Le Monde de la Mer, page
rée, puis abandonné au retour des eaux. Généralement, ils sont morts. Cependant ils ne le sont pas toujours, et ne sont quelquefois qu'engourdis. Placez-les dans un vase plein d’eau de mer, ou tout simplement dans une flaque du rivage. Vous en verrez quelques-uns sortir de cette mort apparente, et exécuter les curieux mouvements de progression que nous venons de signaler. Les mouvements d’une Étoile de mer ainsi sauvée et ressuscitée forment un spectacle très-curieux à suivre du regard.
C'est à la face inférieure du disque qu’est située la bouche de notre animal. En ce point, les pièces constitutives de la carapace laissent un espace circulaire, recouvert par une membrane fibreuse, résistante, percée, au centre, d’une ouverture arrondie. Cette ouverture est quelquefois armée de papilles dures, qui jouent le rôle de dents.
La bouche aboutit presque immédiatement dans l’estomac. Ce dernier organe est un sac globuleux, qui remplit presque toute la portion centrale de la cavité viscérale.
« Ainsi, dit M. Milne-Edwards, chez l'Étoile de mer glaciale (Asteracanthion glacialis), l'estomac est globuleux, mais incomplétement divisé en deux portions par un repli de sa membrane interne. La première chambre, ainsi délimitée, parait être plus spécialement chargée de transformer les matières alimentaires en une pâte liquide qui passe peu à peu dans la chambre supérieure. Celle-ci se continue supérieurement avec un petit intestin, et communique latéralement avec cinq prolongements cylindriques qui ne tardent pas à se diviser chacun en deux tubes très-allongés et garnis d’une double série d’appendices creux ramifiés et terminés en cul-de-sac. »
Ces organes s’avancent dans l’intérieur des rayons, ou bras, de l’Astérie.
Voilà donc un animal qui porte son tube digestif dans ses bras ! Un même organe sert à la marche et à la digestion. Quelles leçons d'économie nous donne la nature !
Les produits de la digestion trouvent dans les rayons de l’Astérie une surface absorbante d’une très-grande étendue ; ils doivent passer rapidement de là dans le fluide nourricier circonvoisin.
Les Astéries sont très-voraces. Elles attaquent volontiers
les Mollusques, même ceux qui sont pourvus de coquilles. M. Pouchet rapporte avoir retiré dix-huit Vénus intactes, ayant chacune six lignes de longueur, de l'estomac d’une grande Astérie, qu’il disséquait sur le bord de la Méditerranée.
Il est même établi que l'Étoile de mer peut manger jusqu'à des Huîtres.
Les anciens naturalistes n’ignoraient pas que l'Étoile de mer a le pouvoir de manger des Huîtres; mais ils croyaient que ces animaux attendaient le moment où le bivalve ouvre ses écailles, pour introduire un de leurs rayons entre les deux valves du mollusque. On croyait qu'après avoir ainsi mis un pied dans le domicile d'autrui, elle en avait bientôt mis quatre, et qu’elle finissait par atteindre et dévorer l'habitant savoureux de la coquille. Des observations modernes ont modifié sur ce point les idées des premiers naturalistes.
Pour s'emparer d’une Huître et la gober, il paraît que l'Étoile de mer commence par approcher sa bouche des deux bords fermés de l’Huître. Cela fait, à l’aide d’un liquide particulier que sa bouche secrète, elle verse dans l’intérieur de l’Huître, quelques gouttes d’un liquide âcre ou vénéneux, qui force l’animal à ouvrir ses écailles. Une fois la place ouverte, elle ne tarde pas à être envahie et dévastée.
M.Rymer Jones donne une autre explication. Selon ce naturaliste, l'Huître serait saisie entre les rayons de son ravisseur, qui la maintiendrait sous sa bouche, à l’aide de ses suçoirs. Alors, ajoute le naturaliste anglais, l’Astérie retourne son estomac et enveloppe l’Huître tout entière de sesreplis, en distillant sans doute un liquide vénéneux. La victime, forcée d’entr’ouvrir sa coquille, devient la proie de l’ennemi qui l’enveloppe, — c’est le cas de le dire.
Quel que soit le procédé employé par l'Étoile de mer, il est aujourd'hui bien démontré, si incroyable que le fait paraisse au premier abord, qu’elle gobe des Huîtres, comme un habitué du restaurant de la Maison Dorée.
Ce petit être, formé de cinq branches, sans apparence de membres, accomplit un travail que l’homme est parfaitement impuissant à exécuter : il ouvre des Huîtres sans outil. Si un
homme n’avait d'autre nourriture que des Huîtres, et qu'il füt privé de couteau pour les ouvrir, il est certain qu'avec tout ‘son génie notre homme mourrait de faim auprès des coquilles obstinément fermées de l’impénétrable bivalve.
Les Étoiles de mer recherchent les viandes mortes de toute nature. Elles font une chasse incessante et active à toutes sortes de matières animales corrompues. Ainsi l’Astérie joue au sein des mers le même rôle que divers oiseaux et certains insectes utiles jouent sur la terre, c’est-à-dire qu’elle fait disparaître, en se repaissant de leur substance, le cadavre des änimaux, qui, abandonné à l’action des éléments, deviendrait une cause d'infection. De même que certains animaux assainissent l'air, les Astéries assainissent, sur une échelle considérable, les mers qui les abritent.
Les zoologistes ne sont pas d'accord sur la manière dont ia respiration s'opère chez les Astéries. Cependant on pense que le principal rôle dans ce phénomène est dévolu à des branchies sous-cutanées, qui constituent dans chaque rayon une paire de doubles séries d’ampoules.
La fonction de la circulation est également peu connue, bien que l'appareil vasculaire soit assez développé chez ce zoophyte, et paraisse avoir pour centre un canal allongé à parois musculaires, que l'on pourrait à la rigueur décorer du nom de Cœur.
Un petit anneau entourant l’œsophage, et duquel partent des cordons qui se prolongent dans les sillons des bras, voilà à quoi se réduit le système nerveux de l'Étoile de mer.
En fait d'organes des sens, nous devons signaler, comme les appareils du tact, les tentacules ambulacraires et ceux qui sont disséminés sur la face dorsale du disque.
On a considéré comme des yeux des points d'un rouge vif situés à l'extrémité des bras, et en dessous. Singulière position pour l’organe de la vue! Ce seraient d’ailleurs des yeux bien imparfaits, car ils ne posséderaient point de cristallin.
Les Astéries ont les sexes distincts et portés sur des individus différents. Leurs œufs, qui sont ronds et rougeätres, sont soumis à des phases curieuses de développement.
Elles produisent des petits, vermiformes, couverts de cils
vibratiles, et qui nagent avec vivacité, comme des Infusoires. Ces petits subissent des métamorphoses considérables.
En 1835, M. Sars avait décrit sous le nom de Bipinnaria asterigera un animal énigmatique, ressemblant à un polype par les bras qui garnissaient l’une des extrémités du corps, mais ayant l’autre extrémité terminée par une queue, pourvue de deux nageoires, et se faisant surtout remarquer par l’existence d’une Astérie attachée à l'extrémité qui porte les bras. Il exprima l’opinion, qui fut bientôt mise hors de doute, que ce Bipinnaria était probablement une Astérie en voie de développement.
Ainsi l’œuf était devenu une sorte d’Infusoire; l'Infusoire était devenu le Bipinnaria, et de celui-ci procédait l’Astérie. En effet, le Bipinnaria ne devient pas l’Astérie par une sorte de métamorphose analogue à celle que tout le monde connaît chez les insectes, les Papillons par exemple. L’Astérie est en nourrice, pour ainsi dire, chez le Bipinnaria. La larve est srande, et c'est aux dépens d’un très-petit rudiment interne de cette larve, que se développe l’Astérie. Celle-ci dérobe à la larve son estomac et son intestin, et en fait un appareil viscéral, à son usage. Mais l’Astérie se fait une bouche de toutes pièces, qui est très-éloignée de la bouche primitive de la larve. Ainsi le Bipinnaria se partage : il donne son estomac et son intestin, et garde son œsophage et sa bouche. Il peut vivre encore quelques jours après que l’Astérie s’est détachée de lui.
Peut-on bien s’imaginer l'existence d’un être qui n’a plus qu'une bouche et un œsophage! qui manque d'estomac et d'intestin, par cette raison qu’un autre animal s’en est emparé pour son propre compte! L'étude des animaux inférieurs abonde en surprises de ce genre. (C’est un enchaînement de faits imprévus, d’impossibilités naturelles, de tout point réalisées. C’est un renversement incessant de toutes les notions puisées dans l'étude des êtres plus haut placés dans l'échelle animale.
L'histoire des Étoiles de mer ne serait pas complète si nous ne signalions le trait le plus remarquable de leur organisation.
Ces animaux jouissent au plus haut degré du phénomène vital de la rédintégration, c’est-à-dire de la faculté de reconstruire les organes qu’ils ont perdus. Ces bras, dont la structure est si compliquée et qui abritent des organes si importants, se détruisent bien des fois par accident. L'animal se préoccupe peu de cette mutilation. S'il perd un bras, il ne s’en inquiète guère : il en refait immédiatement un autre. On voit souvent dans nos collections des Astéries non symétriques, parce qu'on les a recueillies avant que les membres nouveaux, en voie de développement, eussent atteint leur longueur définitive.
M. Rymer Jones signale un fait de rédintégration bien plus complet, bien plus curieux. Ce naturaliste vit un rayon isolé d’Astérie qu’il avait recueilli, et qu’il observait, produire au bout de cinq jours quatre petits rayons et une bouche. Au bout d’un mois, le vieux rayon se détruisit, et ce fragment, désormais inutile, fut remplacé par un être nouveau, complet, à quatre petites branches symétriques.
Cette faculté de reproduction d'organes que nous avons signalée chez le Polype d’eau douce, chez l’Anémone de mer, etc., existe chez beaucoup d’autres zoophytes; mais aucun ne dépasse sous ce rapport l’Astérie.
Il nous reste à mentionner un dernier fait bien plus étrange, bien plus mystérieux, car il n'appartient plus à l’ordre physique ou organique, mais au monde moral.
L'Etoile de mer se suicide! Certains de ces animaux paraissent vouloir échapper par le suicide aux dangers qui les menacent. Ce triste privilége d’attenter à son existence, qui semblait réservé à l’homme intelligent et libre, qui n'est nullement soupçonné par les animaux supérieurs, comme le Bœuf, le Chien et le Cheval, même soumis aux plus mauvais traitements, nous le retrouvons aux derniers degrés de l’échelle animale. L'homme et l'Étoile de mer ont une décision morale commune, et c’est celle du suicide !
Mystères de la nature, qui pourrait se flatter de pouvorr sonder vos abîimes! Secrets du monde moral, quel être, autre que Dieu, à le privilége de vous comprendre!
C'est dans une grande espèce d’Etoile de mer, la Luidia fragi-
lissima, ou Luidie ciliaire de Philippi, habitant les mers de l’Angleterre, que réside à un haut degré cet instinct du suicide.
« La première fois, dit le docteur Forbes, que je pris une de ces créatures, je réussis à la placer entière dans mon bateau. N’en ayant jamais eu auparavant et ignorant tout à fait ses facultés de suicide, j'étalai l’animal sur le rivage, afin de mieux admirer sa forme et ses couleurs. Au moment où je cherchai à le reprendre pour le conserver, Ô horreur et désenchantement ! je ne trouvai plus qu’un assemblage de membres détachés. Mes préparatifs de naturaliste se trouvèrent tout à fait neutralisés par cette destruction soudaine, et l’animal est à présent mal représenté dans mon cabinet par un disque sans bras et par des bras sans disque. Un autre jour j’allai promener ma drague dans le même endroit de la mer, bien déterminé, cette fois, à ne pas me laisser souffler mon spécimen de la même manière. J'avais apporté avec moi un baquet d’eau douce, pour laquelle les Astéries témoignent une grande antipathie. Comme je l’espérais, une Luidia se laissa prendre dans la drague. Comme l'animal ne se brise point, généralement, avant d’être soulevé au-dessus de la surface de la mer, je plongeai soigneusement et anxieusement mon baquet de niveau avec l'embouchure de la drague, et m'y pris avec douceur pour introduire la Luidia dans l’eau douce.
« Soit que l’air froid ne lui convint pas, ou que la vue du baquet le terrifiât, je ne sais trop lequel des deux, l’animal se mit à se dissoudre ; on voyait ses membres s'échapper par toutes les mailles de la drague. Dans mon désespoir, je saisis le plus gros morceau et ramassai l’extrémité d’un bras avec son œil terminal, dont la paupière épineuse s’ouvrait et se fermait avec un clignotement qui ressemblait beaucoup à un regard de dérision. »
L'esprit demeure confondu devant de tels spectacles, et l’on ne peut que répéter avec Mallebranche : « Il est bon de comprendre clairement qu’il est des choses qui sont absolument incompréhensibles. »
Si dans les collections d'histoire naturelle on trouve rarement des Étoiles de mer, et surtout des Luidie bien entières, c'est que l'animal, au moment où 1l est saisi par le pêcheur ou l’amateur, se brise de lui-même en plusieurs pièces, par l'effet de sa terreur ou de son désespoir. Pour les conserver entières, il faut les faire périr soudainement, avant qu’elles aient, pour ainsi dire, le temps de se reconnaître. Il faut pour cela qu’au moment même où on la retire de la mer, on la plonge dans un vase d’eau douce. Le liquide non salé est
mortel pour ces créatures, qui dans ces conditions périssent subitement et n’ont pas le temps de se mutiler elles-mêmes.
L'Étoile de mer est un curieux ornement de nos collections d'histoire naturelle. Mais ces êtres à l’état de mort ne représentent que bien incomplétement l'élégance et la grâce toute particulières de ce type curieux. Pour comprendre l'Étoile de mer, il faut la voir dans une de ces maisons transparentes faites de cristal et d’eau, qu’on nomme aquarium. C'est là que l’on peut admirer les formes, la figure, le mouvement et les mœurs de cet être merveilleux.
L’Astérie est la constellation des mers. On dirait que le ciel, à force de se mirer, pendant la nuit, sur la surface argentée de l’Océan, a laissé tomber dans ses profondeurs une des étoiles qui décorent sa voûte resplendissante.
ORDRE DES CRINOÏDES.
Natura non facil sallus, avons-nous dit, avec Linné, dans les premières pages de ce volume. La nature procède au moyen de transitions insensibles; elle ne s'élève que par degrés, d’une forme organique à une autre. La plupart des animaux que nous avons considérés jusqu'ici, sont immobiles, invariablement fixés au sol, du moins dans l’âge adulte. Nous allons bientôt passer aux zoophytes privés de tout entrave, à l'animal
Qui marche dans sa force et dans sa liberté.
Mais entre les zoophytes fixés au sol, comme les Coraux, les Gorgones, les divers Polypes agrégés, et les zoophytes ambulateurs, comme les Oursins et les Holothuries, la nature a placé un intermédiaire : ce sont les animaux qui se balancent. Il est en effet toute une classe de zoophytes qui, attachés à un rocher, par une sorte de racine armée de griffes, sont munis d’une tige longue et flexueuse, qui leur permet d'exécuter des mouvements dans le cercle limité par la longueur de leur tige d'attache; à peu près comme le Bœuf ou la CGhèvre de nos pâturages, retenus par la longe, peuvent prendre leurs ébats et leur nourriture, dans l’espace circonscrit par la longueur
du lien. C’est cette catégorie d'animaux qu’il convient maintenant de décrire.
Figurez-vous une Étoile de mer portée sur une tige flexible qui la tient attachée au sol, et vous aurez l’idée générale des zoophytes qui composent l’ordre des Crinoiïdes.
Les natualistes du dix-septième siècle décoraient ces êtres intéressants du nom de Lis des eaux. Cette image, un peu poétisée, prouve bien que la conformation de ces êtres a de bonne heure frappé les observateurs.
Ces Étoiles de mer attachées au rivage, non hélas! par leur srandeur, comme Louis XIV, ces Lis deseaux, forment pour les naturalistes la plus curieuse des leçons vivantes. Les Encrines font revivre pour lui tout un monde enseveli dans les abîmes du passé. On ne connaît aujourd’hui que deux genres de ces zoophytes, et dans les premiers temps de l'existence de la terre, ils remplissaient les Océans. Les Encrines abondaient dans les mers pendant l’époque de transition et l’époque secondaire. C'était une des plus nombreuses tribus animales qui habitassent les eaux salées de l’ancien monde. En marchant sur certains terrains de notre pays de France, nous foulons sous nos pieds des myriades de ces êtres, dont les dépouilles calcaires composent à elles seules des couches entières du sol.
Les Encrines ont peu à peu disparu des mers anciennes; leurs espèces ont graduellement diminué, à mesure que notre globe vieillissait ou se modifiait. 11 n’en reste plus aujourd'hui que quelques types dans nos mers : la Comatule de la Méditerranée, la Pentacrine tête de Méduse, que l’on ne trouve que dans la mer des Antilles et la Pentacrine d'Europe, fort rares d’ailleurs toutes les deux, et qui sont probablement destinées à bientôt disparaître, emportant avec elles le dernier échantillon de cette race zoologique de l’ancien monde.
Voilà le véritable intérêt que présente au naturaliste et au penseur l’examen des rares espèces actuelles de Crinoides.
Les Encrines les plus communes à l’état fossile sont le Pentacrinus fasciculosus, appartenant aux terrains du lias; l’Apiocrinus Roissyanus, qui se trouve dans le terrain oolithique,
c’est-à-dire à la période jurassique; l'Encrinus liliiformis, qui appartient à la période du trias *.
Ces trois zoophytes fixes se montrent déjà en grand nombre pendant le premier âge du monde animé, c'està-dire dans la période silurienne. Ils atteignent leur maximum de développement générique pendant la période dévonienne, et ne font plus ensuite que décroître. Ils offrent, selon M. d'Orbigny, 39 genres dans les terrains paléozoïques, 2 dans les terrains triasiques, 7 dans les terrains jurassiques, 5 dans les terrains crétacés, 1 seulement dans les terrains tertiaires.
De tous ces genres, on n’en retrouve plus qu’un, le Peniacrinus, dans l’époque actuelle, pour représenter les formes si variées des premiers habitants des mers.
Les Crinoïdes libres, c’est-à-dire non fixés au sol par une tige, auxquels appartiennent les Comatules, n’ont commencé que plus tard d’apparaître sur notre globe. Ils manquent dans les terrains paléozoïques et triasiques. Ils apparaissent et atteignent leur maximum de développement à l’époque jurassique.
Les nombreux restes fossiles de ces êtres curieux qui remplissent divers terrains ont dû attirer de bonne heure l’attention des savants. Aussi les Crinoïdes ou Encrines furent-ils décrits dès les premiers pas, dès les premiers essais de la science moderne. Déjà au seizième siècle le célèbre minéralogiste George Agricola les mentionne sous le nom d’Entroques, de Trochites et d’Astroïtes. En même temps on désignait dès cette époque, sous Le nom d’Encrinus (de xoivov, Lis), le Crinoïde que nous appelons de ce nom, et qui caractérise le terrain du muschelkalk.
Pendant le dix-huitième siècle, les travaux sur les Crinoïdes furent très-nombreux, mais peu scientifiques. On rapportait ces restes organiques, tantôt à des végétaux, tantôt à des êtres voisins des Étoiles de mer ou des Polypes; quelquefois à des colonnes vertébrales de poissons. Cependant,
1. On trouvera la figure des Encrines fossiles appartenant aux divers terrains dans notre ouvrage La Terre avant le déluge.
vers 1761, Guettard, l’un des plus savants naturalistes de son temps, fixa la véritable nature de ces productions naturelles. Guettard avait eu l'occasion d'étudier une Encrine vivante, envoyée de la Martinique, sous le nom de Palmier marin, et qui était la Pentacrine tête de Méduse. La comparaison de l'individu vivant avec les restes fossiles décrits par ses prédécesseurs, et qui figuraient dans les collections, lui dévoila la véritable origine des Encrines fossiles.
Ce bel échantillon, qui existe encore aujourd’hui au Muséum d'histoire naturelle de Paris, a été longtemps considéré comme unique; mais on en connaît actuellement quelques autres dans divers musées.
Les Crinoïdes ont été, depuis cette époque, étudiés par divers observateurs, tels que Miller, Forbes, d'Orbigny, Pictet. Nous résumerons rapidement nos connaissances à leur sujet.
Les espèces de Crinoïdes fixes actuellement vivantes, qui ont pu être le mieux observées, sont la Tête de Méduse ou Pentacrine tête de Méduse, et la Pentacrine d'Europe. La première a été péchée plusieurs fois dans les mers des Antilles; la seconde, plus petite, vit dans quelques mers de l’Europe.
La Pentacrine tête de Méduse (fig. 85) et la Pentacrine d'Europe (fig. 85) peuvent être comprises dans la même description.
Ces curieux zoophytes ressemblent à une fleur portée sur sa tige. Elles se terminent par un organe qui a reçu le nom de calyce, et qui est, à proprement parler, la tête de l’animal. De ce calice partent des bras, plus ou moins ramifiés, et formés eux-mêmes, ainsi que leurs ramifications, de pièces nombreuses et articulées entre elles.
Le calice est supporté par une tige, plus on moins longue, formée de pièces sécretées par le tissu vivant qui les entoure. Les articles de cette tige sont ordinairement très-nombreux, cylindriques et présentent des siries rayonnantes sur leurs faces articulaires. Par exception, chez les Pentacrinus ils sont prismatiques, pentagonaux, ou à cinq angles saillants, et offrent sur leur face articulaire une étoile à cinq branches ou bien une rosace à cinq pétales.
A la base de la tige de cette plante-animal, on trouve,
chez beaucoup de Crinoïdes, une sorte de racine étalée,
implantée sur les rochers et susceptible de s’accroître par
Pentacrine tète de Méduse.
(Pentacrinus caput Medusæ, Miller.)
Fig. 85.
elle-même, de nourrir les tiges et d’en produire de nouvelles.
La racine et la tige des Encrines fixes s’opposent à ce que
ces animaux puissent vivre autrement que la tête en haut. Leur station normale est donc tout à fait différente de celle
des autres Échinodermes, qui presque tous restent invariablement la bouche dirigée en bas.
Les Têtes de Méduse vivent sur les fonds marins rocaille au milieu des bancs de Coraux les plus profonds. Là, attachés
Fig. 86. Pentacrine d'Europe.
(Pentacrinus europæus, Thompson.)
solidement par leurs racines, leur longue tige s’élevant verticalement, leur calice épanoui et muni de ses longs bras, elles attendent la proie qui passe à leur portée.
La Pentacrine tête de Méduse, a été, comme nous l’avons dit, péchée plusieurs fois, à de grandes profondeurs, dans la mer
des Antilles. Son calice, très-petit, est porté sur une tige longue de 50 à 60 centimètres, et terminée par des bras longs et mobiles, dont la surface interne porte des tentacules dans une rainure. Au milieu des bras se voit la bouche, et tout à côté l'orifice d'expulsion des résidus digestifs.
Dans la Tête de Méduse et dans la Pentacrine d'Europe, on a pu constater la présence d’un appareil digestif. C’est une sorte de sac irrégulier, avec une bouche centrale à la face supérieure, et un autre orifice situé, comme nous venons de le dire, à peu de distance de la bouche et destiné à rejeter au dehors les produits de la digestion.
Les bras de ces animaux, quis’écarlent, se rejoignent, se referment selon les besoins de leur vie, sont pourvus de tentacules charnus, qui servent à l'absorption, et de cils vibratiles, qui sont les organes de leur respiration.
Tels sont ces êtres curieux, sorte de terme moyen ou de transition entre les animaux immobiles et ceux qui marchent, et qui représentent à nos yeux les derniers restes de générations éteintes.
Tous les types de Crinoïdes munis de bras ont offert des exemples incontestables de la reproduction ou rédintégration des bras rompus, ou détruits par accident. Comme nous avons déjà souvent attiré l'attention du lecteur sur cette étrange faculté de reproduction des organes, dévolue à beaucoup de zoophytes, nous n’insisterons pas davantage sur ce sujet.
Tous les Crinoïdes ne sont pas semblables aux deux espèces que nous venons de décrire. Il est toute une famille d'animaux de cette classe, celle des Comatules, qui, fixes dans le jeune âge, se séparent dans l’âge adulte de leur tige, et, débarrassés des lisières importunes de leur jeunesse, vont vivre, comme de grands garçons, sur le fond de la mer, côte à côte avec les Astéries, dont le voisinage semble leur plaire.
Les Encrines et les Étoiles de mer vivent ainsi de compagnie, à des profondeurs prodigieuses, et sous de telles hauteurs d’eau que la lumière n’y parvient plus. Se figure-t-on
bien l’existence d'animaux qui passent leur vie dans des ténèbres éternelles!
Les Comatules sont des animaux fort répandus dans plusieurs mers des deux hémisphères. Leur corps est aplati. Une grande plaque calcaire forme comme une cuirasse sur leur dos, qui offre, en outre, des cirrhes' composés d'articles nombreux dont le dernier est en crochet. La surface ventrale présente deux orifices : celui du milieu correspond à la bouche, l’autre est destiné à rejeter au dehors les produits non digérés.
jet animal est pourvu de cinq bras, qui se bifurquent
Fig. 87 Comatule de la Méditerranée. (G. N.) (Comatula mediterranea, Lamk.)
immédiatement. Les branches des bras offrent des gouttières ambulacraires qui comprennent un double rang de tentacules charnus. Au milieu de cette double rangée de tentacules règne la gouttière ambulacraire proprement dite, revêtue de cils vibratiles sur toute sa surface. Ces cils déterminent le