exemple de Tucuman n’avait été d’aucune utilité. On supposait que cette Province voisine devait son succès à ses irrigations, que le pays de la sécheresse était, d’avance, déshérité.
RL Saint-Germes, qui, depuis des années, avait introduit à Santiago l’industrie de la minoterie, et, en offrant à la culture un débouché, déterminé les habitants à semer du blé, pensa, non sans raison, que la canne à sucre y prospérerait aussi bien qu’à Tucuman; il eut la témérité d’entreprendre cette culture nouvelle et la construction d’une petite usine.
Le succès fut tel, le nombre des planteurs augmenta si rapidement, qu’à côté de la petite usine, il fallut en construire une grande : ce qu'il fit. Eu ce moment, il élabore, du d5 mai au 1er septembre, plus de deux millions de kilos de sucre, et, pendant le reste de l’année, deux pipes d’alcool par jour. Des Anglais, qui voudraient acheter le tout, usines, plantations déjà faites, terrains défrichés, irrigations, et sept lieues de forêt, qui fournissent, à l’usine, le bois qu’elle consomme, parlent déjà d’un prix de 10 millions de francs! Yoilà ce que rapportent, en Amérique, l’intelligence et le travail de nos compatriotes !
Décrire le travail et l’usine, serait reprendre ce que nous avons vu déjà à Tucuman. Ce qu’un Français a réalisé à Tucuman, un autre l’a fait à Santiago. Des efforts du même ordre ont donné des résultats similaires.
Après la visite à celte usine, nous en avons voulu voir une autre, pour pouvoir comparer les résultats, obtenus par un créole, à ceux obtenus par nos compatriotes.
Pour nous y rendre, il nous a fallu passer à gué le rio Dulce, quia plus d'un kilomètre de large, et traverser quatre lieues de forêt : promenade à cheval, en somme, fort agréable qui serait atroce faite en voiture, élant donnée la poussière que l’on soulève.
Cette région offre l'avantage qu’un canal d’irrigation h traverse, le long duquel, sous bois, sans même se donner la peine de défricher complètement, des colons s’échelonnent. Ils peuvent, à tour de rôle, emprunter l’eau du canal, en couvrir leurs terres, produire des blés, du maïs, de la luzerne, presque à l’ombre de la forêt, dans d’étroites clairières ; d’autres, dans des recoins défrichés, produisent de la canne, qu’ils vendent à l’usine où nous allons. Peut-être, à première vue, avons-nous été sévères pour cette pauvre province. Un ruisseau suffit à nous montrer ce qu’elle peut produire, là où il coule; sa fertilité est donc bien réelle, les arbres qui la couvrent en donnent la preuve, mais l'eau seule pourra aider 1 homme à faire sortir du sol les produits qui lui sont nécessaires et qui peuvent payer ses peines.
La plantation où nous arrivons et l’usine s’annoncent par une agglomération épaisse de huttes de chaume en désordre, la rancheria , que l’on trouve à peu près partout, qui donne une triste idée de l’état matériel et moral des pauvres travailleurs qui y vivent.
La plantation est fort belle et s’étend sur un front de deux lieues, sans grande profondeur; enveloppée par un double canal d’irrigation, elle élève ses tiges, au-dessus de la taille d'un homme. Le travail delà fabrication s’y fait, à peu près, comme partout, et, à peu près comme partout, c’est un directeur français qui la conduit.
Santiago, où je rentre, la journée faite, pour en partir le lendemain, offre peu d’attraits. Je dois dire cependant que j’y suis arrivé avec de nombreuses préventions contre son sol, son climat, l'avenir de sa population, et que je la quitte
Eglise en ruines dans les Missions. (Voir page 580.)
les ayant perdues presque toutes. Ce ne sera jamais un centre social très actif, mais, avec le temps et l’eau, un pays de production qui pourra soutenir la comparaison avec beaucoup d’autres.
Le retour se fait de Santiago à Rosario, de jour et de nuit, comme il s’est fait à l’aller, à travers le même paysage rude. Brûlons la forêt, les salines, les stations et les buffets , les déjeuners et les dîners, terminés par l'éternelle pâte de coing et le faux fromage de Tafi ; jetons un coup d’œil d’ensemble sur Cordoba, brûlons la pampa, de nuit encore, en sleeping car, où l’on dort parfaitement et arrivons à l’aube au Rosario, que nous n’avons fait que traverser à l’aller.
Rosario est la seconde ville de la République Argentine. Serait-ce une raison pour s’y arrêter longtemps? On pourrait le croire à consulter les statistiques, si ici plus qu’aillcurs il ne fallait se méfier des statistiques; ce n’est pas qu’elles soient mensongères; mais des tonnes et des mètres cubes, même accumulés par millions, ne sauraient suffire à faire le charme d’un séjour : il faut quelque chose de plus.
Rosario, que l’on y arrive par la ligne de Cordoba, qui nous amène, ou par celle de Buenos-Aires, ou par la voie fluviale du Parana, fait, de tous côtés, la même impression de ville très agitée par le trafic, et en plein développement : elle forme, en réalité, une sorte de triangle qui reçoit la vie par ses trois côtés.
A quatre-vingts lieues de l’embouchure du Parana, dans la Plata, à cent cinquante lieues de la mer, Rosario est un port, où les vapeurs transatlantiques abondent, où la navigation fluviale a sa station principale. Tête de ligne des voies ferrées, qui se dirigent vers les Andes et vers les limites
T. II
extrêmes de la République, Rosario sera avant peu le point d’aboutissement de tout le commerce du Chili, du Pérou et de la Bolivie. Ajoutons, à cela, que c’est le centre des pays de cultures, le grenier à blé de l’Amérique du Sud.
Ce sont là de grandes destinées. Le présent sufiit à donner au transit des charrettes une activité aussi grande que celle de Buenos-Aires, à la rive et à toutes les rues une agitation toute commerciale, qui en fait bien la sœur cadette de celle-ci.
Rosario se distingue des autres villes de la République par un trait de caractère qui lui est particulier : elle est la seule ville importante de la République qui ne soit pas capitale d’un État.
Tout en étant aujourd’hui, la ville principale de la Province de Santa-Fé, elle n’en est pas la capitale: Santa-Fé, de création plus ancienne qu’elle, est une ville historique, Rosario une ville commerciale. A Santa-Fé, une société s’est constituée à l’époque coloniale, s’est développée peu à peu: les pouvoirs publics y ont toujours résidé. Rosario, comme ville commerciale, est quelque chose de particulier dans ce genre : c’est une ville succursale. Les grandes maisons, les grandes banques de Buenos-Aires ont, pour les nécessités de leur commerce, plus tard les grandes industries de l’intérieur ont, pour les nécessités de leur transit, créé à Rosario des succursales ; or, pour une succursale un employé suffit. L’heure du succès vient, l’employé gagne en importance, tous les employés, qui sont aussi venus, détachés en avantgarde, font comme lui. Gela constitue une agglomération, non une société ni une ville.
Il n’y a pas de société indigène : mais seulement des étrangers parlant toutes les langues. Qu’eu résulte-t-il? C’est que les réunions sociales et les lieux de réunion.sontinconnus, quelques familles, qui sont venues, peu à peu, s’installer, ne suffisent pas à former un groupe, et, conséquence fatale, les employés de la première heure restent célibataires.
Rosario est, donc, une ville de célibataires, comme Cordoba est une ville de religieux. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de femmes dans la société très aristocratique de la première, mais elles sont plus ou moins béates ; cela ne veut pas dire non plus que, dans la société très démocratique de la seconde, il n’y ait pas de jeunes fdles, qu’il ne s’y fasse pas, de loin en loin, des mariages, qu'il n’y naisse pas d’enfants, non : mais la femme et le salon qu’elle préside manquant, les célibataires, qui font masse, sont réduits, pour se donner l’illusion d’une société, à se réunir le soir dans des cafés, où, faute d’artistes de profession, ils font, eux-mêmes, de la musique d’amateurs, et tuent le temps comme ils peuvent.
Le jour, leurs occupations les absorbent. Importation, exportation, transit, cela suffit, parait-il, à remplir la vie; quand on a passé le jour à étudier des échantillons de blé et de sucre, à communiquer scs impressions par le câble, à recevoir celles du monde entier, on peut se coucher content, dans le célibat.
Un jour, donc, dans cette ville d’affaires, pour qui n’y a pas d’affaires, est déjà long à passer. Il y a bien un théâtre, l’Olympo, aux vastes proportions, mais il est fermé le plus souvent; cependant, Sarah Bernhardt y a donné, en 188G, quelques représentations ; ce peuple de marchands a su payer de hauts prix les jouissances de l’art.
Ce que 1 on paye aussi un prix élevé, dans ce coin prospère de la République, c’est la terre. U y a dix ans encore, ce qui était hors de la Province de Buenos-Aires, même sa voisine, était négligé et sans valeur marchande : aujourd’hui, Santa- Fé occupe un rang, à peu près égal, à celui de cette voisine. C’est le pays des cultures, que nous avons décrit déjà. Le vapeur qui doit nous emmener vers les régions du Nord, du Chaco et des Missions, fait mugir sa sirène, hâtons-nous vers le rivage.
Nous n’en n’avons pas fini, avec les régions qui produisent la canne à sucre.
Tucuman tient bien le premier rang, avec ses trente-huit usines répandues sur un petit territoire très fertile et très cultivé; Santiago, le second, avec huit usines, éparses sur un territoire plus vaste, moins arrosé et moins facilement cultivable. Mais cette industrie n’a pas encore pris possession du domaine, qui doit être le sien, elle ne fournit encore, à la consommation locale, que la moitié de ce qu’elle exige déjà, et bien qu’elle augmente, chaque année, sa production, elle ne dépasse pas encore la moitié d’une consommation, qui, chaque année, s’accroît plus vite encore.
Le temps est proche où d’autres régions pousseront avec activité la concurrence qu’elles ont entreprise, déjà, contre Tucuman et Santiago.
Pour prendre les choses au point où elles en sont aujourd’hui, disons que Tucuman conservera longtemps sa suprématie, parce qu’elle la doit surtout à l’effort, fait pour la lui assurer, jusqu’ici, par les capitaux et le crédit. Les trente-huit usines représentent, au bas mot, une valeur de cent millions, dépensés depuis dix ans, qui, nécessairement, ont encouragé le planteur à augmenter chaque année leurs cultures.
A Santiago, l’effort n’a pas été aussi puissant ; de plus, le sol, moins arrosé, ne se prêtait pas, sans préparation, à la création de nombreuses usines : elle en possède huit, il semble que ce soit trop; déjà, quelques-unes, si elles ne sont pas fermées, n’en valent guère mieux.
Le grand obstacle au développement de cette industrie dans ces deux provinces, c’est moins le climat, qui n’est pas, lout à fait, celui qu’exige la canne à sucre, que le prix des transports.
Rappelons, en effet, ce que nous avons dit déjà de Buenos- Aires, centre commercial et financier, à la fois centre de rayonnement et centre d’attraction. Les producteurs de sucre, qui pourraient se dispenser d’aller si loin chercher un marché de consommation, ne peuvent éviter d’y rechercher les éléments de crédit, dont ils ontbesoin; les crédits ouverts veulent être gagés et largement rétribués : les capitaux ne se contentent pas des intérêts qu'ils gagnent, régulièrement, par ce placement, ils veulent les grossir de commissions de consignation, magasinage, vente, ducroire, etc., les capitalistes, pour se les assurer, exigent que les produits de la région sucrière viennent aboutir dans leurs magasins, aussitôt la récolte faite, quitte à leur faire entreprendre, de nouveau, un long voyage, par les mêmes voies, pour retrouver le consommateur.
C’est là ce qui impose au producteur un prélèvement ruineux. Il a toujours besoin d’avances, et il tombe toujours dans la même erreur, qui lui coûte, en transport seulement, quarante-trois centavos par arrobe de vingt-cinq livres, de Tucuman à Buenos-Aires, où cette arrobe de sucre se vend 2 piastres au maximum.
Ajoutons à cela le prix des transports payés depuis le littoral jusqu’à l’usine, pour tout le matériel, lors de son installation, et l’on comprendra contre quelles difficultés l’industrie sucrière des Provinces intérieures a à lutter, pourquoi elle est si peu prospère, malgré l’étendue du marché qui s’ouvre à son exploitation, et quelle ne peut encore satisfaire.
Un usinier de Santiago del Eslero, nous démontrait, avec preuves à l’appui, qu’ayant entrepris la construction de son usine, avant que le chemin de fer eût relié la station Frias à Santiago, il avait dû charger son matériel, à cette station, sur des charrettes, pour lui faire faire le voyage de cent soixante-douze kilomètres qui séparent ces deux points. 11 lui fallut, pour cela, acheter une troupe de cinq cents
mules, autant de bœufs, construire des chariots spéciaux, employer six mois à ces transports, qui lui coûtèrent, tout compte fait, depuis Rosario, port de débarquement, jusqu’à son usine, tout près de 100,000 piastres, doublant ainsi le prix d’achat.
Tous ceux qui ont construit à Tucuman, avant l’arrivée du chemin de fer, ont eu à solder les mêmes dépenses.
Aussi, la plupart des usiniers sont ils découragés et beaucoup lamentent leur grandeur, qui les attache si loin du rivage.
Par contre, les régions, bordant les grands fleuves, semblent-elles promises à un avenir plus facilement fécond : leur éloignement du centre financier n’est ni moindre, ni plus grand, mais le fleuve les rapproche.
C’est vers ces régions, dénommées, sur la rive occidentale du Parana, le Cran Chaco, sur la rive orientale, Province de Corrientes, et sur la rive supérieure du haut Fleuve, le Territoire des Missions, que seront, dans un avenir prochain, les vrais centres prospères de l’industrie sucrière.
Le port du Rosario, où nous sommes, d’où nous allons entreprendre la navigation, assez longue, qui nous mènera vers ces contrées, témoigne déjà de leur activité.
Il y a dix ans, que des vapeurs transocéaniques le relient an Havre, à Liverpool, et à Glasgow. Une compagnie française, la première, celle des Chargeurs réunis, eut l’idée féconde de construire, pour les voyages directs, sans transbordement, une flotte spéciale, pouvant remonter les fleuves, jusqu’au point, que la nature indiquait comme le centre du transit, Rosario, situé à quatre-vingts lieues de l’embouchure du Parana, dans l’estuaire de la Plata, à cent soixante lieues de celle de la Plata, dans la mer.
Toutes les prévisions, depuis, ont été dépassées; ce port fluvial du Rosario est encombré de steamers de fort tonnage ; sans faire une concurrence dangereuse à celui de Buenos- Aires, il en est déjà une succursale des plus importantes. Il ne lui manque, pour être un port au niveau de ses destinées, que la réalisation des projets de bassins et de digues, depuis longtemps promis et réclamés.
Devant la ville, le Parana, comme pour marquer le place de cette station, fait un coude : le bras principal a à peu près trois kilomètres de large, jusqu’à la première île ; pour atteindre l'autre rive, qui est celle de la Province d’Entrerios, il faut la chercher à vingt lieues.
La plus importante des lignes de steamer qui remontent le fleuve est le Lloyd argentin, dont la flotte, importante, vient d’être absorbée par la grande Compagnie la Platense, qui, de française quelle était, est devenue écossaise, en 1886, et a pris, depuis, une importance imprévue de tout le monde, sous la direction de MM. A. Denny and C° de Glasgow, qui étaient déjà les maîtres de la navigation du grand fleuve de Birmanie, l’Irraoudy.
Quelques-uns des steamers de cette Compagnie, le San- Martin , par exemple, sont fort beaux, éclairés à la lumière électrique et aménagés pour rendre des plus agréables un voyage qui est une promenade.
On ne remonte pas le fleuve avec rapidité; à chaque escale, on perd beaucoup de temps. Le voyage est, il faut le confesser, monotone. Le fleuve est grand, vaste, les horizons sont sans limites ; c’est précisément ce qui donne à ses aspects une monotonie désespérante : les rives sont trop loin ; c’est seulement dans les moments, forts rares, où l’on en suit une, que le paysage, ayant un fond et un cadre, prend un relief qui le fait admirer, en vous rappelant l’immcnsilé majestueuse du cours d’eau.
Cette immensité, par elle-même, ne se laisse pas per-
cevoir; ce que l’on voit, ce sont des îles basses, couvertes souvent d’une maigre végétation, et des eaux plaies. Oui, l’eau, ce fluide qui, d’après les physiciens, cherche toujours son niveau, qui ne saurait affecter d’autre aspect que celui d’une surface nivelée, l’eau a cependant plus ou moins de platitude et de relief. Ici, le relief manque, l'eau est vraiment plate. Quelquefois, le fleuve s’étend, c’est-à-dire que le bras, que l’on suit, cesse d’être borné par deux îles plus ou moins éloignées; il forme alors une plaine, ce que les marins appellent une ccincha (une esplanade) immense : il semble que l’on entre dans un grand lac dont on distingue à peine les rives dans un lointain nébuleux. Les jours de vent, ces canchas sont très dangereuses, surtout pour les petites embarcations. De loin en loin, on rencontre des goélettes, qui donnent, alors, au paysage la vie qui lui manque; leur mâture est extraordinairement élevée, afin de dépasser les arbres, de recevoir tout le vent par-dessus les obstacles; elles ont, presque toujours, toutes voiles dehors, ce qui leur donne un port majestueux, et sur le paysage une valeur d’autant plus grande que celui-ci est plus plat ; elles forment à la fois relief et point de vue, on les distingue facilement de plusieurs lieues, découpant sur le fond du ciel leur silhouette imposante ; elles portent des chargements do marchandises de provenance européenne, et descendent avec des bois, des cuirs ou des oranges, produits des pays du haut du fleuve.
A bord, l’entrain est grand. Ces tableaux, un peu gris, sont nouveaux pour les nombreux touristes des deux sexes. Tous les âges semblent disposés à se divertir à l’unisson. Le salon se prête aux grandes réunions : la température est douce, les dispositions bonnes, le piano supportable; on commence par des chansons et l’on finit par des danses.
La cuisine est un mélange cosmopolite où l huile espa-
gnole dore, sans les embaumer, des fritures italiennes, le tout, arrosé d’un vin, venu de Bordeaux, que l’émigration au delà des mers a légèrement aigri; mais le commandant est un homme charmant, qui comble d’œufs à la coque ceux que la cuisine, trop savante, effraye.
L’escale principale est la ville de Parana. Parana était, autrefois, la capitale de la République; elle est redevenue celle de la Province d’Enlrerios. Elle a eu son heure de grandeur; son histoire sociale tient dans ce fait, qu’après avoir installé l’éclairage au gaz, elle y a renoncé, ce progrès lui paraissant en disproportion avec son importance diminuée.
Ce qu’elle n’a pas perdu, c’est son aspect pittoresque. Le pays accidenté présente, de tous côtés, des points de vue, d’autant plus agréables à noter, que, dans cette partie de l’Amérique du Sud, la platitude est la règle de la nature. Il y a même, à Parana, une végétation arborescente naturelle, ce qui suffit à la distinguer des régions pampéennes. La ville, bien qu’elle ait perdu sa gloire passée, semble à la veille d’en reconquérir une partie, en redevenant capitale de Province et tête de ligne du chemin de fer qui traversera l’Entre-Rios. Un tramway réunit le port à la ville, en suivant une chaussée prise sur la falaise.
Après avoir quitté Parana, la navigation suit plus constamment la rive occidentale Est, celle d’Entre-Rios ; les stations sont sans importance, simples points d’échange de correspondances, jusqu’à ce que, passant les limites de cette Province, pour longer celle de Corrientes, on fasse escale devant quelques villes, que, du reste, l’on ne distingue pas, Bcdla-Vista et Goya.
C’est de celles-ci que partent, les steamers locaux qui traversent le fleuve et desservent l’autre rive, celle du Chaco, située à quatre lieues de là.
Les régions qui bordent les deux rives ne se ressemblent guère. La* Province de Corrientes a une existence ancienne,
son climat est, à peu près, celui du Paraguay, la langue que l’on y parle est le guarani, que les jésuites avaient classée comme langue universelle, parce qu’ils l’ont trouvée dans toutes les parties centrales de l’Amérique, où ils ont établi des missions, jusqu’aux Antilles. Les indigènes, que les Espagnols trouvèrent là, avaient, déjà, quelques notions de culture, une grande douceur de mœurs ; ils se mélangèrent, rapidement, avec eux; il est, aujourd’hui, difficile do trouver une famille, qui ne compte pas dans ses ancêtres quelque Guarani. Nous retrouverons les restes de ce peuple aimable et doux en pénétrant dans les Missions.
Sur l’autre rive, c’est autre chose. Le Chaco semble avoir été, avant la conquête, le pays de refuge de toutes les races insoumises, repoussées parles Espagnols et les colons ; la race qui domine est celle des Tobas, dont les ramifications s’étendent jusqu’en Bolivie, à travers d’immenses territoires. Leur dernier crime est le meurtre de notre compatriote, le docteur Crevaux, en 1882. Cette fin douloureuse d’un homme d’une énergie rare semble avoir augmenté, plutôt que diminué, l’ardeur dos explorateurs. Deux Français, en ce moment, ont entrepris, chacun de son côté, des explorations; espérons qu’ils en rapporteront autre chose que ce que racontent trop souvent ceux qui viennent de loin.
Ce que les Français entreprennent aussi, sur la rive, et avec un succès plus tangible, c’est la colonisation du littoral de cette contrée.
Une première colonie y fut créée, par une entreprise française, sur le rio de Qro, en 1876; elle ne réussit pas, malgré ses efforts, ses capitaux et l’énergie des hommes qui la dirigeaient. Elle dévora cinq cent mille francs ; mais elle montra la route; aujourd’hui, tout le littoral du Chaco, depuis ce
point jusqu'aux limites argentines, à Formosa, en face de l’Assomption du Paraguay, se couvre de plantations de canne; nos compatriotes y occupent un très bon rang.
. L’usine à sucre et la plantation la plus importante ont été créées par deux Français, M. Andrieu et M. Barraud; elle est connue sous le nom de Colonie Ocampo, du nom de son propriétaire, M. Manuel Ocampo Samanès, qui a dépensé dix millions à tirer ce pays de la barbarie, à installer des familles européennes, des usines à sucre, des sucreries, des exploitations de bois, un chemin de fer, le premier village et la première église; ce sont des usines françaises qui ont fourni ce matériel important.
Nous ne saurions passer si près de cette grande création sans nous y arrêter.
A l’époque, où une tentative de colonisation se faisait là, en 1878, où s’élève aujourd’hui une colonie prospère, le terrain était occupé par une tribu d’indiens Moscovis. Le Gouvernement national avait concédé, sous certaines conditions, assez onéreuses, une superficie de huit cents kilomètres carrés, à quatre-vingt-dix kilomètres au nord de la Province de Santa-Fé, sur la rive droite du Parana-Mini, parallèle au Parana, dont il est un bras navigable, et qu’un canal naturel, le Natiucito, réunit au grand Parana, vis-à-vis de Bella Vista.
L’aspect général du pays est celui d’une vaste prairie occupée par des graminées, et de grands îlots de futaies. Le sol est d’alluvions récentes, le sous-sol argilo-ferrugincux; l’humus a trente centimètres d’épaisseur, le sous-sol, peu perméable, défie les plus longues sécheresses et dispense d’irrigations.
Après dix ans, elle possède mille sept cents hectares de canne à sucre, dont chacune a coûté 100 piastres à mettre en culture, produisant près de 20 millions de kilos récoltés, dont on extrait un million trois cent soixante-quinze mille kilos de sucre, préparé par une usine de premier ordre, fourni par la
société de Fives-Lille. Son exploitation est desservie par une véritable flotille de vapeurs et de voiliers, par un chemin de fer Decauville de vingt-cinq kilomètres de voie fixe et douze de voie mobile.
La population de la colonie est, aujourd’hui, de trois mille âmes, parmi lesquels les Français dominent.
La colonie Ocampo est la plus importante mais non pas la seule située dans le Gran Chaco argentin, où se sont créées, peu à peu, celles de las Toscas, Florencia, Resistencia, Reconquisfa, Avellaneda; toutes placées sur la rive, communiquent entre elles par le Parana, mais, faute d’avoir pu disposer de capitaux aussi considérables que ceux emjlloyés par les créateurs de Villa Ocampo, elles végètent encore dans une enfance plus laborieuse, tout en ayant devant elles un avenir aussi vaste. Elles travaillent toutes dans leur isolement, ont, entre elles, des pensées communes, mais aucun autre lien que le lien idéal d’une autorité difficile à percevoir, concentrée entre les mains du gouverneur du Chaco.
Leur centre de ravitaillement est Corrientes, capitale de la Province de ce nom, située sur la rive orientale du Parana, ville ancienne qui est restée vieille ville, en dehors du mouvement de progrès, qui embrasse toutes les régions de la République Argentine.
On y débarque à la vieille mode, dans des canots qui ressemblent fort aux pirogues, que les Guaranis employaient, au même lieu, avant la découverte. La population, sans en excepter les riches propriétaires et les fonctionnaires, vit en plein air à la mode des pays chauds, risquant au dehors le négligé des intérieurs. La rue n’est pas pavée, elle est garnie d’un sable épais ; on se laisse volontiers aller à la traverser
pieds nus — celte manière exotique d’être eu pantoufles. — Les riches habitantes et les pauvres ne se privent guère de s’installer sur le seuil de leurs demeures, dans le costume que le style noble des alexandrins appelle
le simple appareil D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil !
De fait, ce sont des beautés, et des beautés dormeuses, se réveillant, à la fraîche, d'une longue nuit passée, le plus souvent, sur un lit de camp, tiré au milieu du patio, pour reprendre ce repos à l’heure de la sieste.
Les femmes, s’occupent à broder ou à tisser la dentelle, à préparer ainsi des garnitures de chemises. Le point en est élégant, fait pour être montré. On le montre; une chair, aux tons chauds, apparaît, au travers des mailles, et fait ressortir les reflets bronzés de l’une, l’élégant dessin de l’autre.
Je me souviens d’être arrivé un dimanche à Corrientes. J’étais muni de lettres pour les plus hauts fonctionnaires de la Province, j’avais le désir de les rencontrer.
— « Le gouverneur, me dit-on, est sûrement au cirque de combats de coqs ( el rehidero de ga/los ).
J'aurais dû le supposer, je pris le parti de m’y rendre. 11 y était, en effet, son coq sous le bras, tous les sénateurs et députés aussi, et, tous, leur coq sous le bras, pariant et buvant, à la ronde, des verres de porto et une liqueur locale, très fine, appelée « cana du Paraguay ». Tout ce monde était en famille; je n’eus garde de les troubler.
Corrientes, est destinée à un avenir, peut-être, aussi important que Rosario, en raison de sa situation, qui en fait un point stratégique, à l’intersection des deux fleuves, le Parana et le Paraguay.
Du Paraguay, qui est en dehors des limites de notre étude,
nous n’avons pas à nous occuper ; remontons le Haut Parana.
Il est desservi par un petit steamer le Posadas , qui doit son nom à la capitale des Missions, où il ne va pas, les rapides l’empêchant d’y parvenir. C’est un élégant vapeur, de petit tonnage, dont les aménagements sont parfaits; il appartient aussi au Lloyd Argentin.
De Corrientes à Ituzaingo, point extrême de la navigation au-dessous des rapides, on compte dix-huit heures; les eaux étant basses, il n’est pas rare d’en employer trente-six. Oh! dans ces régions, c’est bien peu de chose, et même l’on aime assez, quand on tient un moyen d’occuper le temps, à le faire durer ; aussi, peut-être, en interrogeant, trouveraiton, chez les passagers, plus de disposition à prolonger qu’à faire cesser cette distraction.
De fait, le voyage est charmant. A quelques lieues audessus de Corrientes, les vapeurs qui vont au Paraguay continuent la ligne droite et changent de fleuve; c’est le rio Paraguay, dans lequel ils s’engagent; les autres tournent à angle droit, et, en changeant ainsi de route, restent cependant dans le Parana, ce qui prouve bien, qu’en géographie, pas plus qu’ailleurs, il ne faut juger sur les apparences.
Si le fleuve est le même, le paysage est bien différent. C’est toujours un fleuve large, où l’on compte des kilomètres entre les deux rives et des lieues à certains endroits; toutefois, ces deux rives se perçoivent; elles sontélévées et boisées, partout pittoresques et peuplées d’animaux, dont on surprend les mœurs ; parmi eux, abonde le singe. Pauvres primates ! nos frères, pourquoi viennent-ils le long du fleuve, là où l’humidité est froide à cette saison? Comment peuvent-ils résister à cette température qui, la nuit venue, est, pour nous-mêmes, très fraîche? Ils tentent les voyageurs désœuvrés, prêts à faire le coup de fusil sur ces pauvres petits êtres, qui leur ressemblent quelquefois comme des frères.
Les gros oiseaux sylvestres abondent aussi, énormes gallinacés, qui peuvent supporter, pour la grosseur, la comparaison avec nos dindons de basse-cour, et sont vêtus d’un plus merveilleux plumage, on les appelle « motus », aussi dindes des bois.
Tr'es différent de ce qu’il était plus bas, le paysage est assez semblable à lui-même pendant tout le parcours : ce sont toujours des rives élevées, des îles qui se succèdent, elles sont aussi très boisées et très peuplées de jaguars. Il semble même que l’on assiste, en passant, à la formation de ces îles : un arbre tombe de la rive, entraînant avec lui un enchevêtrement de hauts bambous, cela forme rempart; les sables s’accumulent, de nouvelles végétations y prennent racine, voilà les assises d’une île, que plus tard, on se disputera, mais que, pour le moment, on abandonne aux caïmans. Ils abondent, dans ces eaux, à la saison chaude; c’est par milliers qu'ils apparaissent; en juillet, c’est à peine si l’on en compte quelques-uns ; cependant, dans la lagune Ibcra, qui occupe deux cents lieues carrées de la Province de Gorrientes, c’est par millions qu'ils se montrent; on en trouve aussi dans les moindres flaques d’eau. Ils dorment pour le moment, laissons-les dormir!
Les escales sont bizarres. Tous les noms de villages ont pour racine Ita , qui, en guarani, signifie « pierre » : Ilape, ltaqui, Itapua, tous les Itas y passent. A Itape, si nous en jugeons par le nombre des colis, que nous laissons (dix sacs de sucre, une pipe de vin, des balles de foin et des caisses énormes), doit se trouver un centre important de population. Ce débarquement ne se fait pas sans peine : heureusement pour elle, la pipe de vin sait flotter; on la jette à l’eau, de la rive, on la tire; les sacs de sucre et de farine, transportés dans des pirogues, ont quelque peu à souffrir, avant d’arriver à la rive; la rive, ce n’est pas tout; elle s'étend, étroite et
humide, le long d’une falaise à pic où il faudra hisser tous les colis. Comment y arriveront-ils? Les destinataires semblent très habitués à ces travaux d’Hercule, beaucoup plus compliqués que ne serait la confection d’un chemin à pente douce ou la recherche d’un autre point de débarquement propice.
A Ituzaingo, les difficultés sont les mêmes, et l’on s’en préoccupe aussi peu. Est-ce un village? On le croirait à peine : c’en est un si quatre maisons, une chaumière avec une croix, un cimetière et une diligence suffisent à constituer un village.
Il ne sera jamais important. 11 doit son existence aux rapides, qui empêchent la navigation de pousser plus loin; le territoire habitable est très limité, borné qu’il est par la lagune Ibera. Il y a un projet de chemin de fer, qui lui enlèvera le trafic que les vapeurs amènent jusque-là, et fermera le livre à peine ouvert de ses destinées.
La diligence fait quelque bruit, dans ce qui simule les rues. Il semble même, qu’au passage, quelques rires narquois l’accueillent. Pourquoi? Oh! les douze mules qui la traînent ne sont pas merveilleuses, les deux postillons qui les montent ne sont pas bien élégants, mais la caisse paraît solide, surtout, le cocher, qui fait claquer son fouet, est bien le plus beau gars du monde. On l’appelle le Russe ; il est blond, il a l’allure d’un homme du Nord, le parler grasseyant d’un Parisien, le costume d’un Basque : béret blanc, espadrilles, les braies de coton blanc. Je confesse, pour ma part, qu’il m’inspire une absolue confiance ; je ne m’explique guère ces rires narquois de la population. Je ne devais pas tarder à voir que j’avais raison... mais qu’ils n’avaient pas tort.
Deux heures après, nous étions, mules, chevaux, diligence et passagers, embourbés au milieu d’un marais, de l’eau jusqu’au moyeu, de l’eau à deux lieues à la ronde, des mules décidées à ne pas aller plus loin; il nous était
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facile de supposer que nos douze heures promises de diligence dureraient douze jours, elles n’ont duré que trois jours, sans que le brave Russo-Basque ait fléchi un instant, perdu son fouet ni son brio, dans la vase à mi-jambe, tirant, jurant, riant, d'une colère sereine qui réconfortait les découragés.
Quelles journées et quelles nuits! Ce sont quatre bœufs qui nous ont tirés du bourbier, et, pendant deux jours, à chaque relai, nous avons changé de bœufs, sans changer d’allure, sans trouver à renouveler nos provisions, faites pour un jour et dès longtemps épuisées.
Le troisième jour seulement, nous entrions dans le pays enchanteur des anciennes Missions des jésuites, que nous avons décrit, où la nature, admirablement prodigue, a mis le couvert pour l’humanité; la diligence nous déposait à Posadas, capitale de ce territoire, autrefois village des jésuites.
A Posadas, un hôtel vaste, des fonctionnaires peu occupés disposés à se divertir, consacrant, avec les commerçants leurs journées au billard, leurs soirées au loto; pas d’industrie, une douane, des querelles de clocher, des soldats qui font l’exercice sur la place, beaucoup de projets de bâtisse et autres, un juge venu de Buenos-Aires, une organisation prête pour des destinées grandioses, qui contemple un présent qui ne l’est guère.
Le chemin de fer, dans deux ans, mettra cette ville à trente heures de Buenos-Aires, et transformera tout cela. C’est ce que l’on attend.
Laissons attendre ces hommes patients, pionniers de figuration.
Une chaloupe à vapeur, que le gouverneur, le colonel
Rudecindo Roca, nous offre pour remonter le Parana, nous mène à sa plantation de canne à sucre.
Elle est à sept lieues au-dessus de Posadas dans la région forestière des Missions. Le fleuve, avant d’y parvenir, se resserre et n’a guère plus qu’un kilomètre de large : le spectacle n’en est que plus gracieux. Les rives sont couvertes de bois vierges entrelacés de liane. C’est bien la forêt vierge, où l'on pénètre, des yeux, pendant que la chaloupe, poussée par son hélice, défile le long de ses mystères.
L’établissement de Santa-Anna est sur la rive, au milieu des bois. Au pied delà montagne, qui en fait le fond, s’élève une grande usine, semblable à celles déjà vues; la canne est plantée dans des clairières; au milieu des rangées de ses hautes tiges, les troncs énormes des arbres, jetés bas, apparaissent encore. Des Indiens bûcheronnent à leur manière : ils allument le feu au pied de l’arbre qu’ils veulent abattre et, quand une large place est calcinée, l’entament à la hache; les arbres se couchent, le feu entretenu, continue à les détruire, non sans laisser des traces encombrantes de cette végétation de plusieurs siècles. Dans les clairières ainsi nettoyées, on sème du maïs, pour préparer le sol; des vols épais de gros perroquets ( papagayos ), braillards et gourmands, tourbillonnent autour et ne laissent pas récolter un grain.
La canne se récolte comme nous l’avons vu faire à Tucuman; on y emploie des Indiens amenés de la pampa, après la soumission de cette région, en 1880. Ils ont dressé là leurs tentes, comme ils le faisaient au désert; le contact delà civilisation n’a modifié ni leurs mœurs, ni leur manière de bâtir: ils sont seulement dépaysés, sous le soleil plus chaud des Missions, et continuent à vivre comme dans la plaine froide du Sud; aux Pampas se trouvent mêlés quelques Indiens Tobas, amenés du Chaco; tous ces bras débiles, d’hommes valides, ne fournissent pas un effort au-dessus de
ceux de l’enfant, aussi en faut-il quatre-vingts pour faire à peine le travail de dix.
Le gouverneur vit, lui, dans une modeste tente, où il n’étale aucun luxe, préoccupé qu'il est de l’avenir de l’industrie, qu’il a créée, là, avec courage, où il semble avoir dépensé plus d’un million de francs, pour l’exemple plutôt que pour le profit.
Son exemple sera-t-il suivi? 11 ne semble pas devoir l’être de longtemps; cependant, des trois régions sucrières de la République Argentine, la région intérieure, le Chaco, et le Haut Parana, celle-ci est celle où les essais de plantation sont les plus anciens, où l’on ne discute plus la certitude des résultats. Du temps de la domination des jésuites, les colons avaient déjà de nombreuses plantations, la canne était élaborée par des engins très primitifs, dont on trouve encore quelques exemplaires, pressoirs de bois, bacs, où la fermentation et la cristallisation se faisaient mal, et donnaient un produit noirâtre qui prenait rang, dans la consommation, à côté du miel des abeilles sylvestres, très abondantes, dans les forêts de la région.
Aujourd’hui, encore, il existe autour de chaque habitation de petites plantations de cannes, dans toutes les agglomérations, de petits alambics qui servent à distiller l’alcool que les gens du pays transforment, par des moyens très particuliers, en une liqueur agréable appelée la cana du Paraguay, ou simplement en tafia, dont la consommation est fort importante.
Il y a dans ce centre ce qui n’existait pas au Chaco, des planteurs et des plantations ; on rencontre de vastes champs de cannes aux tiges élevées de deux mètres, dont le propriétaire
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n'a pas l’emploi; les bras ne manquent pas pour la culture, le fleuve s’offre pour les transports, il n’y manque que les capitaux, pour créer une industrie qui ne peut que prospérer et qui rendra à toute la région sa splendeur passée. Rien ne s’oppose à ce que l’industrie sucrière ne soit, là, ce qu’elle est à Tucuman et au Chaco
Nous sommes, ici, aux confins de la République. Nous avons décrit toutes les régions où l’activité humaine a pénétré, nous avons dû, nécessairement, laisser dans l’ombre celles où le labeur de l’homme n’a fait encore que des tentatives et n’a pu que préparer des résultats lointains, la région des mines et celle des vignobles.
Avant longtemps, ces deux branches de l’industrie nationale se couvriront de fleurs et de fruits. C^est alors que nous nous occuperons d’y faire pénétrer le lecteur, pour y constater ces résultats, comme nous l’avons mené dans toutes celles où il pouvait avoir à observer la vie et les mœurs locales