La Mer
Nous terminerons cette histoire générale des Poulpes, en signalant deux propriétés intéressantes que présentent ces mêmes animaux. Ils peuvent reproduire leurs bras détruits ou coupés. Ge phénomène de rédintégration, que nous avons vu se manifester avec tant de force chez les zoophytes, se retrouve chez les mollusques céphalopodes, dont nous parlons. Il ne se manifeste toutefois qu’à un degré affaibli, car les nouveaux bras des Poulpes n’atteignent jamais leur longueur primitive.
Mais il est une autre particularité curieuse chez ces singuliers Céphalopodes. Sous l'influence d’une vive émotion, la face de l’homme rougit subitement, et c’est là presque un. attribut de humanité.
Seigneur ! vous changez de visage,
dit la tragédie.
Le Poulpe partage avec l’homme cet attribut. L'influence du physique sur ie moral se retrouve chez un mollusque, comme dans l’espèce à laquelle nous nous faisons gloire d’appartenir. Selon les impressions qu'ils éprouvent, les Poulpes changent subitement de couleur, et passent par des tons divers. Ils ne reviennent à leur ton primitif que quand la cause de cette émotion s’est dissipée. On dirait qu'ils sont doués d’une extrème sensibilité, et que cette sensibilité réagissant immédiatement sur leurs tissus, d’une délicatesse et d’une élasticité extraordinaires, produit ce brusque changement de coloration. Mais le phénomène va plus loin encore que chez l’homme. Sous l'influence d’une émotion ou d’une passion l’homme se borne à rougir. On ne voit jamais son visage, sous l'empire de la terreur, de la honte, ou de l'espoir, se couvrir de pustules. C’est ce que fait notre Poulpe. Non-seulement il change de couleur, mais il se couvre momentanément de petites verrues, qui le rendent méconnaissable.
« Voyez, dit M. d'Orbigny, un Poulpe dans une flaque d’eau se promenant autour de sa retraite ; il est lisse et d’une teinte très-pàle. Voulez-vous le saisir, il se colore subitement de teintes foncées, et son corps se hérisse, au même instant, de verrues et de cirrhes qui persistent jusqu’à ce qu’il soit entièrement rassuré. »
On connaît plusieurs espèces de Poulpes (Octopus), parmi lesquelles nous citerons : le Poulpe commun (Octopus vulgaris, fig. 356), — le Poulpe à grands pieds (Octopus macropus, fig. 357),
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Fig. 356. Poulpe commun. A vulgaris. Lamk.)
— le Poulpe à pieds courts (Octopus brevipes, fig. 358), — et le Poulpe horrible (Octopus horridus, fig. 259).
Fig. 357. Poulpe à grands pieds. (Oc{opus macropus. Risso.)
Ce sont là autant de types remarquables du développement des membranes interbrachiales, de l'allongement considérable, ou de l'extrême raccourcissement des tentacules.
Dans le genre Poulpe ( Ociopus), que nous venons d'étudier, on a formé, de quelques espèces qui se séparent de ce genre par certains caractères, trois sous-genres que nous devons
Fig. 358, Poulpe à pieds courts. Fig. 359. Poulpe horrible. (Octoqus brevip:s. D'Orbigny.) (Octopus horridus. D'Orbigny.)
signaler rapidement. Ce sont : 1° les Pinnoctopus, 2° les Cirrotheutis, 3 les Élédones.
1° Les Pinnoctopus ont le corps oblong, avec des expansions
Fig. 360. Pinnoctopus cordiformis. Fig 361. Cirrotheutis Mulleri. (D'Orbigny.) (Eschricht.)
latérales aliformes. La figure 360 suffira pour faire connaître la structure de ce céphalopode.
2° Les Cirrotheutis ont les bras réunis complétement jusqu’à
leur extrémité, par une membrane mince et garnie de cirrhes qui alternent avec des ventouses disposées sur un seul rang. On n’en connaît qu'une seule espèce, qui habite les mers du nord. Nous la représentons dans la figure 361.
3° Les Élédones ont les bras réunis à leur base, par une membrane assez courte, et ne présentent plus qu’un seul rang de suçoirs.
Les deux espèces les mieux connues de ce dernier groupe habitent la Méditerranée. L'une est l’Élédone musquée, connue en Italie sous le nom de Muscardino, à cause de la forte odeur de musc qu’elle exhale,même après sa mort et sa dessiccation. L'autre est le Poulpe ou l’Élédone à cirrhes, petite espèce d’un gris bleuâtre sur le dos et blanchâtre sous le ventre.
Nous nous arrêterons un instant sur l’Élédone musquée de la Méditerranée, dont les habitudes ont été parfaitement étudiées de nos jours, par M. Verany.
L’habile naturaliste de Nice conserva pendant plus d’un mois plusieurs Élédones (Æledone moschatus) dans de grands réservoirs, et il put ainsi parfaitement étudier leurs mœurs.
Dans l’état de tranquillité, l'Élédone se cramponne au vase qui la contient. Sa tête est alors un peu inclinée en avant, et le sac penché en arrière; le tube locomoteur, retourné en l’air, présente son orifice entre les bras. Dans cet état, l'animal est de couleur jaunâtre ; ses yeux sont dilatés, sa respiration régulière. Mais si on l’irrite, si on le met en colère, un changement remarquable s’opère en lui. Son corps devient d’une belle couleur marron, et se couvre de nombreux tubercules. L’œil se contracte, le tube locomoteur lance avec force contre l'agresseur une colonne d’eau; la respiration devient précipitée, saccadée et irrégulière. L'animal fait, de temps à autre, de plus fortes inspirations, et, après avoir rassemblé ses forces, lance à un mètre de distance un jet d’eau brusqueet intermittent. Get état de colère, que le moindre contact suffit pour déterminer, dure une demi-heure au pius. Quand il a cessé, l'animal reprend sa forme et sa couleur primitives. Mais la moindre secousse imprimée à l’eau suffit pour qu’une teinte plus foncée vienne passer comme un éclair sur la peau de ce singulier Protée.
L'Élédone dort le jour aussi bien que la nuit. Dans le sommeil, elle s’attache au vase qui la renferme par son ombrelle, laissant flotter autour de cette ombrelle l'extrémité de sesbras, les deux inférieurs prolongés en arrière et le sac penché sur ces mêmes bras. Ses yeux sont alors contractés et en partie recouverts par la paupière. Sa respiration, très-régulière, est lente, et Le rejet de l’eau assez rare. Elle est alors d’une couleur d’un gris livide, rouge vineux en dessus, avec des taches blanchâtres, tandis que les taches brunes ont entièrement disparu. Malgré son sommeil, elle est encore attentive aux dangers qui pourraient la surprendre. L’extrémité de ses bras, flottant autour du corps, l’avertit de l'approche ou du contact d’un corps quelconque, et la tient en garde contre le danger. Si l’on essaye de la toucher, même avec la plus extrême délicatesse, elle s’en aperçoit aussitôt, et se dérobe à la main qui la cherche.
En toute circonstance, l’Élédone exhale une forte odeur de muscC, qui se conserve longtemps après sa mort.
Quand l’Élédone nage, ce qu'elle ne fait que rarement et pressée par une nécessité urgente, elle porte son sac en avant, les bras étendus en arrière, les six supérieurs placés sur une ligne horizontale, les deux autres rapprochés en dessous. Ainsi étalée, elle présente, grâce à sa forme aplatie, une très-large surface de résistance à l’eau. Le mouvement de progression est dû à la dilatation et à la contraction successives de son corps, qui chassent l’eau avec violence par le tube locomoteur, et, par un effet de réaction, produisent un mouvement rapide et saccadé. Quelquefois les bras viennent en aide à ce mouvement. Les yeux de l’animal sont alors très-dilatés; sa couleur d’un jaune clair livide très-finement pointillée de rougeâtre et couverte de taches claires.
Mais, fait bien singulier, quand l’Élédone marche, elle change très-notablement de couleur ; de sorte que l’animal en mouvement et l’animal au repos semblent deux êtres différents.
Quand l’Élédone marche dans l’eau, son tube locomoteur est dirigé en arrière, ses bras sont étalés, sa tête est relevée et son corps légèrement penché en avant. Sa robe est alors d’un gris perlé et les taches prennent une teinte lie de vin. Dès qu’elle cesse de marcher, ces nuances s’effacent.
Quelles vitalités étranges et mystérieuses nous cachent les -profondeurs de la mer!
Après avoir parlé des sous-genres ou des tribus particulières que les naturalistes ont reconnu dans le groupe des Poulpes, et qu'ils ont étudié de leurs propres yeux, il nous reste à parler des espèces hypothétiques, de celles que la crédulité des anciens, continuée par celle des modernes, a prétendu introduire dans l’histoire naturelle des animaux qui nousoccupent. Il y a eu ici un mélange d'erreurs grossières et de petites vérités. Nous nous attacherons à en faire le partage avec discernement.
Commençons par les récits merveilleux que nous ont transmis les anciens naturalistes.
Et puisque nous avons prononcé et accolé ces deux noms : anciens naturalistes et récits merveilleux, nous avons, par le fait, nommé Pline.
C’est, en effet, Pline l’ancien, qui raconte l’histoire de cet énorme Poulpe, qui fréquentait les côtes de l’Ibérie (Espagne) et dévastait les parages où les pêcheurs rassemblaient les poissons, pour en préparer des conserves salées.
Pline ajoute que l’on réussit à s'emparer de ce gigantesque Poulpe. Il pesait 700 livres. Ses bras étaient longs de dix mètres.
Sa tête revenait de droit à Lucullus. On, ne manqua pas d’en faire hommage à ce gastronome émérite. Elle était aussi grosse, dit Pline, qu’un tonneau de quinze amphores, el pesait 700 livres comme le corps.
Quelques naturalistes de la Renaissance, tels que Olaüs Magnus et Denis de Montfort, accordant un crédit mal justifié aux assertions de certains écrivains du nord de l’Europe, ont cru sérieusement à l'existence d’un monstre marin d'une taille prodigieuse, qui hantait les mers de l’Europe septentrionale.
Ce monstre marin reçut le nom de Xraken.
Nous aimons ce nom de Xraken : il dit assez que l’animal qui le portait tenait à la famille de M. de Crac.
Ce fameux Kraken portait l’épouvante sur les mers. Il arrètait les navires, malgré les vents et l’action des rameurs. Sou-
vent même, il les faisait sombrer, sans qu’on püt soupçonner la, cause du naufrage.
Denis de Montfort décrivit scientifiquement le Xraken. I] le baptisa du nom spécifique de Poulpe colossal, et le représenta, dans un ouvrage, embrassant de ses bras énormes un vaisseau à trois mâts.
Denis de Montfort, charmé du succès que rencontraient dans un certain public ses assertions stupides, riait, dans sa longue barbe, de la crédulité de ses contemporains :
« Si mon Xraken passe, disait-il, je lui ferai étendre les bras des deux côtés du détroit de Gibraltar! »
Il disait à un autre savant : « Si mon Poulpe colossal est admis, à la deuxième édition de mon mémoire, je lui fais renverser une escadre! »
Parmi ceux qui admettaient sans sourciller la facétieuse histoire du Xraken, il faut citer un saint évêque, qui était pourtant un naturaliste de mérite : nous voulons parler de Pontoppidan, évêque de Berghem, en Norvége. Pontoppidan, dans un de ses ouvrages, assure qu'un régiment pouvait manœuvrer à l'aise sur le dos du Xraken. |
D’autres comparaient ce monstre marin à une île flottante, qui se déplaçait au sein des eaux. Similior insulæ quam bestiæ (plus semblable à une île qu'à un animal), écrivait le bon évêque de Berghem.
Dans la première édition de son Système de la nature, Linné lui-même avait admis l’existence de ce colosse des mers. Il l’appelait Sepia microcosmus. Mieux inspiré par la suite, il effaça le Kraken du catalogue des animaux.
Les récits de Pline sur le Poulpe colossal et ceux de Montfort sur le Xraken sont évidemment fabuleux. Il ne faut pas cependant que l’égarement de quelques auteurs ferme nos yeux à des faits réels et bien constatés. On doit, en effet, reconnaitre qu’il existe dans la Méditerranée et dans l'Océan des Poulpes ou des animaux appartenant à des genres voisins, et dont la taille est vraiment considérable.
De nos jours, on a pêché près de Nice un Calmar qui pesait 15 kilogrammes. Près de Cette, des pêcheurs prirent, il y a une vingtaine d'années, un individu du même genre, long de
1",82. Ce Calmar est conservé dans le cabinet d'histoire naturelle de la Faculté des sciences de Montpellier, où nous avons eu plusieurs fois le plaisir de lui rendre nos hommages.
Peron, voyageur naturaliste de notre siècle, rencontra près de la terre de Van-Diémen une Seiche dont les bras avaient 2", 33 de longueur.
Les voyageurs modernes Quoy et Gaimard ont recueilli dans l’océan Atlantique, près de l’équateur, les débris d’un énorme mollusque qui, selon leurs calculs, devait peser plus de 100 kilogrammes.
M. Rung rencontra au milieu de l'Océan un mollusque à bras courts et de couleur rouge, dont le corps, au dire de ce naturaliste, avait la grosseur d’un tonneau. Une mandibule de ce dernier Céphalopode, conservée au collège des chirurgiens de Londres, est plus grande que la main.
En 1853, un Céphalopode gigantesque échoua sur la côte du Jutland. Le corps de ce monstre fut dépecé par les pêcheurs. Il fournit de quoi charger plusieurs brouettes. Son pharynx (arrière-bouche) avait le volume de la tête d’un enfant.
Le docteur Steenshup, naturaliste de Copenhague, qui a publié de curieuses observations sur le Cépholopode gigantesque dont nous venons de parler, et qui l’a même décrit sous le nom d’Architheutis dux, fit voir à M. Auguste Duméril, professeur au Muséum d'histoire naturelle de Paris, un fragment de bras d’un autre Céphalopode, qui était aussi gros que la cuisse d’un homme.
En 1860, M. Harting a décrit et figuré diverses parties d'un animal gigantesque de la même famille qui se trouve dans le musée d'histoire naturelle d'Utrecht.
Mais le fait le mieux avéré en ce genre est celui qui ait été observé en mer,au mois de novembre 1861, entre l’île de Madère et les îles Canaries. M. Bayer, lieutenant de vaisseau, et M. Sabin Berthelot, consul de France aux îles Canaries, ont donné des renseignements très-détaillés sur ceténorme Céphalopode, qui fut observé entier et vivant.
La corvette l’Alecton se trouvait entre Ténériffe et Madère, quand elle fit la rencontre d’un Poulpe gigantesque long de dix à quinze mètres et qui avait plus de six mètres de circonférence
à son plus grand renflement. Il se terminait par plusieurs bras énormes. Sa chair était molle, glutineuse et rougeâtre.
Le commandant du navire, dans un intérêt scientifique, voulait absolument s’emparer du monstre. Ilfitengager contre lui une véritable bataille. De nombreux coups de fusils lui furent tirés. Mais les balles traversaient sa masse flasque et glutineuse sans lui causer grand dommage. Seulement, après une de ces atteintes, on vit sortir de son corps un flot d’écume et de sang, et, chose singulière, une forte odeur de muse se fit sentir en même temps. L’odeur de muse est particulière, avons-nous dit, à un assez grand nombre de Céphalopodes.
Les coups de fusil n’ayant pas produit le résultat attendu, on lança plusieurs fois le harpon contre le monstre marin. Mais le harpon avait peu de prise dans cette chair mollasse. Quandil avait échappé au coup de harpon, l'énorme Poulpe plongeait sous le navire, et reparaissait bientôt de l’autre côté.
On réussit enfin à faire mordre le harpon, et l’on put entourer d’une corde la partie postérieure du corps de l’animal. Mais quand on voulut le soulever hors de l’eau pour l’amener à bord, la corde, pénétrant dans la substance des chairs, les divisa profondément. La partie antérieure du mollusque, c’està-dire le sommet du cornet, avec les tentacules, échappa, et l’on n’amena à bord que sa partie postérieure. Elle pesait environ vingt kilogrammes. L'animal, un moment soulevé hors de l’eau, retomba, et ne tarda pas à s'enfuir.
Les matelots demandaient à grands cris de jeter à la mer une chaloupe, pour se mettre à la poursuite du fugitif, et s’en emparer, en luttant avec lui, corps à corps. Mais le commandant s’y refusa, dans la crainte que l’animal ne fit chavirer la chaloupe, en s’attachant à la coque par ses longs bras et'ses innombrables ventouses. Était-il permis d'exposer des hommes à la mort, même avec la certitude de mettre la science en possession d’une conquête importante? Le commandant de l’Alecton ne fut pas de cet avis. Il s’opposa donc à la poursuite de l'animal mutilé.
Une description assez précise de ce monstrueux mollusque a été adressée à l’Académie dessciences, par le consul de France aux Canaries, M. Sabin Berthelot, qui a fait parvenir, en même
temps, à l’Académie, un dessin colorié représentant ce gigantesque Céphalopode. Nous croyons utile de transcrire la note de M. Berthelot, qui reproduit avec plus de détails ce que nous venons de résumer plus haut.
« Le 2novembre dernier, dit M. Berthelot, l’aviso à vapeur l’Alecton commandé par M. Bouyer, lieutenant de vaisseau, est venu mouiller sur notre rade se rendant à Cayenne. Cet aviso avait rencontré en mer, entre Madère et Ténériffe, un Poulpe montrueux qui nageaït à la surface de l’eau. Cet animal mesurait de cinq à six mètres de longueur, sans compter les huit bras formidables, couverts de ventouses, qui couronnaient sa tête. Sa couleur était d’un rouge de brique ; ses yeux, à fleur de tête, avaient un développement prodigieux et une effrayante fixité. Sa bouche, en bec de perroquet, pouvait offrir près d’un demi-mètre. Son corps, fusiforme, mais très-renflé vers le centre, présentait une énorme masse dont le poids a été estimé à plus de 2000 kilogrammes. Les nageoires situées à l'extrémité postérieure étaient arrondies en deux lobes charnus et d’un très-grand volume.
« Ce fut le 30 novembre vers midi et demi que l'équipage de l’Alecton aperçut ce terrible Céphalopode nageant le long de bord. Le commandant fit stopper aussitôt, et malgré les dimensions de l'animal, il manœuvra pour s’en emparer. On disposa un nœud coulant pour essayer de le saisir; des fusils furent chargés et des harpons préparés en toute hâte. Mais aux premières balles qu’on lui envoya, le monstre plongea en passant sous le navire, et ne tarda pas à reparaitre à l’autre bord. Attagué de nouveau avec les harpons, et après avoir reçu plusieurs décharges, il disparut deux ou trois fois, etichaque fois remontait quelques instants à fleur d’eau, en agitant ses longs bras. Maïs le navire le suivait toujours ou bien arrêtait sa marche, selon les mouvements de l’animal. Cette chasse dura plus de trois heures. Le commandant de l’Aleclon voulait en finir à tout prix avec cet ennemi d’un nouveau genre. Toutefois, il w’osa pas risquer la vie de ses marins en faisant armer une embarcation que ce monstre aurait pu faire chavirer en la saisissant avec un seul de ses bras formidables. Les harpons qu’on lui lançait pénétraient dans des chairs mollasses et en sortaient sans succès. Plusieurs balles avaient traversé inutilement. Cependant il en reçut une qui parut le blesser grièvement, car il vomit aussitôt une grande quantité d’écume et de sang mêlés à des matières gluantes qui répandirent une forte odeur de musc. Ce fut dans cet instant qu’on parvint à le saisir avec le nœud coulant ; mais la corde glissa le long du corps élastique du mollusque, et ne s’arrêta que vers l'extrémité à l'endroit des deux nageoires. On tenta de le hisser à bord. Déjà la plus grande partie du corps setrouvait hors de l’eau, quand l'énorme poids de cette masse fit pénétrer le nœud coulant dans les chairs et sépara la partie postérieure du reste de l’animal; alors le monstre, dégagé de cette étreinte, retomba dans la mer et disparut.
« On m’a montré, à bord de l’Alecton, cette partie postérieure.
Fig. 362. Pôche d’un Poulpe gigantesque, par la corvette française l'Alecton, dans les parages de Ténériffe,
», ral
« Je vous adresse un dessin assez exact de ce Poulpe colossal, fait à bord par un des officiers de l’Alecton.
« Je dois ajouter que j'ai interrogé moi-même de vieux pêcheurs canariens, qui m'ont assuré avoir vu plusieurs fois, vers la haute mer, de grands Calmars rougeâtres de deux mètres et plus de on8, dont ils n° avaient osé s'emparer. »
La planche qui se voit à la page précédente a été exécutée d’après le dessin adressé à l’Académie des sciences par l’auteur de la relation que l’on vient de lire.