‹ La vie et les murs des animaux :Chapitre 27 sur 99 · ORDRE DES HYDRAIRES · texte numérisé non relu

ORDRE DES HYDRAIRES

Les Hydraires sont, d’après les naturalistes modernes, des polypes discophores, arrêtés dans leur développement. Ils ne comprennent qu'un seul genre, le genre Aydre, dont on connaît

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Fig. 60. Hydre commune (Hydra grisea, Trembley). — 1. Hydre avec un œuf et un jeune

eclos. — 2. Œuf grossi prêt à déchirer son enveloppe, — 3. Hydre de grandeur naturelle fixée à la surface de l’eau et attachée à un morceau de bois flottant.

plusieurs espèces. Nous citerons seulement l’Aydre à longs

bras, ou Hydre grise (fig. 60), et l’Hydre verte ou Polype d'eau douce, que nous allons particulièrement étudier.

L’Hydre verte, ou Polype d'eau douce (fig. 61), est commune dans toute l’Europe. On la trouve dans les ruisseaux remplis

d'herbes. Elle s'attache particulièrement à la face inférieure des feuilles de plantes connues sous le nom de Lentilles d'eau. Tout l’animal se réduit à un petit sac tubuleux, verdâtre, fixé par une de ses extrémités, ouvert à l’autre, et portant autour de cette dernière ouverture six à dix appendices, grêles et de la grosseur d’un fil. Le sac tubuleux, c’est le corps de l’animal: l'ouverture, c’est à la fois sa bouche et la terminaison du canal digestif, les appendices sont ses tentacules, ou bras.

Fig. 61. Hydre verte (Hydra viridis, Trembley). — {. Hydre grossie portant un embryon prêt à se détacher de la mère. — 2. Animal de grandeur naturelle. — 3. Bourse0n naissant et beaucoup grossi. — 4. Grandeur naturelle du bourgeon.

Les Hydres n’ont ni poumon, ni foie, niintestin, ni système nerveux, ni cœur. Elles n’ont aucun organe de sens autre que ceux qui résident dans la bouche et la peau.

Les bras de l'Hydre verte sont creux intérieurement, et communiquent avec l'estomac. Ils sont munis de cils vibratiles, sarnis d’un grand nombre de tubérosités, disposées ellesmêmes en spirale et contenant dans leur intérieur une foule

de capsules, pourvues chacune d’une sorte de fil. Ces fils, d’une ténacité extrême, sont lancés au dehors quand l’animal est irrité par le contact d’un corps étranger. On les voit alors s’enrouler autour de la proie, quelquefois même pénétrer dans sa substance, et effectuer la capture de l'ennemi.

Ainsi les Æydres vertes sont d’une organisation très-simple. Ce qui ne veut pas dire que ce soient des animaux imparfaits, car ils possèdent toutes les parties dont ils ont besoin pour se nourrir et perpétuer leur espèce.

Il est des savants qui ontcomposé des centaines de volumes, des érudits qui ont publié des bibliothèques entières, des naturalistes et des physiciens qui ont écrit plus que Voltaire, et dont le nom estaujourd'hui profondément oublié. Au contraire, quelques savants heureux n’ont laissé que deux ou trois mémoires, et leur nom vivra toujours. De ce nombre fut le Genevois A. Trembley.

Trembley publia en 1744 un Mémoire sur un genre de polype d’eau douce. Il étudie dans ce travail, un petit animal, long de quelques centimètres, se bornant même à deux séries générales d'expériences : il retourne les Polypes d’eau douce, et il les multiplie en les coupant. Ces deux séries d'expériences sur un petit être que bien peu de personnes ont vu, ont suffi pour assurer à son nom l’immortalité.

Trembley était le précepteur des deux fils du comte de Bentinck. Il fit toutes ses observations à la maison de campagne de ce gentilhomme hollandais, et il eut, dit-il, « de fréquentes occasions d'éprouver, avec ses deux élèves, que l’on peut, même dès l’enfance, commencer à goûter les plaisirs que donne la nature, » Nous désirons que cette pensée d’un naturaliste célèbre, qui ne parle que de ce qu’il a reconnu lui-même, demeure gravée dans l'esprit de nos jeunes lecteurs.

Trembley a établi, par ses observations mille fois répétées, que l’Aydre verte peut être retournée, comme on retourne un doigt de gant, — de telle façon que ce qui était la peau externe du zoophyte, devienne son tube intestinal, et que le tube intestinal devienne sa peau externe, — le tout sans nuire à la vie de l’animal, qui, deux ou trois jours après cette révolution interne, reprend l'exercice ordinaire de ses fonc-

tions. Grâce à l’énergique vitalité de ces petits êtres, la peau externe devenue interne remplit les fonctions de l'estomac : elle digère ; tandis que le tube intestinal, étalé à l'extérieur, fait les fonctions de la peau : il absorbe et respire.

Nous laisserons Trembley nous raconter lui-même ces expé-

riences extraordinaires.

« J'ai essayé, pour la première fois, nous dit l’auteur, de retourner des polypes, dans le mois de juillet 1741. Mais ce fut inutilement que jemployai, pour y parvenir, tous les moyens auxquels je pensai alors. Je fus plus heureux l’année suivante, ayant enfin trouvé un expédient qui est assez facile. »

On a bien souvent parlé des expériences de Trembley sur le retournement des polypes d'eau douce; mais presque jamais on n’a cité la manière dont s’y prenait l’adroit expérimentateur pour obtenir ce singulier résultat. Nous demanderons à l'auteur comment il procédait, car l'opération est fort délicate. Voici donc comment se conduisait notre naturaliste pour mettre son monde à l'envers :

«Je commence, dit-il, par donner un ver au polype; je mets le polype;, dont Pestomac est bien rempli, dans un peu d’eau dans le creux de ma main gauche ; je le presse ensuite, avec un petit pinceau, plus près de l’extrémiié postérieure que de lantérieure; je pousse de cette manière contre la bouche du polype le ver qui est dans l'estomac; il la force à s'ouvrir et, en pressant encore un peu le polype avec mon pinceau, je fais sortir le ver en partie par sa bouche... Lorsque le polype est dans cet état, je le conduis doucement, sans rien déranger, hors de l’eau, et je le place sur le bord de ma main, qui est simplement mouillée, pour que le polype ne s’y colle pas trop; je le force à se contracter de plus en plus, etje contribue par cela même à faire élargir l’estomac et la bouche. Je prends ensuite de la main droite une soie de sanglier assez épaisse et sans pointe, et je la tiens comme on tient une lancette pour saigner ; J'approche son plus gros bout de l’extrémité postérieure du polype, je pousse cette extrémité et je la fais rentrer dans l’estomac du polype d'autant plus facilement qu’il est vide dans cet endroit-là et fort élargi. Je continue à faire avancer le bout de soie de sanglier qui, à mesure qu’il avance, retourne de plus en plus le polype. Quand il parvient au ver, qui tient la bouche ouverte, il pousse ce ver ou passe à coté, et sort enfin par cette bouche couvert de la partie postérieure du polype, qui s’est retourné. Il est facile de ne pas manquer la bouche, parce qu’elle est fort ouverte. Il arrive quelquefois que le polype se trouve d’abord entièrement retourné. On conçoit qu’il couvre alors le

bout de soie de sanglier qui est logé dans le polype retourné; que la superficie extérieure du polype est devenue intérieure ; que cette superficie touche celle de la soie de sanglier et que l’intérieure est devenue extérieure !. »

Le pauvre animal devait être bien surpris de cette situation nouvelle; désagréablement surpris, pouvons-nous ajouter, car il faisait tous les efforts imaginables pour revenir à sa position naturelle. Et toujours il finissait par y réussir. Le gant retourné se remettait de lui-même en place. « J'ai vu, dit Trembley, des polypes qui se sont déretournés en moins d’une heure. »

Ce n’était pas là l’affaire de notre expérimentateur, qui voulait reconnaître si les Polypes ainsi mis à l’envers continueraient de vivre en cet état. Il fallait donc les empêcher de se déretourner. À cet effet, il passa à travers le corps du Polype après l'avoir retourné, et tout près de sa bouche, une soie de sanglier ; en d’autres termes il embrocha la bestiole par le cou.

« Ce n’est rien pour un polype, dit Trembley, que d’être embroché. » C'est, en effet, peu de chose, comme on va le voir.

Ainsi retournés et embrochés, les Polypes vivent, se nourrissent et se multiplient, comme si de rien n’était.

« J'ai vu, dit notre ingénieux expérimentateur, un polype retourné qui a mangé un petit ver deux jours après l'opération... J'ai nourri un polype retourné pendant plus de deux ans. Il a beaucoup multiplié.

« Dès que j’eus retourné des polypes avec succès, je m'empressai de faire cette expérience en présence de bons juges, afin de pouvoir citer d’autres témoignages que le mien pour prouver la vérité d’un fait aussi étrange. Je témoignai aussi souhaiter que d’autres entreprissent de retourner des polypes. M. Allamand, que j’en priai, mit d’abord la main à l’œuvre avec le même succès que moi. Il a retourné plusieurs polypes, il a fait en sorte qu'ils restassent retournés, et ils ont continué à vivre. Il a fait plus, il a retourné des polypes qu’il avait déjà retournés quelque temps auparavant. Il a attendu, pour faire sur eux cette expérience, qu’ils eussent mangé après la première. M. Allamand les a aussi vus manger après la seconde opération. Enfin, il en a même retourné un pour la troisième fois ,qui a vécu quelques jours et a ensuite péri sans avoir mangé; mais peut-être sa mort n'est-elle point la suite de cette opération. »

Nous avons dit que l’Hydre verte n’a ni cerveau, ni système nerveux, ni cœur, ni anneaux musculaires, ni poumon, ni 1. Mémoire sur un genre particulier de polype d’eau douce à bras en forme de cornes. Leyde, 1744, in-4°.

foie, et que les organes des sens, tels que ceux de la vue, de l’ouïe et de l’odorat, lui ont été refusés. Cependant ces animaux agissent comme s'ils étaient pourvus de tous ces sens. 0 nature ! combien de secrets tu nous caches, et combien l’orgueil de l’homme doit s’humilier devant les mystères qui l'entourent, devant tant de spectacles qui frappent ses yeux, et qu'il est impuissant à expliquer!

Trembley a constaté que les Polypes d’eau douce, bien que dépourvus de tout anneau musculaire, peuvent se contracter, s'étendre, et même marcher. Quand on les touche, ou quand on agite vivement l’eau qui les renferme, on les voit se contracter avec plus ou moins de force, et même s’infléchir dans tous les sens. Grâce à cette faculté de s'étendre, de se contracter et de s’infléchir, ils arrivent à se mouvoir et à se déplacer.

Mais, nous n'avons pas besoin de le dire, ce mouvement progressif est d’une singulière lenteur. Pour un Polype d’eau douce, faire 20 centimètres de chemin, c’est une bonne journée. Si ces miniatures d'animaux ont leurs contes de fées, comme les hommes, les bottes de sept lieues, dont on amuse leur jeune imagination, les bottes de l’Ogre-Polype, sont des bottes de 7 centimètres.

Pénétré de son insuffisance comme marcheur, le Polype d’eau douce sait y suppléer. Aussi ingénieux que l’homme, quand il veut aller vite, il monte à cheval. Son cheval, c’est un Limaçon aquatique. Il grimpe sur la coquille de ce mollusque , marcheur ou nageur ; et sur cette monture improvisée, il fait, en quelques minutes, plus de chemin qu'il n’en ferait en un jour, réduit à ses pauvres petits organes.

Les Polypes qui veulent se donnerles délices d’un galop échevelé, se hissent, selon Trembley, sur les larves aquatiques des Phryganes, qui s’agitent dans l’eau tranquille des bassins, ou serpentent dans l’eau vive des ruisseaux. Cette course vertigineuse, ce tourbillon furieux, doit bien surprendre des êtres aux allures aussi lentes que nos Polypes.

Les Hydres vertes, qui sont tout à fait privées d'organes de la vue, sont pourtant sensibles à la lumière. Si l'on place le vase qui les renferme, en partie dans l’ombre et en partie au soleil, elles se dirigent sur la région éclairée. Elles apprécient

les bruits. Elles s'attachent aux plantes aquatiques, aux corps flottant dans l’eau. Ces animaux sans yeux, sans cerveau et sans nerfs, guettent leur proie, la reconnaissent, s’en emparent et la dévorent. Ils ne commettent point d’erreur, et n’attaquent que l'ennemi qu'ils peuvent terrasser. Ils savent fuir un danger menaçant, et se retirer devant un obstacle. Ils se recherchent, se fuient entre eux, ou se livrent des combats. Il y a donc réflexion, délibération, action préméditée, chez des êtres si infimes. L'histoire du Polvpe d’eau douce jette l'esprit dans un abîme d’étonnements !

Trembley insiste beaucoup sur l’adresse que déploie l’Hydre verte pour s'emparer, à l’aide de ses longs bras, des petits animaux qui lui servent de nourriture. Cet animalcule est carnassier et même passablement vorace. Des vers, de petits pucerons, des mille-pieds, des naïs, des larves d'insectes dipières, sont sa proie habituelle. Quand un ver, ou un puceron, passant à sa portée, vient à le toucher, le Polype, averti par ce contact, saisit aussitôt le vagabond, l’enlace de ses bras flexueux, le dirige rapidement vers sa bouche, et l’avale.

Trembley s’'amusait à donner à manger aux Hydres vertes, pour observer la manière dont elles dévoraient leur proie :

.. €Quand les bras d’un polype sont bien étendus, dit-il, je mets dans

l’eau un mille-pieds ou un autre ver... Aussitôt qu'un mille-pieds se sent pris, il se débat avec vivacité ; souvent il se met à nager et entraine de côté et d’autre le bras par lequel il est arrêté. Quelque déliés que soient les bras des polypes, ils peuvent résister à des efforts considérables. Les mouvements que le mille-pieds se donne obligent enfin le polype à retirer son bras : il le contracte d’abord en partie... le millepieds, qui se débat, s’entortille lui-même dans le bras qui le tient, et souvent il rencontre d’autres bras que les secousses qu’il donne au polype forcent à se contracter et à se rapprocher de sa tête, ou que le polype rapproche de lui-même de sa proie pour seconder le bras qui l’a prise. En un moment, le mille-pieds se trouve engagé dans la plupart de ces bras, qui, en se recourbant et en continuant à se contracter, le portent bientôt sur la bouche, contre laquelle ils l’appuient et lassujettisent". »

Trembley a nourri des Polypes d’eau douce, non-seulement avec des vers, mais avec de la viande de boucherie, du bœuf,

du mouton et du veau.

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