‹ La vie et les murs des animaux :Chapitre 54 sur 99 · Le Monde de la mer, page · texte numérisé non relu

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contraire, est parfaitement libre. La colonie animale qui le constitue flotte et se balance sur les eaux, comme la Plume de mer ou la Physalie, dont nous avons parlé en étudiant les zoophytes.

Le nom Pyrosome veut dire corps en feu. Ce nom a été donné à ces animaux en raison de la remarquable vivacité de leur phosphorescence. D'après les observations de Péron et Lesueur, rien n’est aussi brillant, aussi vif, aussi éclatant que la lumière émise, au sein des mers, par ces animaux. Par la manière dont les colonies se disposent, ils forment souvent de longues traînées de feu. Mais, fait singulier ! cette phosphorescence offre le curieux caractère que présentent les cils des Beroés, c’est-à-dire que les couleurs varient instantanément, en passant, avec une promptitude étonnante, du rouge le plus intense à l'aurore, à l’orangé, au vert ou au bleu d'azur.

De Humboldt vit une troupe de ces brillantes colonies vivantes côtoyer son navire, en projetant des cercles de lumière qui n'avaient pas moins de cinquante centimètres de diamètre. Il put, de cette façon, apercevoir pendant plusieurs semaines, et à une profondeur de cinq mètres dans la mer, les poissons qui suivaient le sillage du vaisseau.

Bibra, voyageur au Brésil, ayant capturé six Pyrosomes, s’en servit pour éclairer sa cabine. La lumière produite par ces petits êtres était assez vive pour qu'il pût lire à un de ses amis la description qu’il venait d'écrire, de ces porte-flambeaux vivants.

On connaît trois espèces de Pyrosomes.

Le Pyrosome élégant n’a que deux ou trois pouces de long, et habite la Méditerranée.

Le Pyrosome géant se trouve dans la même mer. C’est un long cylindre bleuâtre, hérissé de tubercules, dont chacun appartient à un animal particulier, à un citoyen de cette république mobile, soudé à ses collègues par son enveloppe gélatineuse. C’est une alliance imposée à l'impitoyable nature, c’est du socialisme forcé.

Une troisième espèce, le Pyrosome atlantique, fut découverte par Péron et Lesueur, dans les mers équatoriales.

Les Biphores ou Salpes (fig. 106) forment un autre genre intéressant parmi les Tuniciers.

« Les Biphores ou Salpes sont réunies, dit Frédol, en longues files transparentes d’une grande délicatesse de tissu : cordons composés d’individus placés côte à côte et greffés transversalement; rubans dans lesquels chaque bestiole est greffée bout à bout avec ses sœurs, doubles chaines parallèles de créatures sociales tantôt alternes, tantôt opposées... Merveilleuse symétrie qui ne dércge jamais aux lois qui la régissent Chapelets vivants dont chaque perle est un individu ! »

Chaque individu offre un corps diaphane oblong, plus ou moins cylindrique, ou prismatique souvent muni en avant el rarement en arrière d'appendices tentaculiformes. Il est d’une

Fig. 106. Biphore birostré. (Salpa mazxima, Forsk.)

transparence si grande, que l’on peut voir fonctionner tous les organes dans l’intérieur du corps à travers sa peau.

Un philosophe ancien faisait à la structure de notre corps un petit reproche. Il regrettait que la nature n’eût pas songé à le percer d’une ouverture suffisante, pour que chacun püût voir ce qui se passait à l’intérieur. L'animal qui nous occupe aurait satisfait notre critique : son corps est une maison de verre.

Pour se mouvoir, le Salye emploie un singulier artifice. 1] introduit de l’eau dans son corps, par une ouverture postérieure munie d'une valvule, et la fait sortir par une ouverture située en avant, du côté de la bouche. Il est ainsi toujours poussé en arrière et nage à reculons. De plus, il fait la planche, c'est-à-dire qu’il nage le ventre en l'air.

Les auteurs du Dictionnaire de l'Académie française de 1820, qui ont défini l’Écrevisse : Un petit poisson qui marche à recu-

ons, —et qui n’ont fait que deux erreurs dans cette ligne, attendu que l’Écrevisse n’est pas un poisson et qu’elle ne marche pas à reculons, — auraient évité les justes quolibets dont on les a poursuivis, s'ils avaient accordé cet attribut au molluscoïde qui nous occupe. Les auteurs de ce Dictionnaire étaient trop forts en latin et en grec, pour savoir quelque chose en histoire naturelle!

Tous les éléments d’une chaîne de Salpes agissent de concert. Ils se contractent et se dilatent simultanément. Ils marchent comme un seul homme! On croirait voir un individu unique flotter avec des ondulations de Serpent.

Et, en effet, les matelots les appellent Serpenis de mer.

Ces longues traînées vivantes abondent dans la Méditerranée, principalement vers les côtes d'Afrique et dans les mers équatoriales. Elles vivent dans la haute mer, immergées à des profondeurs considérables. Cependant, quand les nuits sont calmes, elles se montrent à la surface de l’eau. Comme elles répandent parfois une lueur phosphorescente, on les voit, sous la forme de longs rubans de feu, se dérouler au gré des vagues (fig. 107). Quel admirable spectacle la nature réserve souvent au navigateur qui traverse les mers des tropiques, pendant les nuits silencieuses de ces paragesl

Lorsqu'on retire de l’eau une chaîne de Salpes, les anneaux se séparent, et ils ne peuvent plus adhérer de nouveau. L’assemblée est dissoute par ordre supérieur.

On rencontre quelquefois dans la mer des [Salpes isolées et solitaires, dont la conformation extérieure diffère de celle qui est propre aux Salpes enchaînées. On serait donc tenté de les rapporter à un type différent. Mais les études de Chamisso, Krohn et Milne-Edwards nous ont révélé à cet égard des faits aussi curieux qu'inattendus. À force de temps, de patience, de sagacité, on a fini par reconnaitre que tout Biphore est vivipare, et que chaque espèce se propage par une succession alternante de générations dissemblables. L’une de ces générations est représentée par des individus solitaires, l’autre par des individus agrégés. Chaque individu solitaire engendre un groupe, une chaîne; chaque membre constitutif de la chaîne engendre une Salpe solitaire.

Ainsi, une Salpe n’est pas organisée comme sa mère ou comme sa fille, mais bien comme sa sœur, sa grand'mère ou sa petite-fille! Autre exemple de cette généralion alternante, que nous n'avons pu qu’esquisser en parlant des Zophytes.

Ces êtres marins qui passent leur vie dans une communauté forcée; — ces animaux qui mangent, dorment ou reposent toujours en compagnie ; — qui s’abandonnent ensemble aux molles caresses de la vague; — ces colonies, ces républiques

Fig. 107. Chaine de Salpes, phosphrescente, à la surface de l'Océan.

animales , qui vivent constamment de la même existence, — nous révèlent une bien étrange merveille : la communauté, l'identité des sentiments dans une foule d’être rivés à la même chaîne, à une chaîne physique, intellectuelle et morale !

Celui qui n’a jamais porté son attention sur les animaux inférieurs, est étranger à de bien surprenants mystères. L'étude de l’histoire naturelle est donc le meilleur moyen d'ajouter à l’étendue, à la variété des connaissances et des idées de la jeunesse!

cé

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