‹ La vie et les œuvres de Du BartasChapitre 11 sur 29 · L IMITATION DES ANCIENS DANS DU BARTAS · texte numérisé non relu

L IMITATION DES ANCIENS DANS DU BARTAS

Lïmitation des anciens au XV!» siècle. — Respect de du Bartas pour l'antiquité. — S'il a puisé dans la Bible l'inspiration qui domine toute son œuvre, nous trouvons chez lui une foule de passages qu'il a empruntés aux poètes grecs ou romains. — Ce sont tantôt de vagues réminiscences, tantôt des imitations conscientes et réfléchies : traits isolés ; tableaux et comparaisons. — Morceaux plus étendus : la description àa chaos dans Ovide et dans du Bartas ; le poète français renchérit encore sur son modèle, déjà trop peu sobre. — Portrait de la Faim : on y trouve le même défaut, mais la vigueur de la peinture est incontestable. — Tableau du déluge : imitation libre et personnelle. — Aiitres épisodes. — Dans l'Eloge de la vie rustique, du Bartas s'inspire à la fois de plusieurs modèles, mais il fond tous les traits qu'il leur dérobe en une harmonieuse unité : ce passage où les emprunts sont perpétuels est animé partout d'un sentiment vrai et original. — L'auteur des Semaines n'est point un imitateur servile ; l'inspiration toute personnelle du poète éclate jusque dans ses imitations.

Beaucoup des vices que nous avons signalés dans le chapitre précédent sont pai^ticuliers à du Bartas ; on peut dire cependant que l'éducation du goût français n'est pas encore faite au XVP siècle. La Renaissance semble avoir pris à tâche de refondre le génie national dans le moule grec et romain : mais, à l'école même de l'antiquité, il fallait que les poètes choisissent bien leurs modèles, et qu'ils sussent les imiter avec délicatesse ; or, la plupart ne montrèrent pas toujours beaucoup de discernement dans leur choix et portèrent rarement assez de tact et de réserve dans leur imitation. Ce sont là les reproches que nous devrons faire à du Bartas ; mais nous aurons aussi à reconnaître qu'il a trouvé chez les anciens de belles inspirations, et qu'il lutte parfois avec eux sans trop de désavantage.

Quoique la muse de la Pléiade ait été accusée de parler grec et latin, l'influence toute puissante de l'antiquité s'exerça dans le domaine des idées et des sentiments beaucoup plus que dans celui de la langue. A cet égard, l'imitation des anciens est un élément capital dans l'histoire de notre poésie au XVP siècle. C'est par des traductions que commence la réforme de nos lettres : dès 1500, Oct. de St-Gelais publie VEnéide, des épitres d'Ovide, VAndrienne ; dans son Art poétique (1548) Th. Sibillet nous apprend que « la Version

est aujourd'hui le poème le plus fréquent et mieux receu des doctes lecteurs » (1). Quand nombre d'ouvrages anciens ont passé dans notre langue et que nos poètes se sont familiarisés avec ceux de la Grèce et de Rome, — sans cesser de traduire, on se met aussi à imiter. La Pléiade se partage les anciens : Ronsard s'inspire d'Homère, de Virgile, de Pindare, Jodelle de Sénèque, Baïf et Belleau d'Anacréon. Quelques-uns, tout en prenant l'antiquité pour modèle et pour guide, savent cependant conserver une certaine indépendance et parfois même s'approprier avec bonheur les dons les plus précieux des poètes anciens : c'est surtout dans la poésie légère que l'imitation est heureuse. Mais d'ailleurs, quel que soit le genre où ils s'exercent, quel qu'ait été leur succès, tous les écrivains du XVP siècle ont les yeux fixés sur l'antiquité et vont chercher auprès d'elle leur inspiration.

Quoique poète chrétien et huguenot, du Bartas n'est point à excepter. Malgré la nouveauté de sujets oii les anciens semblaient avoir peu à lui apprendre, il reste cependant leur fidèle disciple; et, s'il ne craint pas de combattre quelquefois leur science, souvent leur philosophie, toujours leur religion, il ne parle jamais qu'avec un respect profond de leurs écrivains et de leurs poètes. C'est Homère,

qui fait par tout le monde Comme un grand Océan ruisseler sa faconde (2) ;

c'est Démosthène «roy des cœurs » (3), c'est a celui qui retire Ilion sur le Tibre », Virgile, « l'inimitable Prince des chantres latins » (4),

Toujours semblable à soy et dissemblable à tous (5).

Au reste, du Bartas ne se contente pas d'apporter le tribut de ses louanges à tous les grands poètes grecs ou romains dont le nom vient sous sa plume : comme ses contemporains, il doit beaucoup à l'antiquité ; et, s'il a puisé dans la Bible l'inspiration qui domine tuute son œuvre, nous trouvons chez lui une foule de passages qu'il a empruntés aux anciens.

(11 Livre II, cap. XIV.

(2) II. Bab.

(3) Ibid.

(4) /« Scm., ch. V.

;û) II. Bahyl.

Il y a bien souvent dans ses poèmes des imitations qui se présentent à l'état de vagues réminiscences ; chez lui comme cliez les autres poètes du XVP siècle, l'antiquité, lors même qu'elle ne paraît pas au premier plan, se laisse toujours pressentir dans un lointain plus ou moins visible. Nous ne nous arrêterons pas à ces souvenirs inconscients que chaque lecteur peut varier et multiplier à son gré. Citons, pour en donner au moins un exemple, les vers suivants de la !'■'* Semaine qui rappellent un passage bien connu de l'Odvssée (1) :

Semblables au François, qui, durant son jeune âge. Et du Tibre au Pô parcourt Theureux rivage. . . Il ne peut oublier le lieu de sa naissance, A chaque heure du jour il tourne vers la France Et son cœur et son œil, se plaignant qu'il ne voit La fumée à flots gris voltiger sur son toit.

On ne peut guère feuill>jter quelques pages du poète sans trouver la trace d'emprunts bi-u manifestes qu'il a faits à l'antiquité. C'est parfois un simple vers que du Bartas a retenu dans sa mémoire et dont il enrichit sa poésie. Au 2" jour de la Création, peignant la neige qui tombe, il achève son tableau par un trait dérobé à Virgile :

Et sur l'amas chenu

A grand peine du cerf parait le chef cornu (2).

Dans un autre passage du même chant, c'est à Ovide qu'il emprunte une image pour décrire «. le ciel d'ombre couvert », qui

Semble choir goutte à goutte (3) .

Lorsqu'il fait dire à Jonas, enseveli dans le ventre de la baleine :

Sans me bouger je cours, ma maison est mouvante, Et vif je suis couvert d'une tombe vivante,

{2J Stant circumfusa pruinis

Corpora magna boum, confertoque agmine cervi

Torpeni mole nova et summis vix cornibus exstant. (Géorg., III, 368). ',3j Inque fretum credas totum descendere cœlum (Ovide).

il met dans la bouche du prophète un vers bien connu de Lucrèce (1). Quand, parmi les Furies, il nous montre

L'Envie aux bigles yeux, grasse de la maigresse De ses plus grands amis (IL Fur.),

l'imitation d'Horace n'est pas moins visible (2).

D'ailleurs, les emprunts du poète ne se bornent pas à ces traits rapides et isolés; il lui arrive aussi de reproduire avecleur forme générale des comparaisons largement développées, des tableaux entiers qu'il trouvait tout prêts à passer dans ses vers.

Le passage suivant est directement imité de Virgile :

Tout ainsi que, Phœbus frapant contre un gobeau, Sur la fenestre assis tu vois soudain que l'eau Renvoyé d'un long trait ceste clarté tremblante Contre le haut plancher de la salle brillante (3) (I, 2).

Une autre comparaison, prise au même poète, est appliquée par du Bartas à Abraham, auquel Dieu prête contre ses ennemis la force et l'ardeur d'une nouvellejeunesse :

C'est tout ainsi qu'en mars le serpent despouillé

D'un cuir salement vieil, sort de son trou souillé,

Siffle, poingt, lève au ciel sa teste plus superbe

Et flambant tout en or se traîne parmi l'herbe. (II, Voc.) (4).

Au 3° jour de la l""' Semaine, la terre, vieille et épuisée, est comparée, d'après Lucrèce, à une femme que l'âge a frappée de stérilité :

Semblable à celle-là dont le corps est cassé Des tourments de Lucine, et dont le flanc, lassé

(1) Viva videns vivo sepeliri viscera busto. (De nal. rerum, V.)

(2) Invidus alterius macrescit rébus opimis. (Epit., I, 3.)

(3) Sicut aquES tremulum labris ubi lumen alienis Sole repercussum aut radiantis imagine lunae Omnia pervolitat late loca, jamque sub auras

Erigitur, sum;iiique ferit laquearia tecti. (Enéide, YIII, 22.)

j4) primoque in limine Pj'rrhus

Exsultat, telis et luce coruscus ahena :

Qualis ubi in lucem coluber, mala gramina [lastus. . .

Nunc positis novus exuviis nitidusque juventa

Lubrica convolvit sublato pectore terga, etc. (En., II, 4ti9.)

D'avoir de ses enfants peuplé presque une ville, Espuisé de vertu devient enfin stérile (1) (I, 3).

Dans le chant des Colonies, du Bartas met à profit quelques vers d'Horace pour peindre la succession incessante des races humaines :

nulle race

En fief perpétuel ne possède une place,

Ains à terme, à loage, ou par forme de prest

Elle possède un champ, un mont, une forest.

Et, comme quand l'orage esmeut la mer profonde.

Le flot chasse le flot et l'onde chasse l'onde,

Toutes les nations s'entrepoussent des bras (2) (II, G'"*).

Au même poète, il emprunte, pour marquer les changements continuels des langues, une comparaison que nous aurons occasion de citer plus bas :

Il en est tout ainsv que des feuilles d'un bois, etc. (3) (II, Bab.).

Au 2° jour delà Création, c'est un raisonnement dont il demande à Lucrèce et le fond et la forme, 'lorsqu'il veut montrer, pour aboutir à une conclu^^ion tout opposée, que rien ne peut sortir de rien ;

Et de vray, si d'un rien les corps prenojent naissance, La terre produiroit le froment sans semence, Les enfans desirez naistroyent des flancs puceaux, Tout se feroit partout, etc. (4) (I, 2).

Plus loin, lorsqu'il célèbre l'homme, dernière créature de Dieu, il ne craint pas de s'approprier les vers bien connus où Ovide marque la supériorité de l'espèce humaine sur les autres animaux :

... Et d'un informe corps (tu) formas le corps humain, Ne courbant toutefois sa face vers le centre Comme à tant d'animaux qui n'ont soin que du ventre,

(1) Jamqiie adeo fracta est setas effetaque tellus

Vix animalia parva créât, quœ cuncta creavit, etc.. Destitit, ut mulier spatio defessa vetusto. [Lucr., II, 1150.)

(2) Sic, quia perpetuus nuUi datur usus, et liœres

Hœredem aUerius valut unda supervenit undam, etc. [Ep., II, 2.)

(3) Ut silvae foliis pronos mutantur in annos,

Prima cadunt : ita verborum vêtus intcrit œtas, etc. [Artpoét, 60.)

(4) Nam si de nilo fièrent, ex omnibu rébus

Omne genus nasci posset, nil semine egeret, etc. (Lwcr., I, 159.)

Mourans d'âme et de corps, ains relevant ses yeux

Vers les dorez flambeaux qui brillent dans les cieux (1) (I, G).

Ailleurs, il imite d'Horace ce portrait célèbre de l'homme juste et résolu dans ses desseins, que rien ne saurait ébranler :

Que la fortune adverse au champ mette ses forces Contre un homme constant, ses plus rudes entorces Ne luy feront changer ses desseins bien conceus. Non quand mesme le ciel lui tomberoit dessus (2) (I, 7).

Dans le chant de la Magnificence, lorsqu'une des deux femmes entre lesquelles Salomon doit juger rappelle au roi les caresses qu'il recevait tout enfant de son père David, le poète a songé à cette touchante scène de l'Iliade où Hector, près de quitter Andromaque, prend le petit Astjanax dans ses bras :

Quand encore tout chaud, tout sanglant, tout pantois.

Il (David) revenoit chargé des dépouilles des rois.

Il couroit t'embrasser, te berçoit en sa targe,

Et pleurant t'enlevoit sur son espaule large ;

Tu prenois lors sa barbe et riois en voyant

Un autre Salomon rire en l'or flamboyant

Du casque paternel, mignardois cent minetes

A travers le duvet de ses blanches aigrettes,

Et semblois, des grands flots d'un penuache couvert,

L'oiselet qui s'esbat dedans un buisson vert (3) (Magnif.),

Dans ces vers, comme dans la plupart de ceux que nous avons cités, ce n'est pas une traduction servile, une imitation avide et violente; les traits que du Bartas emprunte, il se les approprie aisément, et il sait aussi en ajouter d'autres qui ne font pas tache dans

(1] Pronaquc cum spcctent animalia cetera terram.

Os homini sublime dédit, cœlumque tueri

Jussit, et erectos ad sidéra tôlière vultus. {Métam., I.) 12} Justum et tenacem propositi virum

Non civium ardor pra\'a jubentium

Non vultus instantis tyranni, etc. {Odes, III, 3.)

(3) wç c'.zdjv c'j -a'.osç bzizx'o ç/a{o'.;j-cç Ey.Twp, œil o' 5 ~iiq 7:pcç •/.ÔA-cv è'J^fôvc.o -'.{yqrqq £/./v{v6t, liydiv, ■zxzpzq çtXoj i'I/tv x-jyfiziç, z-j.fAp-J.z, xaXxiv ts îoà Asçov ï-z'.syaîrr^v, etc. (/hadc, VI, 46o.)

le tableau, témoin l'image si gracieuse qui termine le morceau précédent. Mais, si nous voulons juger de quelle façon le poète met à profit l'antiquité, il ne faut pas nous en tenir à ces détails ; nous devons choisir dans ses œuvres quelques passages plus étendus pour les comparer à ceux dont ils sont imités.

Telle est, par exemple, la description du chaos qui se trouve au l*"" jour de la 1™ Semaine, et que du Bartas a empruntée en grande partie à Ovide. « Je veux, dit Pasquier, en parlant de ce morceau, que les plus hardis Aristarques interposent ici leur arrest pour juger lequel des deux poètes a rapporté l'honneur de cette description ; car, encore que du Bartas ait voulu en quelques vers imiter Ovide, si s'est-il rendu inimitable en ces quatre :

La terre estoit au ciel et le ciel en la terre, La terre, l'air, le feu se tenoyent dans la mer, La mer, le feu, la terre, estoyent logez dans l'air, L'air, la mer et le feu dans la terre, et la terre Chez l'air, le feu, la mer (1). «

Nous ne nous associerons pas au jugement de Pasquier, surtout à son enthousiasme pour les vers cités. Cependant, l'imitation est souvent heureuse dans cette description du chaos, et le poète a fait de louables efforts pour ne pas rester au-dessous du modèle, et même pour le surpasser. Mais c'est justement cette préoccupation qui gâte le passage : Ovide est mesuré, si on le compare à du Bartas. Celuici regarde le texte latin comme une sorte de matière qu'il tient à honneur d'enrichir et d'amplifier. Or, l'auteur des Métamorphoses n'est point de ces poètes qu'un imitateur peut pour ainsi dire achever : rien de plus dangereux que d'ajouter des traits à une description d'Ovide. Aussi du Bartas tombe-t-il dans l'exagération et le mauvais goût ; il ne se contente pas des expressions latines, rudis indigestaque moles, pondus iners, discordia semina rerum ; tous ces redoublements ne lui suffisent pas encore ; il multiplie les pointes et les antithèses (2), jusqu'à ce qu'enfin, brodant sur les vers

(\.) Rech. de la Fr., fol. 637.

(2) Ce premier monde estoit une forme sans forme,

Une pile confuse, un meslange difforme, D'abysmes un abysme, un corps mal compassé, Un chaos de chaos, un tas mal entassé, etc.

de son modèle, il termine par le passage amphigourique dont nous avons entendu Pasquier faire l'éloge.

Mais, même quand il prend Ovide pour modèle, du Bartas n'est pas toujours aussi malheureux. Citons, par exemple, le portrait de la Faim qui se trouve dans le chant des Furies : l'imitation n'y semble pas trop inférieure à roriginai. Simon Goulart trouve là pour le lecteur « une occasion de considérer combien peut nostre langue, estant poussée d'un gentil esprit )> (1). Et certes, il y a de la vigueur dans ce morceau ; le seul reproche que l'on puisse faire au poète est, ici encore, d'avoir trop souvent renchéri sur le modèle. D'ailleurs, il ne se coutente pas d'emprunter à Ovide ce portrait, tel qu'il est tracé en quelques vers. A la suite se trouve, chez le poète latin, le récit du supplice d'Erisichton et du dévouement de sa fille ; et, dans ces deux morceaux, du Bartas a cherclié de quoi rendre sa peinture plus vive encore et plus énergique. Il traduit d'abord le portrait, tel, ou à peu près, qu'il le trouve dans Ovide :

Son cuir noir est percé des pointes de ses os (2) ; Elle baille toujours, l'œil au crâne luy touche. Et l'une joue à l'autre; on voit dedans sa bouche •Jaunir ses claires dents (3) ; et ses vuides boyaux Paroissent à travers les rides de ses peaux (4). Pour ventre elle n'a point que du ventre la place (5) ; Les coudes et genoux s'enflent sur la carcasse (6).

Puis il recueille çà et là dans l'épisode d'Erisichton, les traits qui peuvent encore servir à représenter la Faim :

Insatiable monstre, à qui pour un repas

A peine suffiroit tout ce qui vit ça bas (7).

Son gosier va cerchant la viande es viandes (8) ;

L'un mets l'autre semond ; ses entrailles gourmandes

(1) Commentaire de l'édition de 1611.

(2) Ossa sub incurvis exstabant arida lumbis.

(3) Gava lumina — scabri rubigine dentés.

(4) Dura cutis per quam spectari viscera possent.

(5) Ventris erat pro ventre locus.

(6) Geuuumque tumebat Orbis.

(7) Quodque urbibus esse Quodque satis populo poterat, non sufficit uni.

(8) Inque epulis epulas quœrit.

Se vident en mangeant (1).

Pour remplir ses bojaux, ses boyaux elle mange,

Elle amoindrit son corps pour le faire plus grand (2).

Il y a sans doute bien du mauvais goût dans tout ce passage ; mais Ovide en est parfois responsable, et, si l'on peut reprocher à du Bartas de ne pas toujours bien choisir les traits qu'il imite, d'accumuler toutes les antithèses que son devancier avait disséminées dans un morceau beaucoup plus étendu, il faut pourtant reconnaître et louer, après toutes ces réserves, le mérite d'une imitation dont la vigueur est incontestable.

ISous trouvons encore, dans le 2° jour de la l"""^ Semaine, un tableau que du Bartas a emprunté à Ovide, le plus heureusement imité de ceux que lui fournit l'auteur des Mélamorphoses : c'est la description du déluge. — Dans tout le début, il s'attache scrupuleusement à son modèle :

Le Tout-Puissant garrotte

L'Aquilon chasse-nue et met pour quelque temps La bride sur le col aux forcenez Autans ;'3). D'une aile toute moite ils commencent leur course ; Chaque poil de leur barbe est une humide source (4). De nues une nuit enveloppe leur front, (5), Leur crin desbagoulé tout en pluye se fond (6), Et leurs dextres, pressans l'espaisseur des nuages, Les rompent en esclaii^s, en pluyes, en orages [1).

Jusqu'ici du Bartas n'a guère fait qu'une traduction ; mais il faut convenir qu'elle n'est pas trop inférieure à roriginal.

()) Cibus omnis in illo Causa cibi est, semperque locus fit inanis edendo.

(2) Ipse suos artus lacero divellere morsu Cœpit, et infelix n inuendo corpus alebat.

(3) Protinus .Eoliis Aquilonem claudit in antris Emittitque Notum.

(4) madidis Notus evolat alis...

Barba gravis nimbis.

(5) Terribilem picea tectus caligine vultum. . . Fronte sedent nebulœ.

(6) canis fluit unda capillis...

rorant pennseque sinusque.

(1) L'tque manu lata pendentia nubila pressit.

Fit fragor et densi funduntur ab tetbere uimbi.

Les divinités païennes ont naturellement leur place dans la suite du morceau latin : l'auteur de la Semaine ne peut dès lors suivre Ovide ; sans doute il ne répudie pas complètement, nous l'avons déjà vu, le merveilleux du paganisme; mais ce n'est pas dans une description du déluge biblique que la mythologie peut trouver place. Le poète passe donc quelques vers de son modèle, et continue en y revenant :

Les torrens escumeux, les fleuves, les ruisseaux, S'enflent en un moment ; jà les confuses eaux Perdent leurs premiers bords, et dans la mer salée Ravageant les moissons courent bride avalée (1) ; La terre tremble toute, et tressuant de peur Dans ses veines ne laisse une goutte d'humeur.

Ici du Bartas ne traduit plus, il développe deux vers d'Ovide; mais, pour ce développement même, il se sert de son texte, tel qu'il le retrouve un peu plus loin (2).

Dans l'intervalle, Ovide fait intervenir Neptune qui rivalise avec son frère Jupiter ; du Bartas a laissé de côté ce passage, mais il le remplace par un autre dont le mouvement est le même :

" Et toy, toy-mesme, o Ciel, les escluses desbondes Dé tes larges marests, pour desgorger les ondes Sur ta sœur, qui, etc.

Continuant sa description, le poète français suit de nouveau l'original, en l'amplifiant :

Ja la terre se perd, ja Nérée est sans marge,

Les fleuves ne vont plus se perdre en la mer large,

Eux-mesmes sont la mer; tant d'Océans divers

Ne sont qu'un Océan; mesme cet Univers

N'est rien qu'un grand estang qui veut joindre son onde

Au demeurant des eaux qui sont dessus le monde (3).

Puis il passe encore quelques vers, afin de réserver pour la fiu le

(1) Sternuntur segetes, et deplorata coloni Vota jacent, longique laJaor périt irritus aniii.

(2) Exspatiata ruunt, etc.

(3) Jamque mare et tellus imllum discrimoii luibcbant; Omnia ponlus erant : deeraut quoque littora ponto.

tableau dans lequel Ovide nous montre les hommes fuyant l'invasion des eaux toujours plus menaçante. Mais il revient aussitôt à son modèle :

L'estourgeon, costoyant les cimes des chasteaux, S'esmerveille de voir tant de toists sous les eaux (1) : Le manat, le mular, s'allongent sur les croupes Où n'aguères brouto^^ent les sautelantes troupes Des chèvres porte-barbe (2), et les dauphins camus Des arbres montagnards razent les chefs ramus (3).

Beaucoup de traits d'Ovide manquent dans le passage qui précède : cette fois, du Bartas a su choisir ; il a évité maints détails de mauvais goût qui déparent la description latine.

Dans les vers qui suivent, l'imitation est souvent heureuse, mais elle a pourtant le tort de délayer l'original :

Rien ne sert au lévrier, au cerf, à la tygresse,

Au lièvre, au cavalot, sa plus viste vitesse ;

Plus il cerche la terre, et plus, et plus, hélas !

Il la sent effrayé se perdre sous ses pas (4).

Le bièvre, la tortue et le fier crocodile

Qui jadis jouyssoyent d'un double domicile.

N'ont que l'eau pour maison. Le loup et les agneaux,

Les lyons et les daims voguent dessus les eaux

Flanc à flanc (5), sans soupçon (6). Le vautour, l'arondelle,

Après avoir longtemps combatu de leur aile

Contre un certain trespas, enfin tombent lassez

(N'ayans où se percher) dans les flots courroucez (7).

(1) Mirautur suh aqua lucos urbesque domosque. . .

(2) Et modo qua graciles graraen carpsere capellEe, Nunc ibi déformes ponunt sua corpora pbocae.

(3) ... Silvasque tenent de]phines, et altis Incursant ramis, agitalaque robora puisant.

(4) Nec vires fulmiuis apro

Crura nec ablato prosuut a elocia ccrvo.

(5) Cette expression nous remet en mémoire les vers bien connus de du Bellay:

Comme on voit quelquefois, quand la mort les appelle, Arrangez flanc à tlanc parmi l'herbe nouvelle Bien loin sur un estang trois cygnes lamenter.

(6) Nat lupus inter oves.

("7) Qusesitisque diu terris ubi sistere detur,

In mare lassatis volucris vaga decidit ails.

Le poète français nous montre alors les hommes cherchant en vain à se sauver, et, tandis qu'Ovide se contentait de quelques traits, du Bartas fait un tableau pathétique d'une vingtaine de vers. Il revient bientôt à son modèle pour peindre la terre qui reparaît enfin après le déluge, et il lui emprunte encore bien des détails, jusqu'à « la retraite des eaux » que sonne l'Eternel :

Tous les fleuves s'abaissent,

La mer rentre en prison, les montagnes renaissent (1), Les bois monstrent desjà leurs limonneux rameaux (2), Jà la campagne croist par le descroist des eaux (3), Et brief la seule main du Dieu darde-tonnerre Montre la terre au ciel et le ciel à la terre (4).

Ces vers, qui terminent dignement une belle description, ont été pris beaucoup plus haut dans Ovide; des longueurs, des répétitions ont disparu, et l'on peut dire que ce dernier passage a une ampleur dont la fin de l'épisode latin ne saurait donner l'idée.

On le voit, le poète de la Semaine ne se contente pas d'imiter les anciens : c'est entre eux et lui une rivalité féconde. Nous la retrouverions dans d'autres morceaux, notamment dans VEloge de la France (5), où du Bartas s'inspire de Virgile (6). Ici l'imitation est encore plus libre. Cependant les traits principaux du modèle sont reproduits. Nous retrouvons le Salve, magna parens frugum, etc. , dans l'apostrophe

France, je te salue, ô mère des guerriers ! etc. :

le poète français n'oublie ni les « grands esprits « de sa patrie, ni même ses « ouvriers »

qui d'un hardi bonheur

Taschent comme obscurcir de nature l'honneur.

(1) plenos capit alveus amnes,

Jam mare littus habet, colles exire videntur.

(2) nudata cacumina silvse

Ostendunt limumque tenant in fronde relictum.

(3) crescunt loca, decrescentibus undis.

(4) Et caelo terras ostendit et œthera terris.

(5) S' Sem. — Colonies.

(6) Géorgiques. II, v. 136 et seq.

Ainsi que Virgile, il en célèbre le fertile « terroir » ; il la félicite de ne connaître ni les tigres, ni les lions. Si la France pas plus que l'Italie «ne roule dans ses fleuves l'or avec les cailloux», si « de ses monts ne coule un argent espuré », du Bartas, comme l'auteur des Géorgiques, célèbre les vraies richesses de son pays, c'est à dire celles de l'industrie et du sol. Puis, toujours à l'exemple de Virgile, il termine le morceau par une invocation émue, dans laquelle il demande à Dieu de mettre le comble à tous ses dons en « amortissant le brasier qui consume la France ».

Pour nous faire une idée complète de la façon dont notre poète a imité les anciens, il nous reste encore à étudier un passage étendu de la Création, un de ceux que les recueils de Morceaux choisis citent le plus volontiers, VEloge de la vie rustique. Là, il s'inspire à la fois de plusieurs modèles ; mais, prenant un trait à celui-ci, un autre à celui-là, il arrive pourtant à composer un ensemble qui ne manque ni d'harmonie, ni d'originalité. Parmi les auteurs anciens qu'il imite, les trois principaux sont Virgile (1), Horace (2) et Sénèque (3) : nous citons tout entier le morceau de la Semaine (il mérite cet honneur), en indiquant les traits correspondants des divers poètes que du Bartas a mis à profit :

0 trois et quatre fois bienheureux qui s'esloigne Des troublez citadins (4), qui prudent ne se soigne Des emprises des rois (5), ains servant à Cérès Remue de ses bœufs les paternels guérets (6). La venimeuse dent de la blafarde envie Ny l'avare soucj ne tenaille sa vie {!) ;

(1) Géorg., liv. II.

(2) Horace. Epod., II.

(3) Sénèque. Hippolyte.

(4) Beatus ille qui procul negotiis. . . (Hor.). Relictis mœnibus (Sén.).

(5) lUum non purpura regum

Flexit (Virg.).

Nou ille regno servit (Sén.).

(6) Paterua rura bobus exercet suis (Hor.).

(7) Haud illum niger

Edaxque livor dente degeneri petit (Sén.).

(Non) vauos honores sequitur aut lluxas opes (Sén.).

Des bornes de son champ son désir est borné.

Il ne boit dans l'argent le philtre forcené (1)

Au lieu de vin Grégeois, et parmj l'Ambroisie

Ne prend dans un plat d'or l'Arsenic oste-vie (2).

Sa main est son gobeau (3) ; l'argenté ruisselet

Son plus doux hypocras ; le fromage, le laict

Et les pommes encor de sa main propre entées (4),

A toute heure luy sont sans aprest apprestees (5).

Les trompeurs chiquaneurs (Harpjes des parquets

Et sangsues du peuple), avecques leurs caquets,

Bavardement fascheuxla teste ne luy rompent (6),

Ains les peints oyselets ses plus durs ennuis trompent (7),

Enseignans chasque jour aux doux flairans buissons

Les plus divins couplets de leurs douces chansons.

Son vaisseau vagabond sur l'irrité Nérée (8)

N'est or le jouet d'Eure et tantost de Borée,

Et dans un Océan esloigné de tout bord

Misérable ne va cercher l'horrible mort.

Jusqu'ici du Bartas s'est à peu près contenté de traduire ; mais ce serait sans doute lui faire tort que de considérer le morceau qui précède comme je ne sais quel travail de placage, comme une sorte de mosaïque composée avec art. On ne peut croire qu'il ait laborieusement cherché, rapproché, assorti, les traits divers que lui fournissaient ses modèles. Rien ne trahit chez lui la préoccupation

(1) ut gemma bibat (Virg.j.

sollicito bibant

Auro superbi (Sén.).

(2) Nec casia liquidi corrumpitur usus olivi (Virg.).

(3) quam juvat nuda manu

Captasse fontem ! (Sén.).

(4j Quos rami fructus, etc. (Virg.).

Excussa silvis poma compescunt famem (Sén.).

Ut gaudet insitiva decerpens pira (Hor.). (5i Dapes inemptas apparat (Hor.J.

(6) Insanumque forum aut populi tabularia vidit (Virg.

Forumque vitat (Hor.).

(~) Queruntur in silvis aves (Hor.).

Hic aves querulae fremunt (Sén.).

(8) * Sollicitant alii remis fréta cœca (Virg.).

Ncc horret iratum mare (Hor.).

Nondum secabant credulœ pontum rates (Sén.).

inquiète d'un arrangeur d'hémisticlies et d'un chevilleur. Le passage est composé presque tout entier d'emprunts ; mais ce sont là des souvenirs qui viennent naturellement sous la plume du poète et qu'un éloge de la vie rustique devait naturellement faire naitre.

Du Bartas continue, toujours guidé par ses devanciers, mais en prenant la liberté de choisir parmi les traits qu'ils lui offrent, et d'en ajouter d'autres qui lui appartiennent en propre :

Ains, passant en repos tous les jours de son eâge,

De veûe ne perd point tant soit peu son village.

Ne cognoit autre mer, ne sçait autre torrent

Que le flot crystalin du ruisseau murmurant

Qui ses verds prez arrouse (1) : et ceste mesme terre

Qui naissant le receut, pitoyable l'enterre.

Pour rappeler le somme, il n'avalle le jus

Ny du morne pavot, ny du froid jonc de Chus (2)

Et n'acliette les tons, comme jadis Métène,

Lorsqu'en son corps malsain son âme encor moins saine

N'avoit ny paix ny trêve, et que sans nul repos

La jalouse fureur le rongeoit jusqu'aux os.

Ains sur le verd tapis de la plus tendre mousse

Qui frange un bord ondeux, hors de ses flancs il pousse

Un sommeil enchanté par le gazouillis doux

De flots entrecassez des bords et des cailloux (3).

Du Bartas avait connu le bonheur de la vie rustique ; on sent, dans tout ce morceau, un accent de sincérité auquel il n'est guère possible de se tromper. Si le poète célèbre la campagne, ce n'est pas, comme d'autres ont pu le faire, pour le plaisir de rebattre un commode lieu commun ; il a le sentiment profond de la félicité calme et douce qui y règne. Cet idéal d'une existence tranquille et heureuse, intimement associée à la paix recueillie des champs, il l'a connu

(1) sive per flores novos

Fugiente dulcis murmurât rivo somis (Sén.).

(2) certior somnus premit

Secura duro memibra versantem toro (Sén.).

(3) mollesque sub arbore somiii (Virg.).

cespite aut nudo laves

Duxisse somnos (Sén.).

Libet jacere modo sub antiqua ilice, etc. (Hor.).

jadis clans sa plénitude, et il n'a qu'à laisser couler ses vers pour le rendre avec naturel. Des trois poètes qu'il imite, Horace et Sénèque, dont les passages correspondants sont plus sobres, plus concis, plus châtiés, ne donnent pas de la vie champêtre une impression aussi pénétrante. Sénèque ne voit dans l'éloge de la campagne qu'un thème à tirades philosophiques, et le soin même qu'il a de balancer ses antithèses, de serrer son stjle et d'aiguiser ses traits, nous ferait douter d'une émotion bien sincère. Quant à Horace, son épode n'est au fond qu'une satire ; il n'y parle pas en son nom ; cette apologie de Ja médiocrité dorée est mise par lui dans la bouche d'un usurier, et, si l'ironie ne perce qu'aux derniers vers de la pièce, elle ne gâte pas moins tout ce qui précède en détruisant l'impression que pouvaient faire sur nous ces tableaux de simplicité et d'innocence rustiques. Seul, Virgile, comme du Bartas, a mis toute son âme dans son éloge des champs ; nous ne chercherons certes pas chez l'auteur des Semaines l'art si délicat et si exquis, le style si pur et si élégant du poète latin ; mais ce qu'on peut dire, c'est que les sentiments dont il s'inspire ne sont ni moins sincères, ni moins vifs.

Les vers suivants ont aussi été imités, et nous en trouvons le germe dans les divers modèles que du Bartas a suivis. Mais, ici encore, on sent chez lui un accent tout personnel : combien do fois les guerres civiles n'avaient-elles pas arraché le capitaine du Bartas aux douceurs de la retraite ! Et curvœ rigidum faîces conftantur m enseyn.

Le clairon, le tambour, la guerrière trompette, L'esveillant d'un sursaut, n'arme d'armet sa teste, Et d'un chef respecté le sainct commandement Ne le pousse aveuglé du lict au monument (1).

Plus bas, le poète, sans abandonner ses guides, mais en ne leur faisant plus que de rares emprunts, sait enriclùr lui-même son tableau de nouveaux détails qui ne le déparent point :

Le coq empennaché la Diane luy sonne.

Limite son repas, et par son cry luy donne

Necdum etiam audierant inflari classica (Virg.). Nec cxercitatur classico miles truci (Hor.). Non arma saîva miles aptabat manu (Séu.). G. P. 10

Un cliatouilleux désir cVallei mirer les lieurs

Que la flairante aurore emperle de ses pleurs.

Un air emprisonné dans les rues pu&ntes

Ne luy trouble le sang par ses chaleurs râlantes,

Ains le ciel descouvert dessoubs lequel il vit (1)

A toute heure le tient en nouvel appétit,

Le tient sain à toute heure, et la mort redoutée

N'aproche que bien tard de sa loge escartee.

Du Bartas a trouvé dans Virgile et Horace l'indicatiçin des vers qui suivent; mais c'est bien lui-même que nous j entendons encore :

Il ne passe es grands cours ses misérables ans ; Son vouloir ne despend du vouloir des plus grands, Et changeant de Seigneur ne change d'Evangile (2). Sur un papier menteur son mercenaire stvle Ke fait d'une formy un Indois éléphant, D'un mol Sardanapale un Hercul triomphant. D'un Thersite uu Adon, et ne prodigue encore D'un discours impudent le lot d'Alceste à Flore (3) ; Ains, vivant tout à soj et servant Dieu sans peur. Il chante sans respect ce qu'il a sur le cœur.

L'inspiration est ici tout originale ; ce que le poète célèbre, c'est l'indépendance morale et religieuse du rustique. Il j a là une de ces allusions, si fréquentes chez lui, aux poètes de cour : on sait qui est ce mol Sardanapale dont ils font un Hercule, ces Flores qu'ils louent comme des Alcestes. Quant au a rustique » lui-même, quel autre serait-ce que du Bartas ?

Nous pouvons tenir dès maintenant pour achevé ce tableau de la vie champêtre. Cependant l'auteur va y ajouter encore quelques traits ; Sénèque, Horace et Virgile lui en fournissent, qu'il n'ose pas rejeter : il revient sur ses pas et ne peut renoncer au plaisir de redoubler. L'harmonie générale de l'ensemble y perd ; mais, à cette

(1) Sed rure vacuo potitur et aperto sethere Innocuus errât iSén.).

(2) pénétrant aulas et limina regum (Virg.).

vitat et superba civium

Poteiitiorum limina (Hor.).

(3) Haud vcrba fingit Sén.).

époque, les poètes ne connaissent pas encore assez bien l'art d'imiter pour savoir s'arrêter à temps ; dans leur ardeur et leur inexpérience premières, ils ne se font grâce d'aucun détail : c'est plus tard seulement qu'on apprit à clioisir, et à rivaliser avec les Latins comme Horace avec les Grecs. Les vers suivants sont d'ailleurs dans la couleur générale du morceau, et leur seul tort est d'y faire double emploi.

Le soupçon blesmissant nuict et jour ne le ronge, A des aguets trompeurs nuict et jour il ne songe,

^ Ou, s'il songe à tromper, c'est à tendre filets Aux animaux des champs, gluaux aux ojselets, Et manches aux poissons. (1) Que si ses garde-robes Ne sont toujours comblez de magnifiques robes (2), De velours à fonds d'or, et si les faibles aiz De son cofîre peu seur ne ployent sous le faiz Des avares lingots, il se vest de sa laine. De vins non achetez sa cave est toute plaine. Ses greniers de froment, ses rocs de saines eaux,

. Et ses granges de foin et ses parcs de troupeaux (3).

Voici maintenant quelques vers que n'a point imités notre poète ; ils sont utiles pour donner son vrai caractère an morceau tout entier.

Car mon vers chante l'heur du bienheureux rustique

Dont l'honneste maison semble une république,

Non Testât disetteux du rompu bûcheron,

De l'affamé pescheur, du pauvre vigneron,

Qui caimandentlour vie et qui n'ont qu'à boutées

Du pain en leurs maisons sur quatre pieux plantées.

(1) Non in recessu furta et obscuro improbus Quseril cubili (Sén.i.

Aut amite levi rara tendit retia Turdis edacibus dolos (Hor.).

callidas tantum feris

Struxisse fraudes novit (Sén.).

(2) Illusasque auro vestes (Virg.).

(3) dapes inemntas (Hor.).

Nec requies quin autpomis exuberet annus, Aut fétu pecorum, aut Cerealis naergite culmi, Proventuque oneret sulcos atque horrea vincat (Virg.) Prospectât errantes grèges (Hor.).

Du Bartas ne se pose pas en enthousiaste de la pauvreté, comme d'autres poètes avaient pu le faire avant lui; il ne veut pas qu'on le prenne pour un admirateur à froid de la médiocrité non dorée : Xec laudo somnuin plebis satur altilium. Son éloge de la vie champêtre n'est pas une amplification de rhétorique, où il ne coûte rien à l'auteur de vanter une félicité dont il ne voudrait pas pour lui-même. Ce qu'il chante, c'est l'idéal d'une vie domestique aisée et abondante, celle du gentilhomme campagnard plutôt que du paysan; c'est en un mot sa propre existence, quand les troubles du temps lui permettaient de goûter le calme et la retraite dans son château.

Que du Bartas ait peint son idéal à lui-même, c'est d'ailleurs ce qu'on ne saurait mettre eu doute après les vers qui terminent le morceau :

Puissé-je, ô Tout-Puissant, incogneu des grands rois,

Mes solitaires ans achever par les bois (1) !

Mon estang soit :ua mer, mon bosquet mou Ardene,

La Gimoue mon Nil, le Sarrapin ma Seiue,

Mes chantres et mes Luths les mignards ojseletz,

Mon cher Bartas mou Louvre, et ma cour mes valets !

Ce vœu qu'exprime ici le poète fut celui de toute sa vie. Son amour si vif et si sincère des champs, de la retraite et de la solitude, suffit à expliquer qu'un passage où les imitations sont perpétuelles, respire pai-tout une originalité si tranche, fonde tous les traits dont il se compose en une harmonieuse unité, et soit animé dans toutes ses parties d'un sentiment si vrai et si personnel. Le commentateur Simon Goulart ^2) nous invite à comparer ici du Bartas à ses modèles « pour mieux voir son adresse ». Mais, comme il a déjà été dit, l'auteur des Semaines n'est pas un habile ouvrier ; c'est un véritable poète

Qui chante sans respect ce qu'il a sur le cœur.

Sa sincérité n'est nulle part plus visible que dans cet éloge de la vie champêtre.

Ronsard, lui aussi, dans un poème adressé au cardinal de Châtil-

(1) Flumina amem silvasque inglorius ! (Virg.)

(2) Édit. de 1611.

Ion, avait encadré un tableau du même genre, où il imite à la fois les modèles dont se servit du Bartas et surtout la pièce de Claudien sur le vieillard de Vérone.. Cette poésie ne manque pas de jjirace et de sentiment; il y a même des vers charmants parmi ceux (jue le poète ajoute à son texte ; mais on sent, dans l'ensemjjle, un manque d'unité trop visible, qui tient justement à la composition du morceau, dont la première partie est empruntée à Claudien tandis que la seconde procède de Virgile (1).

Le même sujet sera repris plus tard par Racan. Racan s'inspire aussi des Latins et notamment d'Horace ; on croirait même qu'il a connu du Bartas, si l'on pouvait en juger par un trait :

Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau.

Certes, ses \ers ont une ampleur et une harmonie que notre poète n'a point atteintes, et le ton en paraît aussi naturel et sincère que celui de son devancier; l'imitation est d'ailleurs plus large et plus libre. Cependant la supériorité de Racan consiste surtout dans l'harmonie du rjthme et dans la pureté du style. On sent qu'entre du Bartas et lui, il y a eu Malherbe, Malherbe qui a marqué une ère décisive de réforme pour notre langue, pour notre versification et pour notre goût.

Dans ses imitations des poètes anciens, l'auteur des Semaines, comme tous ses contemporains, trahit souvent de l'inexpérience; il peut même lui arriver de gâter par endroit ses modèles en voulant les embellir. Mais, sans risquer de lui trop accorder, nous pouvons dire qu'il sait d'ordinaire tirer bon parti de ses emprunts. 11 n'appartient pas d'ailleurs à ce servile troupeau dont parle Horace, et l'on sent toujours dans ses vers une inspiration originale qui se révèle, même quand il imite, au moins par une image nouvelle, par un mouvement spontané, par la véritable émotion du poète. Pas plus que ses maîtres et ses émules, il ne se fait scrupule d'enrichir la poésie française avec les dépouilles des anciens ; mais il imite de grands génies sans trop d'infériorité, et les vers qui lui appartiennent font souvent bonne figure au milieu de ceux qu'il emprunte à un Horace ou cà un Vir'àle.

(1) Nous ne saurions examiner i'-i tous les Éloges de la vie champèlre qne composèrent les poètes du XVI» siècle. Citons encore ceux de Vauquelin [Satyres françaises) et de Desportes (Bergeries).

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