‹ La vie et les mœurs à la PlataChapitre 60 sur 69 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

la canne, en mûrissant, ne jaunit pas; c’est seulement sous l’influence des gelées de juin ou de juillet qu’elle jaunit et prend un aspect de grand roseau desséché.

Le planteur et l’usinier redoutent-ils celte gelée qui dessèche la tige? Les uns disent oui, les autres non. A la vérité, ce ne sont guère que les feuilles hautes, et non pas les canaux de sève sucrée, qui sont atteints ; l’écorce même peut geler, sans que la sève en souffre; en ce cas, il y a, dit-on, cet avantage, pour l’usinier, que la gelée retarde la végétation, toujours prête à reprendre au moindre rayon de soleil, et peut prolonger jusqu’aux premières chaleurs du printemps sa récolte, qu’il devrait interrompre si la végétation se hâtait.

11 faut que cette récolte soit active et vile faite, en cenl jours au maximum; elle ne peut guère commencer avant le lu mai, pour attendre la maturité complète, et doit être terminée le 15 septembre.

Elle bat son plein en juin : déjà de vastes plantations sont dépouillées, le bétail s'y engraisse de tous les détritus sucrés laissés sur le sol; d’autres sont vertes encore; d’autres, voisines des premières, séparées par une simple haie, ont souffert de la gelée et jauni. Les pics neigeux, singulier contraste, dominent cette vallée, envahie par les travailleurs, occupés à une récolte, permise seulement dans les pays chauds; souvent, le matin, on constate plusieurs degrés au-dessous de zéro; il est vrai qu’avant dix heures et jusqu’à l’heure hâtive de son coucher le soleil est chaud et dissipe l’engourdissement de la nature.

L’usine de Lulesest adossée à la montagne, auprès de celle de MM. Nougues, Français, eux aussi, d’origine, mais nés dans le pays. Ces deux grands établissements, celui de

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M. Etchecopar et celui de M. Dubourg, sont les seuls appartenant à des Français; ils peuvent être rangés parmi les plus importants ; les Anglais et les Allemands n’en ont créé aucun.

Ajoutons que, malgré ce nombre relativement petit d’usines françaises, figurant parmi les trente-huit que compte la région de Tucuman, cette industrie est vraiment française si l’on considère ses moyens d’action et le personnel qui la dirige. Partout nous trouvons des appareils fournis par les anciens établissements Cail, qui tiennent le premier rang, par l'usine de Fives-Lille, celle de Savalle, de Mariole frères et l’ancienne société Lecoinle et Villette, de Saint- Quentin. Quant au personnel de direction, le meilleur est fourni par notre Ecole Centrale et nos écoles des Arts et Métiers de Chàlons et d’Aix. Nous avons trouvé partout des ingénieurs, ou des contremaîtres, devenus ingénieurs par la pratique, qui rendent à l’industrie sucrière en services très productifs les 15 ou 20,000 francs de traitement annuel qu'ils reçoivent.

Disons, à ce sujet, combien nous avons noté avec intérêt les succès nombreux des élèves de nos écoles françaises d Arts et Métiers. Ces écoles, de création si nouvelle en France, où elles ont a peine vingt ans et datent du ministère fécond de M Duruy, ont déjà rempli l’Amérique de sujets distingués. Ils ont répandu, là-bas, les leçons théoriques et pratiques, qu'ils ont reçues, qui en ont fait, dans des pays neufs, où l'ingénieur doit souvent mettre la main à la pâte, des directeurs précieux : aussi sont-ils estimés à un haut prix, et obtiennent-ils la rémunération élevée qu’ils méritent.

L’usine française que nous allons visiteraélé créée de toutes

pièces sur l’emplacement d’une plantation de sucre, abandonnée depuis le siècle dernier, ayant appartenu aux jésuites. Son fondateur, M. Hileret, est un homme de trentecinq ans, il est venu du Poitou, il y a douze ans environ, s’est trouvé dans le pays, au moment où l’on construisait la voie ferrée et a entrepris la construction d’une section. Il y gagna un modeste capital d’environ 60,000 francs, qu'il augmenta d’une somme égale, fournie par un autre compatriote devenu son associé, M. Permit. Avec ce capital, ils obtinrent de la Société Fives-Lille la fourniture des appareils nécessaires. Tout marcha à souhait, les années furent prospères; aujourd’hui M. Hileret fabrique un million cinq cent mille kilogrammes de sucre pendant les trois mois de travail; il l’expédie en sacs marqués à son nom, titre suffisant pout qu’ils obtiennent un prix supérieur de dix pour cent à celui de ses rivaux.

Il y a deux ans que M. Hileret a racheté pour 750,000 fr. avec la part de son associé; il estime, aujourd’hui, à trois millions la valeur de sa propriété. Voilà 60,000 francs et dix ans de labeur bien employés et un exemple assez encourageant pour nos compatriotes, qui, dit la légende , ne sont pas colonisateurs !

La fabrique présente un grand spectacle au milieu de l’agitation qui est de saison. Le personnel est composé de près de trois cents personnes : majordome, maître de sucre, mécaniciens, distillateurs, conducteurs de machines, chauffeurs, contremaîtres et ouvriers.

Autour du conducteur de canne, sur lequel elle se charge et s’épand, pour parvenir automatiquement au moulin, quarante charrettes traînées par cent vingt mules et quatrevingts bœufs apportent et déchargent constamment la canne, provenant des cinquante hectares plantés, pendant que d’au- Ires en charroient des plantations voisines, et passent sur la balance à palier, qui constate et inscrit leur poids.

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Tandis que des hommes recueillent la canne, la rangent sur le conducteur qui marche et la mène au moulin, où un autre conducteur reprend la bagasse pour la pousser dehors^ les charrettes font le tour de l’usine et vont recueillir cette bagasse pour la porter sur une esplanade voisine, où des hommes l’étendent au soleil; séchée, elle sera reprise et portée aux foyers pour servir de combustible.

Devons-nous entreprendre ici la description d'une usine à sucre, montrer le jus sortant à Ilots de la canne pressée, recueilli dans un récipient, élevé au moyen de pompes, passant à la cuisson, à l'évaporation, dans des appareils à triple effet, d’où il sort granulé, mais noir, de là aux turbines, qui, par leur agitation centrifuge, blanchissent et sèchent cette matière, si ingénieusement extraite, il y a quelques heures, a l’état liquide, dégagée peu à peu de ses impuretés et transformée en cristaux.

On comprend l’étonnement des usiniers créoles qui, sans aucune étude préalable, ont vu arriver, chez eux, ces appareils achetés par eux et les ont vus fonctionner. Ils ont quelque propension à se croire des inventeurs et des créateurs, et réclament de leurs contemporains une admiration, qui n'est due qu’aux ingénieurs, qui leur ont fourni, de toutes pièces, les appareils si compliqués et si simples de cette magnifique industrie.

Ce qui est vraiment inattendu, c’est l’étrangeté du personnel employé dans la fabrication. Non seulement les manœuvres, mais ceux qui surveillent les appareils les plus compliqués, sont de simples Indiens, qui, naturellement, n’ont aucune notion de ce que peut être une chaudière, la vapeur ou le vide, un moteur ou une turbine, qui sont là, remplissant, vidant, alimentant les foyers, surveillant l’évaporation, turbinant, comme s’ils comprenaient ; il suffit de leur donner un mot d’ordre : « Tu vois bien cette horloge,

dit-on au chauffeur, en lui montrant un manomètre : si l’aiguille va de ce côté, tu charges, si elle va de l’autre, tu ne charges plus. » Le brave Indien fait ce qu’on lui dit, et les chaudières ne sautent pas : c’est ainsi que deux ou trois hommes instruits, sortis de nos écoles, suffisent à mener un établissement de cette importance, qui, pendant trois mois, n’arrête ni jour ni nuit, qui emploie l’électricité pour son éclairage, dont les appareils de fabrication résument toutes les notions des connaissances humaines en chimie, en physique, en mécanique.

Est-il besoin de dire que l’heureux créateur de cette grande industrie a édifié, auprès de l’usine, une belle habitation sur le modèle d’un château du Poitou, qui sert de cadre à une opulente existence? Le parc, le jardin potager sont uniques dans le pays ; ils servent à démontrer qu’avec du soin et, il faut le dire, beaucoup d’argent on peut ici obtenir du sol tout ce qui fait l’agrément de l’existence. Nous sommes encore en hiver, pendant que, dans un coin, un régime de bananes s’essaye à mûrir, déjà les pêches et les cerises sont nouées, les melons en fleur, sous leurs châssis, les aspergières et les fraisiers continuent à donner leurs produits, comme ils le font, sans se lasser, toute l’année.

Une question cependant me préoccupait, qui avait bien l’intérêt quelle me semblait avoir. Songeant au spectacle que m’avaient donné, depuis que je parcourais cette région, tous les habitants, hommes, femmes ou enfants, employés dans les cultures de cannes, chacun, tout le jour, le couteau d’une main, taillant la canne et la suçant, je demandais si l’on avait fait le compte de ce que pouvait coûter ce gaspillage.

« Je l’ai fait, me dit le propriétaire de l’usine; c'est tin mal capital contre lequel je lutte. J'ai constaté que chaque homme en moyenne, tout en travaillant, découpe pour son usage et suce neuf cannes; chacune pèse cinq livres en moyenne, cela fait près de cinquante livres par homme, par jour, et, pour trois cents travailleurs, pendant cent jours de travail, en chiffres ronds, cinq cent mille kilos de canne, ou la valeur de cinq cents charrettes en poids; la production d'un hectare étant de cinquante mille kilos, cela détruit celle de dix hectares, qui, réduite en sucre, à raison do six pour cent de son poids total, donnerait trente mille kilos de sucre. C'est une dépense de 20,000 francs, au moins, imposée annuellement au patron par le gaspillage, absolument en pure perte. Le jus de la canne ne soutient pas le travailleur; cette mastication continue trompe son estomac, trouble l’appareil digestif, nous préférerions de beaucoup donner en viande la même valeur : nous aurions au moins une production de force chez ces êtres débiles que le moindre trouble climatérique frappe, victimes préparées. «

Nous ne nous étions pas trompés. Il a vraiment là une réforme à faire.

Le recrutement de ces travailleurs se fait tous les ans. Ils n’habitent pas la plantation, où seulement quelques-uns passent l’été, pour le sarclage et les divers travaux de culture.

A l’automne il en arrive de tous côtés, quelquefois de très loin, non pas isolément, mais par troupes, sortes de tribus, réunies et embauchées par des capataces , contremaîtres chargés par l’usinier ou le planteur de les louer pour son compte.

Ces contrats sont compliqués de conditions spéciales qui remontent au temps des capitaineries espagnoles, du régime des encomiendas, qui tenait de l’esclavage et du travail libre ; ils sont restés ce qu’ils étaient.

Le travailleur, en se louant pour la saison, reçoit des mains du capataz une avance de trois ou quatre mois de salaire; il appartient, dès lors, à l’entrepreneur, pour le compte duquel il a reçu l’avance, et ne peut le quitter que trois mois après lui avoir remboursé son avance; s’il se sauve, la police est lancée à ses trousses, il est ramené, mis aux fers, dès lors surveillé. Ces avances sont souvent très lourdes pour les propriétaires, qui n’y emploient pas moins de 100,000 francs à chaque saison, et doivent, chaque année, porter, à la page noire du compte de profits et pertes, une grosse somme, mais ils aiment mieux encore courir ces risques que de s’exposer à celui des grèves ou des abandons individuels du travail, si nuisibles à une industrie qui ne souffre pas d’arrêt.

Ces groupes de travailleurs, d’où qu’ils viennent, amènent, avec eux, leurs femmes et leurs enfants sans oublier leurs guitares. On les voit passer en longues files indiennes, à cheval, le long des roules, au commencement de mai. Ils se rendent auprès de l’usine où ils sont loués, et se préparent à former là un vaste campement de famille.

Le patron fournit la place pour bâtir le rancho , les quelques bois qui soutiendront le chaume, et la paille qui le formera; mais c’est à ceux qui l’habiteront qu’échoit le soin de découper les bois, de réunir les hei’bes sèches, les tiges de maïs qui formeront les parois et le toit. Le maître concède deux jours, payés par lui, pour tout ce travail. Les hommes s’aident entre eux, et, en quelques heures, les groupes de chaumières se dressent.

Chez ces peuples, la femme ne fait rien. Toute femme qui est propriété d’un homme, mari, ce qui est rare, galant, ce qui est fréquent, vit du travail du mâle et se borne à préparer les aliments et à garder la maison. Aussi, dans les villes, a-t-on de grandes difficultés à obtenir du sexe faible les travaux, qu’ordinairemen! il se réserve. On ne peut cependant pas,

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parce qu’on a besoin d'une blanchisseuse, lui demander sa main avec le battoir!

Comment on vit dans ces campements, cela n’est pas à peindre : il y a là une liberté de mœurs, qu’il vaut mieux ignorer, aussi une absence de mobilier qui dispense de toute description. Devant la porte est le feu éternel, que l’on trouve partout dans l’Amérique du Sud, auprès duquel sommeille une bouilloire, toute prête à fournir, à toute heure du jour, l’infusion de la yerba mate.

Le matin les femmes se rendent à l’usine, où l’économe fait la distribution des aliments en nature, de la viande à peu près à discrétion, de la farine de manioc, du maïs en grains. Jamais le menu ne change. Un nombre de bœufs suffisant, tués et dépecés, chaque jour, coupés en morceaux, sans distinction de catégories, est ainsi distribué; chacun a sa part, l’emporte, toutes la cuisinent de la même manière. Le plat, composé de viande cuite et de maïs, forme le mets indigène, le locro, nourriture fade, peu engageante, qu’il faut assaisonner d’un vigoureux appétit. A midi et à cinq heures, les travailleurs le trouvent auprès de leur masure; c’est lui, c’est cette habitude qui crée et resserre les liens de la famille, dont le vrai centre est dans l’estomac.

Cependant tous ces êtres sont loin d’être esclaves de leurs estomacs. Cette alimentation, si frugale qu’elle soit, ils ne la trouvent pas toute l’année, mais seulement à la saison du travail ; chez eux, un chez eux que l’on peut essayer de se figurer, ils ne peuvent tromper la disette que par les gousses sylvestres du caroubier.

Aussi les épidémies frappent ces pauvres déshérités avec une vigueur inconnue ailleurs. Depuis la conquête, le contact des Européens neleurapas plus réussi qu’aux auLres habitants de l’Amérique. C'est un fait avéré que les Européens, trempés par une longue sélection, résistent à des maladies endémiques, dès longtemps acclimatées dans le vieux monde, qui,

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transportées dans le nouveau, ont trouvé chez les peuples peu vigoureux de cette contrée un terrain de culture trop bien préparé, où toutes se sont développées, comme la petite vérole, par exemple, ou le choléra, qui ne laisse pas homme debout, là même où les Européens, que l’on pourrait croire exposés à la misère physiologique de l’acclimatement, résistent fort bien.

C'est cependant avec ce pauvre outillage humain que trentehuit usines à sucre, aux appareils perfectionnés, produisent, annuellement, trente millions de kilos de sucre, c’est-à-dire la moitié de la consommation delà République Argentine, et, — fait à peu près unique en ce moment dans le monde, — peuvent, en raison même de l’importance de ce marché, ouvert à leurs produits, où ils tiennent en échec l’importation européenne, tout en lui faisant encore sa part, vendre à un prix rémunérateur.

Toutes les usines que nous pourrions visiter nous offriraient le même spectacle. Elle sont au nombre de 50, produisent actuellement 50 millions de kilos de sucre. Partout la vie, l’aspect des bâtiments et des hautes cheminées, sont identiques. A côté des usines, cpii possèdent une surface plantée, plus ou moins vaste, existent de nombreux planteurs occupant environ 16,000 hectares; ils ne fabriquent pas et vendent leurs cannes à l’usine. Le métier est bon. On en a vu retrouver, à la fin de l’année, trois fois le capital employé dans leurs cultures, à l’achat de la terre et à la plantation de canne, dont la durée ordinaire est de vingt-cinq ans. Les dépenses faites pouvaient se calculer à deux cent quarante piastres, soit douze cents francs par hectare; pour le prix d’achat, cinq cents francs ; deux cents francs pour la plantation ; cinq cents pour les soins de culture et les frais de récolte.

Aujourd’hui le prix a un peu baissé, les plantations s’étant multipliées et le nombre des usines étant resté stationnaire;

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mais les frais d’inslallalion sont faits, le prix d’achat payé, il resle aux planteurs un produit de 9h0 francs, basé sur une récolte de cinquante mille kilos de canne par hectare, vendus 19 francs les mille kilos, soit un produit net de 4oO francs par hectare.

Aussi tout dans le pays et la Province progresse-t-il rapidement : l’aisance est générale, les grandes fortunes nombreuses. Les magasins de détail de Tucuman deviennent, peu à peu, aussi brillants qu’à Buenos-Aires ; le commerce y prend un développement considérable, ce qui n’est pas sans surprendre, si l’on calcule que ce qui vaut un à Paris ou à Londres, vaut deux à Buenos-Aires et trois à Tucuman.

La société tucumanaise n’a cependant pas encore adopté les mœurs modernes; elle est très casernée chez elle, et reçoit peu. Ce n’est qu’au théâtre, rarement, qu’on la rencontre, ou à l’église.

Le théâtre, où il faut porter sa chaise et payer cher la place qu'elle occupe, ne semble pas l’attirer beaucoup. La société ne daigne pas se déranger; les beautés tucumanaises, qui ont leur juste célébrité, sont à peu près absentes; à peine quelques-unes émergent-elles des loges ; quant aux c/tolas, ces grisettes de Tucuman, dont on conte des merveilles, sans doute ce plaisir est d’un prix trop élevé pour la bourse de leurs galants, elles y sont rares.

C'est à l’église que l’on peut passer la revue de la société féminine. A l’heure de la grand’messe, toutes arrivent, suivies d’une petite servante de couleur, china ou mulâtresse, portant sur le bras un tapis de prière, comme si elles se rendaient à la mosquée. Cet usage, disparu de Buenos- Aires, s’est conservé dans les provinces. Dans la nef, pas de chaises; on étend le tapis et l’on s’accroupit, demi-assise,

demi agenouillée, dans une pose élégamment nonchalante, et l’on joue de l’éventail, toutes ensemble, toutes avec une grâce différente. La haute société arbore les chapeaux de Paris, qui sont toujours luxueux, pas toujours d’un genre discret. C’est un tort de renoncer à cette gracieuse coiffure, faite d’une petite mante de soie de Chine, que l’on pose en mantille sur la tête; toutes les couleurs du crêpe de Chine et des broderies, qui les ornent, se jouent, sous la lumière, tamisée par les vitraux, ensemble d’un gracieux pittoresque; les chapeaux de Paris font tache et couronnent très mal une femme nonchalante à demi couchée sur son tapis de prière.

La société de Tucuman, comme, en général, celle des grandes villes de provinces de l’intérieur, présente le spectacle, oublié sur le littoral, des villes coloniales du siècle dernier. A côté de la société riche ou bourgeoise, autour et au-dessous d’elle, on trouve, en nombre considérable, l’ancienne population indienne, les métis indolents, au sang pauvre, vivant misérablement dans la haine ou l’ignorance du travail. On les trouve partout, dès l’aube, alignés le long de leurs tristes demeures. Toutes les portes en sont garnies, à l’heure matinale : files de femmes, de filles et d'enfanls debout, le corps couvert d’une mauvaise robe, les pieds nus, sur la tête un châle de laine invariablement noir, qui se rejette sur l’épaule, sous lequel les bras et les mains se cachent frileusement et paresseusement; l’été, la femme se repose à cause de la chaleur, l’hiver, elle ne se meut pas pour ne pas retirer ses mains de dessous son châle.

Cependant l’immigration européenne fera bien de ne se porter qu’avec mesure vers cette région sucrière ; ses habitants, s’ils sont paresseux, ont cet autre vice de se contenter de trop peu de chose pour que la main-d’œuvre européenne ne paraisse pas trop chère.

Les Européens ne peuvent, ici, s’employer qu’en qualité

d’artisans ou de conducteurs de travaux, comme ils le sonL déjà dans les usines.

De Tucuman à Santiago del Estero il y a, en ligne directe, trente-cinq lieues de poste. Autrefois en diligence on les faisait en quinze heures : le chemin de fer a changé tout cela ; il faut aujourd’hui, par cette voie rapide, trente-six heures pour toucher au but ! C’est ce que l’on appelle un progrès.

Donc, parti à six heures du matin, on arrive à Santiago le lendemain à cinq heures du soir. Il faut en effet, par une combinaison heureuse, prendre le train quotidien de marchandises jusqu’à la station Frias, soit dix heures de route, puis dîner et coucher à Frias pour attendre le train qui tous les deux jours part pour Santiago. De Tucuman à Frias, la route nous est déjà connue, elle traverse les riches plaines cultivées, laissant à droite et à gauche toutes les usines et les plantations, qui n’ont plus de secrets pour nous, ensuite, passe le pont qui sépare cette Province de sa voisine, pour rentrer dans la forêt et ne plus la quitter.

Frias est en pleine forêt. Il fait jour encore quand on } arrive et l'on peut visiter les scieries et les exploitations forestières.

Elles sont assez nombreuses et travaillent avec ardeur : la forêt fournit aux scies à vapeur le combustible et la matière ouvrable. Elles débitent des traverses de chemins de fer. Chaque tronc en fournit deux; c’est merveille de voir la scie circulaire pénétrer dans ce bois dur comme du fer ; sous son passage, le grain lisse du bois débité se révèle en veines de toutes couleurs, jaunes, rouges, vertes. L’essence la plus abondante est le quebracho, qui, sous le poli de la scie, prend l’aspect d’un acajou d’assez belle qualité.

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Ces traverses, placées dans le sol, s’y conserveront intactes pour les générations futures, et apparaîtront, après un siècle, à peine touchées par l'humidité : on n’en pourrait espérer autant des traverses de fer. Les bouts, les résidus, les branchages, servent à alimenter les foyers de locomotives.

Le quebracho Colorado a été déterminé pour une anacardiacée, sous le nom de loxopterigiian lorcntii. Son unique allié est l’espèce loxopterigiian sagotii holà , indigène dans la Guyane française. Il fournit un bois d’apect rougeâtre, d’une dureté exceptionnelle, d’où son nom de quebracho (quiebra hacha, brise hache), très droit, sans nœud, ayant de bonnes dimensions en grosseur, dépassant rarement huit mètres en longueur. Il offre une grande insistance, une durée presque illimitée. Sa densité est de 1,33. Pour les bois très vieux, elle descend à 1,27. C’est à l’absence des pores, bouchés par les matières incrustantes, qu’il doit son grand poids spécifique.

Son écorce renferme 6 à 8 pour 100 de tanin l’aubier — 3 4 — —

le cœur — 19 22 — • —

Il offre ce phénomène singulier d’élaborer, dans son écorce, du tanin, comme le chêne, le châtaignier et tant d’autres végétaux; d’en renfermer, comme eux, dans son aubier, mais, de plus, de l’emmagasiner à l’état de concrétion en quantité considérable, dans toute la partie centrale du bois. En même temps, il se produit, dans le liber de l’écorce, une gomme ayant les caractères de la gomme arabique, que l’on peut recueillir pure, en incisant l’écorce. Cette gomme va se concentrer aussi dans le cœur, se charge, dans le trajet, de tout le tanin produit, de façon que c’est du tanin gommé qui s’est emmagasiné dans la partie centrale de l’arbre. Comme le cœur du quebracho représente les deux tiers, et souvent les trois quarts de la totalité du bois, la quantité de tanin qui est renfermée dans cette

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essence est considérable. Celle gomme joue, vis-à-vis du tanin, un rôle remarquable; elle l’enduit comme d’un vernis et empêche absolument son altération. La tannerie et d’autres industries trouveront dans ce tanin un agent précieux.

La teinture y trouvera une matière colorante. Car ce tanin, dont la couleur est rouge brun, se colore en rouge vif par les acides, et prend des teintes variant du rouge au noir, avec les bases de certains sels, tels que ceux de fer. Sa gomme peut servir, en même temps, à fixer les couleurs sur les tissus de coton.

Son extraction, pouvant être faite par l’eau, est des plus économiques. Depuis longtemps les tanneurs du pays emploient le bois, à l’état de sciure grossière, pour le tannage des cuirs. Sous l’effet d’un climat propice et d'une action de combinaison de ce tanin très marquée, les peaux de bœuf sont tannées en sept à huit mois, et donnent des cuirs dont l’imperméabilité indique la qualité. L’écueil que nos tanneurs d’Europe n’ont pas toujours su éviter, c’est de l’employer à trop haute dose. 11 a Fin onvénient de colorer les peaux en rouge pâle, inconvénient bien peu grave, quand on songe à la petite proportion de cuirs qui ne sont pas livrés noircis à la consommation.

Le bois de quebracho offre une qualité précieuse, celle de se conserver indéfiniment dans le sol et dans l’eau douce ou salée. On trouve ce bois dans divers vestiges de travaux que firent les Jésuites, sur plusieurs points de ce pays, il y a plus d’un siècle; il est parfaitement sain et a acquis une dureté encore plus grande.

Les navires de cabotage des fleuves Parana et Uruguay, construits de ce bois, durent très longtemps.

Il est, en outre, employé, à l'exclusion de tout autre , comme traverses de la voie, par l’Etat, et par les Compagnies de chemins de fer de la République Argentine. Le chemin de fer de 1 Ouest, à Buenos-Aires, n’est construit que depuis

1857. Au bout de vingt-trois ans, on n’a pas encore pu établir la durée minimum de ce bois.

Le prix de revient de la traverse de quebracho est plus élevé que celui du chêne.

Mais la durée compense, au delà, l’élévation de prix et nous engagerions le gouvernement français à en faire l’essai sur les lignes qu’il exploite.

Ce qui, dans ce modeste centre de population future, est difficile à résoudre, c’est la question de l’eau. Elle n’existe pas à la surface ; les pluies sont rares. Il a fallu percer des puits : la nappe d’eau est peu abondante et s’épuise vite ; alors on a foré le sous-sol, à la recherche de puits artésiens. A une profondeur de plusieurs centaines de mètres on a trouvé une nappe jaillissante, qui s’élève d’elle-même audessus de la première nappe, presque au niveau du sol. Il suflit alors d’une pompe pour la faire monter à la hauteur des lèvres altérées des hommes.

Depuis lors, des maisons se construisent, des rues se tracent ; la spéculation s’empare des terrains; on parle de vente au mètre, là ou hier on ne trouvait pas acheteur pour la lieue.

11 y a de Prias à Santiago cent soixante-douze kilomètres de voie ferrée, quelques stations, toutes au milieu des bois et toutes dépourvues d’eau. La locomotive traîne cinq ou six wagons-citernes ; à chaque arrêt, les femmes du lieu se groupent, munies des récipients les plus bizarres, pour recevoir, du haut du wagon, d’où on la jette, une eau échauffée par ce voyage au soleil, chargée d’impuretés, recueillies au passage, d’une couleur jaune ou brune, que ces malheureuses gens attendent et recueillent toute l’année de cette source.

Avec les habitants, tous venus aux stations pour voir

en \p. ui.

passer le train, il se fait vite un échange de présentations entre gens lassés de solitude. Ce qui rapproche tout ce monde, c’est surtout un lien commun que l’on ne saurait soupçonner si puissant. Ce lien, c’est la passion générale, commune à toutes les classes, du combat de coqs. C’est une maladie, à côté de laquelle ceux qui ne sont pas initiés peuvent passer sans en entrevoir la gravité. Depuis Ilosario, ce n’était encore que quelques voyageurs portant un coq sous le bras; à mesure que l’on avance, on ne voit plus de bras sans coq.

Un passager de distinction, possesseur d’une usine à sucre, ancien gouverneur, à qui j’en fais la remarque, s’étonne de ma surprise et me confesse que, lui aussi, voyage avec deux coqs; seulement il les a mis aux bagages.

« Mais quels coqs ! monsieur » , et le voilà emballé sur leurs prodiges. Il m’initie à ce sport, m’apprend qu’aucun de ces gallinacés ne ressemble à un autre ; que le coq de combat a des mérites supérieurs au cheval de course, qu’il enrichit son maître (ou le ruine, mais peu importe) aussi sûrement que l’autre. Pour lui, qui est un passionné, rien ne vaut, naturellement, sa passion; il vit avec ses bêtes, les connaît si bien que, passant dans un village, il reconnut, sans le voir, à son chant entendu de loin, un coq qu’on lui avait volé depuis deux ans !

Sa passion l’entraîne: il veut absolument me montrer, séance tenante, un combat en pleine station. Il l’eût fait comme il le disait et embauchait son adversaire, mais chauffeurs et conducteurs avaient terminé le plantureux déjeuner que leur sert le buffet; le bois était chargé, chaque habitant avait sa ration d’eau sale, nous n’avions vraiment plus rien à faire qu’à partir, ce que l’on fit.

Il ne se le tint pas pour dit et il nous fallut en route assister à un petit combat au milieu du wagon, ce qui ne laissa

pas que d’intéresser vivement tous nos compagnons de route.

Les abords de la ville de Santiago ne sont pas aussi enchanteurs que ceux de Tucuman; c’est que les irrigations y sont plus difficiles, que là, seulement, où passent les canaux la terre peut être utilisée et fertilisée. Nous n’apercevons aucune cheminée d’usine à sucre ; le pays n’en possède que sept, dont six perdues dans les bois. Une seule est posée le long de la voie, la plus importante, appartenant à un de nos compatriotes, M. Saint-Germès; nous y viendrons.

Les autres ne se signalent à nous que par les poteaux dont nous apercevons la ligne droite et qui portent les fils téléphoniques, les rejoignant toutes à la ville. Dans ce pays perdu, hier encore séparé du monde civilisé par deux cents kilomètres de forêts sans eau, le téléphone est d’un usage plus général qu’à Paris ; des usines, distantes de dix lieues, le posent, à leurs frais, et sont en communication constante avec leurs bureaux de ville. Cela peut-être méritait d’être noté.

Santiago est une capitale de Province, d’Etat; elle a son gouverneur, sa Chambre des députés, son Sénat, sa Constitution, ses passions politiques, sa police, sa milice, son cabildo, tout ce qui constitue le matériel d’un Etat; il ne lui manque plus qu’une chose, la vie.

L’aura-t-elle un jour? Son sol pauvre ne lui promet pas même des destinées agricoles. Le seul élément de progrès qu’elle possède, c’est le rio Dulce, cours d’eau lent et plat, de plus d'un kilomètre de large, entrecoupé de bancs de sable n’ayant nulle part de profondeur, hors l’époque des crues.

La ville de Santiago ne se laisse pas deviner tant que l’on n’est pas parvenu au milieu de la placer

R U A P. III. — LES nÉGIONS DE CANNE A SUCRE i l'i

Je tombe au milieu d’un jour de fête. Dans toutes les villes de là République, on chôme tous les saints, et le 29 juin, fêle des deux apôtres, n’échappe pas à la loi générale. Personne ne se plaint d’être ruiné en fêtes; la paresse créole s’accommode de ces repos fréquents.

Pour nous, nous y gagnons d’assister à la réunion de la société locale sur la place, qui est, comme nous l’avons dit, en tout, semblable aux places des autres villes de la République; les mêmes monuments y affectent la même forme, le carré a la même étendue; le luxe moderne y a introduit quelques arbres et, je crois, même une fontaine, en tous cas, un kiosque, où le régiment de ligne en garnison joue les jours de fête.

La société saisit cette occasion de se réunir. On attelle. Des voitures, d’un modèle un peu ancien, alternent leurs galops, dans les rues poudreuses et non pavées qui font le tour de la place, et que personne n’arrose dans un pays où l’eau, pour un peu, se vendrait à la drachme chez les pharmaciens. Celte promenade au galop est du dernier ton. Tout mortel fortuné, qui possède une voilure, manquerait à ses devoirs sociaux s’il ne l’exhibait là: aussi tous les exhibent-ils. Leurs heureux possesseurs, après deux ou trois tours, quand ils ont fait leur poussière, — dans le sens précis plutôt que propre du mot, — descendent et sc mêlent à la foule, du reste peu compacte, de leurs impurs blasphémateurs. Ces derniers, qui ne peuvent faire briller que leur chapeau à haute forme, signe certain d’une grande extraction, se promènent de long en large, faisant la joie des nombreuses beautés qui sortent des vêpres et affluent, en rangs serrés, les yeux très ouverts.

La nuit vient vite en juin; on tire trop tôt le rideau sur ce tour de persil exotique, qui n’est pas plus ridicule peutêtre que celui des Acacias.

Nous avons la bonne fortune de trouver l’offre gracieuse

d’une hospitalité de grand industriel chez notre compatriote, M. Pierre Saint-Germès, propriétaire de la grande usine aperçue le long du chemin de fer. Il passe cette soirée de Saint-Pierre dans sa maison de ville et nous y convie.

Nous y rencontrons nombre de personnages, sénateurs, députés, ministres, dont la personne, sinon le rôle, a une aussi grande importance, ici, que celle de M. le Premier, à Londres. On cause beaucoup autour de cette table, si loin de tout, où les échos du vieux monde sont toujours arrivés très affaiblis, où l’on ne donne d’importance qu’aux querelles locales et aux prix plus ou moins élevés du bétail, de la terre et du sucre. Il y a, là, de grands propriétaires, qui possèdent cent lieues de terre, y élèvent difficilement deux cents têtes par lieue, soit une tète par dix hectares, c’est-à-dire dix et quinze fois moins que dans la Province de Buenos-Aires.

On s’occupe, aussi, beaucoup, du sucre, bien que ce soit un produit très nouveau du pays; mais nous nous ajournons au lendemain pour parcourir la plantation de M. Saint- Germès.

Elle est éloignée de deux lieues de la ville, à laquelle elle est reliée naturellement par le téléphone. Une voiture nous y mène; elle a vite fait de traverser les dernières rues; le long des chemins qui les prolongent et que des haies épaisses barrent, c’est à peine si l’on rencontre quelques maisons échelonnées ; tous les terrains sont défrichés et ce n’est qu’au loin, encadrant le paysage, que l’on aperçoit la forêt, que nous avons traversée hier. Elle fait, à l’usine, où nous arrivons rapidement, un cadre pittoresque.

Celle-ci est des plus considérables. Elle est la première en date et en importance à Santiago. Disons-le encore, à la gloire de nos compatriotes de l’étranger, c'est à M. Saint-

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