‹ La vie et les murs des animaux :Chapitre 89 sur 99 · GENRE POULPE · texte numérisé non relu

GENRE POULPE

Le corps des Pouipes, de ja structure la plus singulière, rappelle un peu celui de certaines espèces de polypes. On y distingue un corps, ou masse abdominale, et une tête, séparée par un étranglement assez marqué. Le corps est recouvert par le manteau, qui a la forme d’un sac, et n’est ouvert qu’en avant, par une fente transverse. La tête présente, à droite et à gauche, un œil saillant et très-développé.Elle est surmontée d’une sorte d’entonnoir charnu, qui se divise en quatre paires de tentacules. Au fond de cet entonnoir tentaculaire se trouve la bouche. On voit sortir de l’ouverture antérieure du manteau un tube évasé à sa base.

Mais ce coup d’œil général jeté sur l’aspect extérieur de l’animal ne suffit pas pour le faire connaître. Étudions d’un peu plus près ses organes.

Les tentacules qui servent à la fois d'organes locomoteurs pour nager et pour ramper, et d'organes de préhension pour saisir et retenir la proie, sont coniques, très-allongés, et tous de même forme. Chacun de ces organes présente vers l’axe un canal longitudinal, qui renferme un gros nerf, et qui est entouré de fibres musculaires, disposées en rayons. Des ventouses occupent toute la face interne des bras, et sont disposées sur deux rangs. Elles ont à peu près la forme d’une capsule semi-sphérique, de la convexité de laquelle partent des faisceaux musculaires, qui s'étendent vers les parties adjacentes des bras On y distingue en dedans un disque concave, percé au centre, par l'ouverture d’une fossette, au fond de laquelle s'élève un tubercule, en forme de tampon. Ge tubercule central est susceptible de s’avancer, de manière à remplir le trou du disque, et à se retirer en arrière, de manière à agrandir la capacité de la fossette qui le renferme. La ventouse peut donc s'appliquer à plat sur un corps étranger, puis, par la rétraction de l’espèce de piston ainsi constitué, produire dans la

partie centrale du disque un vide, en raison duquel ce disque adhère avec force à la surface sous-jacente. Chaque bras du Poulpe porte environ 240 de ces ventouses. Leur nombre total s'élève donc à peu près à mille.

La bouche qui s'ouvre au fond de la couronne tentaculaire, est armée de deux mandibules cornées, très-dures,recourbées, ayant à peu près la forme d’un bec de perroquet. Ces dents redoutables se meuvent verticalement, et se rapprochent par leur bord tranchant, comme des ciseaux courbes. Mais elles agissent surtout en déchirant la proie, à l’aide du crochet qui les termine.

La langue est recouverte, à sa partie supérieure, d’une épaisse couche cornée, hérissée, en son milieu, d’une série de dents recourbées. Sur les côtés du même organe, se dressent trois autres dents, aux pointes étroites et crochues.

L'œsophage, qui fait suite à la bouche, est long et grêle. Arrivé dans l'abdomen, il s’épanouit en un jabot, auquel succèdent un gésier à parois fortement charnues, et enfin un intestin, assez court, qui se dirige en avant, et va se terminer, sur la ligne médiane du corps, vers la partie antérieure d’une cavité.dont nous allons actuellement dire quelques mots.

Elle occupe l’espace libre compris entre la surface extérieure de l'abdomen de l'animal, et la face interne du manteau. Cest là que sont logés les organes respiratoires, e’est-à-dire les branchies. C’est aussi là que se termine l’appareil reproducteur, et que se voient les orifices de quelques organes glandulaires excréteurs.

Les branchies, au nombre dé deux, sont volumineuses, mais courtes, touffues, et à peu près en forme de feuilles de bongère. La cavité branchiale peut se dilater et se contracter alternativement. Elle communique au dehors par deux ouvertures : l’une, en façon de fente, sert à l’entrée; l’autre, prolongée en tube, sert à la sortie de l’eau, et devient un puissant appareil de locomotion.

Ainsi, l'inspiration de l'animal se fait par la fente du manteau, l’expiration par le tube; le renouvellement du liquide respirable s'opère à l’aide d'une sorte de pompe aspirante el foulante, à la surface des lamelles branchiales.

Les Poulpes ne seraient pas embarrassés pour répondre à la question de don Diègue de Corneille :

Rodrigue, as-tu du cœur?

En effet, ils ont trois cœurs. Les deux premiers sont placés à la base de chaque branchie. Chacune pousse dans la branchie le sang arrivant de toutes les parties du corps. Le sang vivifié par la respiration, dans le tissu interne des branchies, est emporté par les veines dans un troisième cœur, situé sur la ligne médiane du corps, et qui distribue dans tout le reste de l’économie ce sang régénéré.

Nous ne pousserons pas plus loin ces détails anatomiques. Cependant nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer au lecteur que notre Poulpe possède un regard fixe et fort peu rassurant. Ses yeux saillants, la couleur dorée de l'iris, ont quelque chose de fascinateur. L'animal semble vouloir ménager par intervalles la puissance de ce regard. En effet, il recouvre de temps en temps ses yeux, en contractant la peau qui les entoure, et rapprochant les deux paupières translucides dont l’œil est muni.

Les Poulpes sont des animaux essentiellement aquatiques et marins. On les trouve dans les mers de toutes les parties du monde, mais surtout dans les mers des pays chauds. Ils ont une grande prédilection pour les côtes. Tant que dure leur jeunesse, ils sont sociables et vivent volontiers en troupes. Mais avec l’âge vient la misopoulpie, si l’on veut nous passer un néologisme, excusé par la barbarie du personnage qui le provoque. Cet Ours des mers fuit alors le jeune monde poulpique, et se retire dans un creux de rocher. On ne trouve plus ces vétérans”solitaires que dans les lieux âpres et rocailleux, hérissés de roches nues et déchirées par le flot. Ils se tiennent dans des régions peu profondes, à quelques mètres seulement au-dessous du niveau des plus basses marées.

« Combien de fois n’avons-nous pas observé un Poulpe dans son asile favori? dit A. d'Orbigny, qui a publié de si belles recherches sur ces mollusques. Là, quelques-uns de ses bras cramponnés aux parois de

sa demeure, il étend les autres vers les animaux qui passent à sa portée, les enlace, et par sa force rend inutiles tous les efforts qu’ils font pour

s’en dégager'.»

Si l’on place un Poulpe vivant sur le sol, avec l'intention de l’observer, ou bien si on le considère sur un fond baigné d’eau, on le voit marcher de côté, la bouche touchant la terre. Les bras s'étendent, s’accrochent à un point d'appui, et, se contractant, attirent le corps. En même temps, les bras du côté opposé se raccourcissent et se replient, pour aider au même mouvement, par un effort contraire. À terre, la marche de cesanimaux est donc fort lente. En revanche, ils nagent très-vite, grâce au mouvement de leurs bras multiples, et par la réaction de l’eau refoulée par le tube locomoteur. Ils vont plus souvent à reculons, le corps en avant, les six bras supérieurs placés horizontalement, les deux autres très-rapprochés en dessus. Les premiers leur servent de soutien dans la position horizontale, les derniers de gouvernail. Ceux-ci s’inclinent à droite et à gauche, lorsque l’animal veut changer de direction.

D’après ce que nous avons dit plus haut de la structure de la bouche et du développement de l’appareil digestif chez les Poulpes, on devine aisément que ces animaux sont extrèmement carnassiers. La mer n’a pas de plus rapace, de plus destructeur habitant. Soit que, placés en embuscade, ils guettent leur proie, comme des brigands à l’affüt, soit qu’ils la poursuivent à la nage, les Poulpes font aux Crustacés et aux Poissons une guerre meurtrière. Leurs ravages sont tels que les pêcheurs se plaignent souvent du tort que leur font ces voraces animaux, non-seulement par la quantité de Crustacés et de Poissons qu'ils détruisent, mais aussi par l’effroi qu'ils inspirent aux êtres marins dont ils n’ont pas réussi à s'emparer. Ces animaux, frappés de crainte, quittent, pour n’y plus revenir, les parages qu'ils fréquentaient.

Les l'oulpes se nourrissent encore de Mollusques à coquilles. Aussi reconnaît-on l’existence de l’un de ces redoutables habitants des mers aux nombreux débris que l’on voit semés au-

1. Tableau méthodique de la classe des Céphalopodes, 1826, in-4°.

tour du lieu de son embuscade. La voracité de ces animaux est si impérieuse, si irréfléchie, que si dans leur voisinage on vient à plonger sa main dans la mer, ils s’avancent avec précipitation pour la saisir. Aussi sont-ils la terreur des baigneurs. Soit qu'ils obéissent à l'instinct de la défense, ou qu'ils soient poussés par l'appétit, ils frappent quelquefois de leurs bras, comme d’un coup de fouet, les jambes des baigneurs, et, ce qui est pire, des baigneuses, ou les saisissent et s’y cramponnent. Ce contact est plus désagréable que dangereux.

« L'homme ainsi frappé en nageant, dit Michelet, ne peut se troubler dans sa lutte avec un si misérable ennemi. 11 doit, malgré son dégoût, lempoigner et, chose aisée, le retourner comme un gant. Il s’affaisse alors et retombe.

« On est choqué, irrité d’avoir eu un moment de peur, au moins de saisissement. Il faut dire à ce guerrier qui vient ronflant, jurant : « Faux brave, tu n’as rien au dedans. Tu es un masque plus qu’un être, sans base, sans fixité de la personnalité, tu w’as que l’orgueil encore. Tu rors Îles, machine à vapeur, tu ronfles et tu n’es qu’une poche. Puis, retourné, une peau flasque et molle, vessie piquée, ballon crevé, et demain un je ne sais quoi sans nom, une eau de mer évanouie ‘. »

Voilà un animal gravement insulté!

Le Poulpe ainsi accusé en face, d’orgueil, de fanfaronnade et

de bravoure usurpée, ne nous a pas donné mission de le défendre. Cependant, s’il nous était permis de hasarder quelques mots à sa décharge, nous oserions dire que ce ballon qui se gonfle, cette poche quis’enfle, ne se gonflentet ne s’enflent que pour respirer ; — que cet être se défend parce qu’on l'attaque; — et que s’il est vorace, il faut s’en prendre à dame nature, qui ne lui a pas donné pour ne pas s’en servir, de si fortes dents et de si puissants instruments de destruction et de digestion.

Par suite de sa voracité, cet animal se laisse prendre aux plus grossiers appâts. Il est facilement attiré par des hameçons enveloppés de chair de poisson ou de débris de crustacés.

Le Poulpe peutivivre cinq à six ans. Il se’reproduit à l'aide d'œufs assez gros qui,fréunis en grapçes, sont connus des pêcheurs sous le nom de raisin de mer.

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