GENRE SOLEN OÙ COUTEAU
Les Solens, ou Couteaux, se reconnaissent facilement à leur coquille allongée, qui est bâillante aux deux extrémités antérieure et postérieure. Ces mollusques vivent enfoncés verticalement dans le sable, à peu de distance du rivage. Le trou qu’ils ont
Fig. 181. Solen silique. (Solen siliqua. Lin.)
creusé, et qu'ils ne quittent presque jamais, atteint quelquefois jusqu’à deux mètres de profondeur. Au moyen de leur pied, qui est gros, conique, renflé dans son milieu, pointu à sa terminaison, ils s'élèvent, avec une grande agilité, à l’orifice du
Fig. 182. Solen gaine. (So/en vagina. Lin.)
trou. Ils s’enfoncent et disparaissent rapidement dès qu’un danger les menace.
Quand la mer se retire, on reconnait la présence des Solens à un petit orifice ouvert dans le sable, et d’où s’échappent parfois des bulles d'air. Pour les attirer à la surface, les pêcheurs jettent sur cet orifice une pincée de sel. On voit alors le sable s’agiter, et l'animal ne tarde pas à présenter au-des-
sus la pointe de sa coquille. IL faut Ia saisir immédiatement, car elle disparaît très-vite, et un nouveï appât ne la ferait plus reparaître.
* Cette coquille à été de tout temps comparée à-un manche de couteau. Elle est mince, translucide, équivalve, allongée, bâil-
Fig. 183. Solen sabre. (Solen ensis. Lin.
lante, tronquée aux deux extrémités, avec les bords parallèles. Les teintes roses, bleues, violettes des valves sont un peu masquées par un épiderme d’un vert brunâtre.
Fig. 184. Solen grand sabre. {Solen ensis najor. Lamk.) L'animal qui vit dans cette élégante demeure a la forme
d’un cylindre allongé. Son manteau est fermé dans toute sa iongueur, et ouvert aux extrémités seulement : d’un côté pour
Fig. 185. Solen ambigu. (Solen ambiguus. Lamk.)
le passage du pied, de l’autre pour le passage d’un tube formé de deux siphons réunis.
On a donné à diverses espèces de Solen lus noms de Silique, Gaîne, Sabre. Ces noms indiquent la forme des coquilles.
GENRE PHOLADE.
Les Pholades ne s’enfoncent pas seulement dans le sable, comme les Solens et les autres bivalves dont nous venons de parler, elles se creusent une demeure dans les terrains argileux, et même dans la pierre. Cette demeure est une loge peu profonde, au fond de laquelle est caché l’animal. La figure 186 représente, d’après nature, un bloc de gneiss, c’est-à-dire de
Fig. 186. Pholades dactyles ayant creusé leur abri dans un bloc de gneiss.
granit, creusé par des Pholades. C’est au fond de cette retraite ténébreuse que ces animaux passent leur vie entière.
Monter ou descendre le long de leur étroite lucarne, voilà tous les accidents de la vie de ces étranges prisonniers. Ils naissent et meurent dans le même sillon de rocher.
Quel profond et incessant mystère que l’organisation animale! À quoi pensent ces petits êtres submergés au fond des
eaux, parqués éternellement dans une galerie de pierre, longue d’un centimètre !
L'intelligence humaine recule devant de tels mystères. Dieu est grand!
Fig. 187 et 188. Pholade dactyle. (Pholas dactylus, Lin.)
Comment les Pholades peuvent-elles creuser dans ia pierre la galerie qui les abrite? Ce point est encore mal éclairei.
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Fig. 189 et 190. Pholade crepue. (Pholas crispala. Lin.)
L'organisation même de ces mollusques n’est pas parfaitement connue. Par sa structure, leur coquille s’écarte d’une façon notable de celle des autres acéphales. Aussi Linné plaçait-il
les Pholades dans la division des coquilles multivalves. En effet, entre les deux valves ordinaires, cette coquille présente des pièces accessoires particulières, plus petites que les véritables valves, et placées dans le voisinage de la charnière, comme on le voit sur la figure 188, qui représente la Pholade dactyle.
Cette coquille est équivalve, bâillante de chaque côté, ventrue, mince, transparente et blanchâtre. L’animal qui lhabite est épaisetallongé. Son manteau, ouvert antérieurement, laisse passer un long tube, traversé par deux canaux, dont l’un sert à pomper l’eau nécessaire à la respiration de l'animal, l’autre à rejeter cette eau après l'expiration. Une ouverture postérieure du manteau donne passage à un pied, très-court et très-épais.
Quelle est l’arme employée par la Pholade pour se creuser cette loge dans laquelle ses mouvements doivent être si limités? De Blainville pensait, non sans raison, qu’un simple mouvement, incessamment répété par la coquille, devait suffire pour tarauder la pierre, macérée par la présence de l’eau et de l'animal. Nous reviendrons sur l'explication de ce mystérieux travail, en parlant du Taret, autre mineur bien plus redoutable. É
Les Pholades se rencontrent sur les rivages de toutes les mers. Leur bon goût les fait rechercher par les habitants des côtes, qui les désignent sous le nom de Dails. Nous citerons comme exemples de ce genre : la Pholade dactyle (fig. 187 et 188), — la Pholade scabrelle (Pholas candida) des côtes de la Manche et de l'Océan, qui vit enfoncée dans la vase ou dans le bois; — la Pholade crépue (fig. 189 et 190) des côtes de la Manche; — la Pholade en massue (pholas cladata) de la Méditerranée, — la Pholas papyracea, fig. 191, — et la Pholas melanoura (fig. 192 et 193).
Outre cette curieuse propriété de creuser le bois et la pierre, les Pholades se font remarquer par un autre caractère important : c'est la phosphorescence.
Le corps de plusieurs genres de moliusques a la propriété de briller dans l'obscurité, mais aucun n’émet une lueur plus vive que les Pholades. Les personnes qui mangent des Pholades crues, — ce qui n’est pas rare, car la saveur de ce mollusque
n’a pas besoin de la cuisson pour se développer, —paraissent, si elles se trouvent dans l'obscurité, avaler du phosphore.
Un pêcheur de l'Océan qui, au fond de sa cabane, fait son repas nocturne, en économisant la chandelle, donne gratis à ses enfants le spectacle d’un feu d'artifice en miniature; — et sa satisfaction est alors d’autant plus vive, qu’en même temps il mange un assez bon morceau. |
Fig. 191. Fig. 192 et 193.
(Pholas papyracea. Solander.) (Pholas melanoura. Sowerby.)
Les perforations que les Pholades produisent dans la pierre, ont servi à mettre hors de doute un fait important pour la géologie.
Dans bien des pays, on a noté des exhaussements et des abaissements considérables du sol. Mais nulle part on n’a pu constater ce phénomène avec autant de précision que dans la circonstance que nous allons faire connaître.
En parlant de la culture des Huîtres par les Romains, dans l’ancien lac Lucrin, nous avons rapporté la catastrophe qui, en 1538, fit disparaître celac, et surgir sur son emplacement une montagne énorme, le Monte Nuovo. Or Pouzzoles est situé au pied du Monte Nuovo.
Il n’était peut-être pas nécessaire de rappeler cet événement pour établir que le sol des environs de Pouzzoles est essentiellement volcanique. Tout le monde sait que Pouzzoles touche à la solfatare, au lac d'Averne, et n’est pas loin du Vésuve.
Quoi qu'il en soit, il y a à Pouzzoles un monument d’une haute antiquité, et qu’on appelle le Temple de Sérapis.
Dans ces deux mots, il y a deux erreurs. Ce monument n’était pas un temple, car les temp'es religieux des anciens n’avaient pas cette dimension, ni cette ampleur. Il n'aurait jamais pu d’ailleurs être consacré à Sérapis, car les Romains avaient proscrit expressément de leur territoire le culte des divinités égyptiennes. Dans notre opinion, ce n’était qu'un fastueux établissement thermal, des thermes minérales, établies au bord de la mer, pour administrer aux Romains malades ou fatigués les eaux sulfureuses qui abondaient sur la côte de Pouzzoles. Des établissements analogues existaient autrefois près de Pouzzoles et de Baïa. Ce que l’on nomme aujourd’hui, par exemple, le Temple de Neptune, à Baïa, n’était assurément qu’un établissement thermal à l’usage des Romains, et non un temple.
Toutefois, comme le nom n’a ici aucune importance, nous appellerons, avec tout le monde, le monument de Pouzzoles, temple de Sérapis.
Le temple de Sérapis, puisqu'il faut l’appeler ainsi, a été presque entièrement renversé par la main du temps et par la main des hommes. Il reste seulement debout trois magnifiques colonnes de marbre, de 13 mètres de hauteur. Or, — voici le fait curieux, — ces trois colonnes, à 3 mètres et demi audessus du sol, sont criblées de trous et de nombreuses cavités, creusés profondément dans le marbre. Gette altération du marbre occupe sur chaque colonne plus d’un mètre de hauteur.
La cause de ces perforations ne saurait être douteuse. On trouve encore dans les petites cavités les coquilles des Pholades qui les ont creusées *.
Il n’y a pas deux manières d'expliquer ce fait. Pour que les mollusques lithophages, qui ne vivent que dans la mer, aient pu creuser ce marbre, il faut que le temple et les colonnes aient séjourné dans l’eau de la mer; il faut que les colonnes se soient abaissées de plusieurs mètres, par suite d’un mouvement
1. D’après M. Pouchet, les coquilles qui ont perforé ces colonnes ne seraient point des Pholades, comme on l’a dit tant de fois. « Ce sont, dit le célèbre naturaliste de Rouen, des coquilles à peine de la grosseur du doigt auriculaire et offrant une longueur de dix à douze lignes sur quatre à cinq de diamètre. Autant que j'ai pu en juger par le fragment que j'ai extrait de ce temple, et qui est dépourvu de charnière, il est infiniment probable que ce mollusque est une espèce du genre Coralliophage. » (Zoologie classique, t. II, in-8°, Paris, 1841.)
du sol et se soient enfoncées dans l'eau. Ce n’est que dans ces conditions que les Mollusques lithophages ont pu entamer et travailler à leur aise le marbre des colonnes.
Mais puisque ces mêmes traces de perforation se voient maintenant à trois mètres au-dessus du sol; puisqu'elles sont en l'air, au lieu d’être sous l’eau, il faut qu'après s’être abaissées , les colonnes se soient élevées, pour reprendre leur ancienne place. Il faut que, par une oscillation postérieure du sol, le temple soit revenu, comme de lui-même, à sa situation primitive, c’est-à-dire au-dessus du niveau de Ja mer, emportant avec lui, gravés sur le marbre, les stigmates ineffaçables de son immersion.
Dans ses Principes de géologie, Charles Lyell consacre un long chapitre à rechercher l’époque précise de ce mouvement successif d’abaissement et d’élévation du sol du temple de Sérapis, qui met si bien en évidence le fait du mouvement vertical du sol en certains pays. Nous citerons les passages principaux de cette discussion intéressante :
« Ces piliers, dit M. Ch. Lyell, ont 13 mètres de haut. Une des colonnes est presque complétement partagée par une fissure horizontale; les deux autres sont entières. Toutes trois elles s’écartent un peu de la verticale, inclinant légèrement vers le sud-ouest, c’est-à-dire du côté de la mer. Leur surface est unie et n'offre aucune altération jusqu’à la hauteur d'environ 3,6 au-dessus de leurs piédestaux ; mais immédiatement audessus de cette zone, on en observe une autre de 2»,7 environ de hauteur, où le marbre a été perforé par une bivalve marine, Lithodomüs, Cuvier. Les trous faits par ces mollusques sont pyriformes, c’est-à-dire que l'ouverture, très-petite d’abord, s’élargit graduellement. Au fond des cavités on trouve encore beaucoup de coquilles, quoique les visiteurs en aient déjà enlevé une grande quantité. Plusieurs de ces cavités renferment les valves d’une espèce d’arche, mollusque qui se retire dans de petites anfractuosités. Les perforations sont si considérables en profondeur et en étendue, qu’elles témoignent d’un séjour prolongé des lithodomes dans les colonnes; car, à mesure que ceux-ci croissent en âge et en volume, ils agrandissent leur demeure, de manière qu’elle se trouve en rapport avec lPaccroissement de leur coquille. Il en faut donc conclure que lespiliers restèrent pendant longtemps dans la mer, à une époque où la partie inférieure était couverte et protégée par des strates de tuf et des débris de constructions, et où la partie supérieure, dépassant le niveau des eaux, se trouvait naturellement exposée aux influences atmosphériques, sans être cependant altérée d’une manière sensible.
« Sur le pavé du temple, on voit quelques colonnes de marbre qui
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