USAGE DES VERBES
On trouve chez du Bartas des exemples innombrables de la périphrase formée par le verbe aller, employé comme auxiliaire, et le participe présent. Ex. : Va allumant, vas résistant (I, 2), se va cachant, va balayant, va dardant (I, 3), va cuisant (I, 4), etc. Vaugelas dit que c'est une façon de parler vieille et qui ne s'emploie plus, si ce n'est quand il y a mouvement visible (I, 313). Ménage rappelle des exemples de Voiture et s'accorde avec Lamothe le Vayer pour défendre cette expression. Cf. Corneille : Quel malheur me va poursuivant'? (Poésies div.). La Fontaine : Je me vais désaltérant.
Du Bartas se sert du verbe aller avec l'infinitif dans le même sens. Ex. : Le Dieu Que tu vas furieux chasser de marche en marche (= que tu vas chassant = que tu chasses) (II, Dec).
Au lieu de l'auxiliaire a//er, très commun dans la première de ces deux constructions chez les poètes du XVP siècle, du Bartas emploie quelquefois ve^iir de la même manière. Ex. : Il ne lui vient apprendre ainsi que font souvent Les pères d'aujourd'huy, des propos pleins de vent (Jud. 4).
Il use du passif où nous mettons le réfléchi. Ex. : Si je ne suis trompé ; = si je ne me trompe (Latinisme).
Il substitue très souvent le réfléchi au neutre ou au passif. Ex. : L'ardeur qui des feuilles se pousse Au chaume (II, Artif.). Se fonde tout en pleurs (II, Arche). Se fondre d'ennui (Ibid.). La malice s'augmente (II, Imp.). Le don se sophistique (II, Bab.). Il se parle d'eux seuls (II, C'°*). Cliaque flambeau qui sous luy se tournoie (Ibid.). Son clair renom s'esclatte (II, Voc). Nostre aage se commence (II, Loy). Le brasier doux-ardent qui se couve en leurs
âmes (II, Magn.). Son bec court s'aquiline (Ibid.). Le peuple s'exténue (II, Schis.). La flamme se redouble (Ibid). En quel coin, ù Samson, ne s'oit ta renommée ? (Jud. 2). En se tournant en rond (Lép.). Le Mans se prend (Ivry). Il se parle d'eux seuls (II, O'^ La se pousse le molt (II, Ed.). La fueille s'esvente (I, 2). Le verbe réfléchi peut dans ces cas avoir le même complément que le passif. Ex. : Par les rais du Soleil l'arc en ciel se bigarre (II, Troph.). — Cet emploi du réfléchi pour le passif est fréquent au XVIP siècle, par exemple dans Corneille. Cf. La Bruyère : N'aimer de la parole de Dieu que ce qui s'en prêche chez soi (II, 152); Racine : Trop de sang innocent se verse tous les jours (Théb. 1057). On trouve même, comme chez du Bartas, le complément du verbe passif joint à ces verbes réfléchis. Ex. : La Fontaine : Quelques restes du feu, sous la cendre épandus. D'un souffle haletant par Baucis s'allumèrent ; La Bruyère : Les plus grandes choses se gâtent par l'emphase (I, 243).
Du Bartas se sert du verbe faire suivi d'un infinitif pour exprimer une action que le sujet subit et ne fait point. Ex. : Il fait craquer ses dens = ses dents craquent (II, Artif.). Judith fait respondant ruisseler ses deux yeux (Jud. 4). Une tremblante beste Qui deux charbons ardens fait luire dans sa teste (II, Artif.).
On trouve encore : D'une profonde toux ses poumons il agite (ses poumons sont agités).
Bien des verbes aujourd'hui neutres (1) sont employés comme transitifs. Vaugelas remarque (II, 424) que les Gascons avaient l'habitude de donner des régimes directs à certains verbes intransitifs.
Aprocher. Garde-toy d'aprocher Ce charybde glouton (I, 1). Mais : Aprocher du Levant (I, 3), aproche de sa loge (Id.), du croissant, du centre (I, 4). Dans la langue actuelle, s'approcher de quelqu'un exprime un mouvement corporel, approcher quelqu'un signifie l'accès qu'on a auprès de lui (Littré). — Aspirer. Et rien que d'immortel et céleste n'aspire (II, Voc). — Biaiser. D'estoilez animaux biaise le pavé (II, Magn.). — Bruire. Les flots semblent bruire tels mots (II, Voc). Rien les mers que tes airs ne bruiront (II, Troph.). Ce verbe est transitif au XVP siècle. — Chevaucher.
(1) Ou ne pouvant avoir qu'un complément direct pronominal, comme écrouler, ruur, cunfédcrer.
Qui chevauche uue grève (II, Magn.). — Confédérer. Le contract. . . qui la race Hébraïque Confédéré avec Dieu (II, Magii.). — Descroistre. Des chiôres le transport Augmente fort le nombre ou le descroît bien fort (II, Bab.). Cf. Racine : Que ce nouvel honneur va croitre son audace ! — Desmordre. L'autre ne desmord jamais ce qu'il a dit (II, 0°^). — Discourir. Je ne veux discourir les plus sales péchez (II, Fur.). Amyot donne aussi parfois un régime direct à ce verbe. — Esclater. Jusqu'à ce qu'esclatant ses prisons par dessous (I, 2). — Esclore. Le seul mot Et que leur langue forme et que leur bouche esclot (II, Bab.). Eschapper. Eschapper la rigueur (II, Artif.). La fureur (I, 6). Les mains (Ibid.). Vaugelas (I, 9) trouve que la construction échapper un danger est préférable à la tournure indirecte. D'après l'Académie, le régime de l'accusatif n'est dû à ce verbe que dans la locution nous Vavons échappé belle. — Escrouler. Escroule. . . les sillons (II, Artif.) ; les terres (II, Troph.). — Guerroyer. Guerroyer les sangliers (II, Ar-tif.). Cf. Voltaire : Je veux guerroyer le roi mon Seigneur (Mœurs, 50). — Larmjyer. Larmoyé sou mal sans le cognoistre (II, Décad.). — Maugréer. Il maugrée les dieux (II, Dec).
— Rayonner. Rayonnant les métaux et les fleurs esmaillant (II, Magn.). — Regorger. Les plats regorgent l'ambroisie (II, Magn.).
— Résonner. Le luth prochain résonne une mesme chanson (II, Imp.). Les cieux résonnent son nom (Lép.). Cf. Louis Racine : Les cordes sous ses doigts ne résonnent qu'amour (Ep. à Valincour). — Ressembler. Le triste homme ressemble Le jonc au chef barbu [II, Imp.). Mais: Ressemble à la fueille (I, 4). Vaugelas dit
■ qu'employer ce verbe activement, c'était la vieille façon de parler. Mais, ajoute-t-il, « j'ay ouy dire à plusieurs personnes très sçavantes en notre langue qu'en vers ils le souffriroient avec l'accusatif aussi bien qu'avec le datif » (II, 258). — Rétrograder. Rétrograde les cieux = fait rétrograder (II, Artif.). — Ronfler. Naseau qui ronfle ouvert une chaleur fumeuse (II, Artif.). — Sembler. Nous semblons ceux là =: ressemblons à (I, 4). Mais : Semble au bon estomach (I, 7). — Servir. Pour servir les humains d'instrument de salut (II, Imp.). — Songer. Il ne songe autre chose = à autre chose (II, Troph.). — Tastonner. Ils tastonnoyent des mains les ombres (Jud. 2). — Tournoyer. Et tournoyant le champ (II,Loy); en tournoyant sa fonde (II, Troph.). — Ruer. Il commence à
ruer Les corps morts (II, Troph). Vaug^elas (II, 386), citant le vers de Malherbe : Elle sauva le ciel et rua le tonnerre, — dit que « lança » seroit peut-être meilleur.
Réciproquement, des verbes aujourd'hui transitifs sont employés par du Bartas comme neutres, soit avec un régime indirect, soit d'une manière absolue :
Arrester. Ne permets que j'arreste en un si beau chemin (II, Loy) Cf. Corneille: Arrêtez donc, Seigneur (Oth. 291); Racine : Arrêtons un moment (Bér. 1). — Braver. Qui brave de parole et de courage tremble (Jud. 6). Cf. Corneille : C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver (Hor. 1130). — Distiller. Quelles tièdes fontaines distilloyent de leurs yeux (II, Imp.). Cf. Fénelon : La vengeance divine qui distille sur lui goutte à goutte. — Encenser. Encenser à Belzébuth (II, Loy). — Esquiver. Fais semblant d'esquiver (Ivry). — Eviter. Eviter aux coups (II, Troph.). Vaugelas (I, 389) dit que ce verbe régit l'accusatif, mais que plusieurs lui font régir le datif. Il avait été anciennement neutre. — Favoriser. Ne favorise aux grands. (II, Magn.). C'est un latinisme anciennement usité (Vaugelas, II, 213). — Fournir. Et la sève des bois,. Vive leur a fourni de perruques deux fois (II, Dec). Vaugelas, qui signale (I, 437) trois constructions de fournir, n'indique pas celle-là. — Guigner. Guigne sur son espouse (II, Col.). — Présider. 0 grand Dieu qui présides Sur l'immortelle court (Jud. 2). — Ravager. Une Erynnis cruelle en son âme ravage (II, Troph.). « M. de Malherbe, dit Vaugelas (II, 398), se sert quelquefois de ce verbe dans sa traduction de Tite-Live. Ex. : Qui estoient allez ravager sur les terres de Sycionne. On dit ravager les terres et non pas sur les terres. » — Servir. L'homme servant à Dieu est du monde servi (II, Fur.). Le corbeau sert parfois au Thesbite fuitif (Tri. 4). Servant à Dieu (I, 3). Mais : Servant Dieu (I, 3). C'est un latinisme. Vaugelas (II, 212) le relève dans Malherbe. Bossuet a dit : Cette liberté glorieuse de ne plus servir au péché.
Du Bartas emploie comme réfléchis les verbes suivants :
Accoucher. S'accoucher (II, Loy). Le sens originaire du verbe est d'ailleurs se coucher. — Bouger. Qui se bouge à l'entour (Jud. 6). Vaugelas (II, 377) donne la règle moderne, et, relevant un passage de Malherbe où le poète emploie se bouger, dit que « cela est du pays de Normandie » . — Consentir . Je m'y consentiroy (Jud. 1 ).
L'ancienne langue admettait cette construction. — Craindre. Je me crains seulement que (II, Voc). Même observation que pour la construction qui précède. — Escarmoucher. Va, vient, revient eiicor, s'escarmouche, s'esmeut (II, Cap.;. — Paistre (se). Se paist de sa perte (I, 2). Cf. C'est du troupeau qu'ils se paissent (Fénelon, Sermon pour sacre de l'électeur de Cologne).
Certains verbes régissent, contre l'usage actuel, l'infinitif sans préposition :
CoiiMANDER. Luy commande empoigner (Jud. 2). Cf. Corneille : Elle leur commande choisir (Arg. de D. Sanche). — Commencer. Commence estaler (I, 2), s'obscurcir (I, 4), chanter (II, Ed.), reparoistre commence (I, 3). — Contraindre. Est contraint parler (Lép.). — Entreprendre. Entrepreuds-tu abandonner? (II, Cap.). J'entreprendroy nommer (II, C''^'). Il entreprend joindre (I, 6). — Essayer. Essaie en s'enfuyant les flesches descoclier (Jud. 3). — Feindre. Vous qui feignans avoir (Jud. 5). — Offrir. Je vous offre employer (Jud. 2). — Permettre. Qu'il permette à l'Hébreu s'escarter au désert (Jud. 2). — Plaire. Il t'a pieu choisir (I, 1), sauver (I, 2). S'il te plaist user (II, Ed.). Mais : Il lui pleust d'enfermer (I, 3), d'enchaîner (Ibid.), de fermer (I, 6). Cf. Corneille: Il plaira l'endurer (Hor. 1510). — Promettre. Toi qui promets rendre (II, Ed.). Israël qui promet produire (II, Loy). — Refuser. Ne refuse prendre (Jud. I). — Tascher. Tascher faire mourir, rendre vifs, voler haut (I, 1), tasche retrancher (I, 2), esgaler (I, 3), amortir JI, Aj'che). Mais : Tasche d'antidater (1,3), d'enseigner (II, Loy).
Avec d'autres verbes, la préposition n'est pas celle qui est en usage dans la langue actuelle :
Accoutumer (s'). S'accoutume de vivre (Jud. 4). Cf. Massillon : On s'accoutume de donner à toutes les passions des noms adoucis (Conf. Fuite du Monde). Voltaire : Il vous importe de vous accoutumer de bonne heure de haïr l'injustice (Lett. 9). — Apprendre. T'apprendra de bien vivre. Mais : Apprendre à voler (I, 1). Cf. Molière : Ah 1 je vous apprendrai de me traiter ainsi. — Associer (s'). Avec lui s'associe = à lui (I, 3). — Essayer. Chacun en vain essaie à trouver les accens (II, Bab.). Cf. Corneille : Essayez sur ce point à la faire parler (Hor. 129). — Exhorter. L'un exhorte. . , de vider le calice (I, 1). Cf. Vaiigelas : Il l'exhortait d'entreprendre
quelque chose digne de sa naissance (Q. C. III); Massillon : Lorsque
' David exliortait le généreux Ure de retourner dans sa maison (Conf. Fuite du M.). — Fourmiller. Ses citez fourmillent en bourgeois (II, C'*"*). — Penser. Vous penserez en moy et moy en mes promesses (II, Art.). Elle pense d'employer (I, 5). Cf. Malherbe : Pensez de vous résoudre à soulager ma peine (V. 29) ; Sévigné : Penser présentement d'aller à Grignan (22 déc. 1675) ; Voiture : Penser en madame votre mère et en vous (Lett. 128). — Rallier (se). Avec lui se rallie (I, 3). Avec le pélican joyeuse se rallie (I, 5). — Tasgher. Les corps taschent à nourrir... (II, Fur.). Cf. Corneille : Quand il tâche à plaire, il offense en effet (Ment. I, 1). Depuis assez longtemps je tâche à le comprendre (Mol. Sganar. 22). Je tâche tous les jours à profiter de mes réflexions (Sév., 30 oct. 1673).
On trouve chez du Bartas un exemple du verbe conteinpler suivi de la conjonction que : Contemplent partisans que l'un ou l'autre estende Son ennemi parterre (II, Troph.).
L'expression faire du, de la, avec le sens de faire le, la, faire comme le, la, trancher du, de la, est très fréquente. Ex. : Faire du fier lyon (II, Imp.). Nostre flotant chasteau Qui fait de l'aigle en l'air et du dauphin sur l'eau. (II, Fur.). Cf. CCrneilIe : Il fait de l'insensible afin de mieux surprendre (Rod. 1558). Tantôt, en le voyant, j'ai fait de l'effrayée (Nie. 339).
Quand le verbe a plusieurs compléments, ils peuvent ne pas être du même ordre. Ex. : L'envieux crèvecœur de voir encore emprainte Dans la face d'A.dam de Dieu la face sainte En luy desja perdue, et qu'il pouvoit (II, Ed.). Fait parfois des hauts murs crous- 1er les fondements Et que la terre. . . (Tri. 4). On trouve des constructions analogues avec des mots comme avant, partout, etc. Ex.; Avant le nom latin et que les Romulides Eussent. ... (Poème pour la reine de Nav.). Partout où nostre Hébrieu hausse sa main guerrière Et que (II, Voc). Ces locutions étaient très usitées au XVII" siècle. Des exemples nombreux s'en trouvent dans Corneille. Cf. Racine : Elle sentit son cœur se déchirer et que sa fermeté commençait à s'ébranler. Ah ! savez-vous le crime et qui vous a trahi (Iph. 1674) ; La Bruyère : L'on veut des dépendants et qu'il n'en coûte rien (I, 207).
Des verbes au participe passé de la voix passive se construisent
avec la préposition qu'ils veulent après eux à la voix active. Ex. : lia playe commencée à se cicatriser (Ivr}").
On trouve souvent l'indicatif où nous mettons le subjonctif. Ex. : Il se plaint que pour luy la nuict est éternelle (II, Imp.). Je crains Que du Père tonnant la main pesamment dure Foudroiera sur ton chef (II, Arche). Sans que d'un Daniel l'aide puissamment prompte Te sauve bien à temps et fait. . . ill, Col.). Et sans qu'Abram y court, c'estoit fait de leurs bandes (II, Voc). Et s'esgaye superbe Qu'en passant seulement il fait rajeunir l'herbe (II, Loy). Jalouses toutefois que les roses jumelles De ses joues font honte... (II, Magn.). De quoy sert que tu vois ?. . . (II, Dec). Qu'avons-nous fait pour toy, Que pour estançonner nostre branslante foi II te plaist d'esbranler ?. . . (Ibid). Jusqu'à tant que la mort envoyera (II, Imp.). Bien que des assiégez la formillante presse En nombre surmontoit (Ivry). Se faschant qu'il ne void (I, 5). Jusqu'à ce que l'un d'eux se fait roy de la mer (Ivry). La plupart de ces constructions sont encore admises au XVIP siècle. On en trouve dans Corneille beaucoup d'exemples. Balzac dit: J'appréhende qu'il sera plus difficile; Racine: Ne vous suffit-il pas que je l'ai condamné? La Bruyère : Il fait en sorte que l'on croit II, 155).
L'indicatif est employé au lieu du conditionnel. Ex. : Sans maistre et sans travail en suçant le lait doux Nous apprenions la langue entendue de tous (si Babel n'avait pas été construite) (II, Bab.). Cf. La Bruyère : Valeur devait nous conserver valeureux (II, 208) ; Racine : Vous deviez ne me voir que pour les expier (Brit. 1221) ; Boileau : Pyrrhus vivait heureux, s'il eût pu l'écouter; Voltaire : Si j'avais dit un mot on vous donnait la mort.
Le subjonctif se rencontre souvent au lieu de l'indicatif. Ex. : (La polygamie) fit que bientost des reins D'un patriarche seul sortissent tant d'humains (II, C'^^) (Léthargique venin qui fait que' le corps afiecté meure (II, Loy) . Pensant que ce fust quelque masle Isacide (Jud. 2). Les fids d'Isaac croyant que ce tyran félon Avec son ost desja leur pressast le talon (Jud. 1). Or, je n'ignore point que celuy dont. . . , n'ait tasché de montrer (I, 3). Va plus vistement Que tout autre brandon qui luise au firmament (II, Col.^. — Nous trouvons au XVIP siècle beaucoup de constructions analogues. Cf. Corneille : Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne (Cid. 117). Il croit que mes regards soient son propre héritage ;
Racine : On dirait que les temples fussent. . . On craint qu'il n'cssuj^ât les larmes de sa mère (Andr. 278) ; Bossuet : Vous diriez qu'il soit devenu un autre David (Or. Le Tellier).
Quelquefois du Bartas emploie dans la même construction le subjonctif et l'indicatif : Tu fais, ô Tout-puissant que l'ingrate vipère Naissant rompe les flancs de sa mourante mère, Tu fais que la belette ait un secret pouvoir De meurtrir le serpent si dangereux à voir. . . que l'ichneumon en Egypte adoré Afranchit de poissons.. . (I, 6); Et s'esgave superbe Qu'en passant seulement il fait rajeunir l'herbe, Qu'ore il soit œillade d'un journalier flambeau (II, Loy).
Après il semble du Bartas met tantôt le subjonctif, tantôt l'indicatif. Ex. : Il semble que la Parque ait filé (I, 5.). Il semble que je voy (Ibid). De même avec sans que. Ex. : Sans que vous esventez (Ur.). Et sans qu'un Ochial trompa nos longues mains (Lép.). Sans que vous corrompiez (Ur.). Cf. La Bruyère : Il semble que la logique est l'art de convaincre (I, 143). Molière : Sans que mon bon génie au-devant m'a poussé (l'Et., I, 11). Sévigné : J'aurais fait plus tôt réponse sans que j'ai su que vous couriez par votre province (25 juin 1670). Sans que avec l'indicatif signifiait 7i'eûl été que.
On trouve l'indicatif avec puisqu'il est ainsi que, et le subjonctif avec s'il est ainsi que. Ex. : Puisqu'il est ainsi que clément il poursuit. . . (Lép.). S'il est ainsi que sa dextre combate (Ibid.).
D'oii vient que se trouve avec le subjonctif et l'indicatif dans la même suite de propositions : D'où vient que l'air empoisonné Ne nous ait etouflez et que bourgeois de l'eau Nous ne trouvons (II, Arche).
Le subjonctif de souhait se passe de la conjonction que. Ex. : L'Eternel soit ton bras (II, Ed.). 0 Paix, tu sois la bienvenue (II, Artif.). Ha ! fust-il du mien propre (II, Pères). Cf. Corneille : T'adorent à jamais les esprits bienheureux ! (Hym.) ; Racine : Duret-elle à jamais, cette cruelle guerre ! (Tliéb. 75).
Avec certains verbes comme se garder, craindre, etc., nous mettons de et l'infinitif du verbe suivant quand le sujet des deux propositions est le même. Du Bartas met que et le subjonctif. Ex. : Il ne se peut garder qu'il ne se montre père (II, Pères). Cf. Corneille : Mais je crains qu'elle échappe, et que, s'il continue, Je ne m'obstine plus à tant de retenue (Nicom. 187).
On trouve le conditionnel où nous mettrions le futur. Ex. : Ce tyran croit que la sainte race Crevant sous le fardeau demourroit sur la place Ou qu'Isaac pour le moins accravanté de maux.. . Avec le cours du temps serendroit inutile (II, Loy).
L'infinitif est souvent substantif. Ex. : De qui l'estre est égal à l'estre paternel (I, 1). Un argument dont le sçavoir (la connaissance) est utile (Ibid.). Le vouloir et la force (Ibid.) Leur croistre et leur descroistre (I, 2). Un dormir (II, Imp.) L'estre et le non estre (II, Loj). Un long besler (II, Fur.) Un doux vivre (II, Eden). Il n'avoit le parler (II, Imp.). Le veiller (II, Magn.) . Le dormir (Ibid.). Maint dire embrouillé (Schis.) Ce plaider (Id.). Un vivre pire (Jud. 5). Mon veiller misérable (Ur.). Le nager est plus sur (Ibid.). Cet emploi des infinitifs avait été vivement recommandé par du Bellay. Il s'est parfois maintenu. Cf. La Fontaine : Le vrai dormir ne fut fait que pour eux (Le diab. de Papefiguière) ; La Bruyère : Le goût, le vivre, la santé (II, 135). Le vol, le chant, le manger des oiseaux (I, 82).
On trouve aussi des infinitifs sujets sans article. Ex. : Mourir et non mourir estoyent en ma puissance (II, Ed.). Croire peu, croire trop furent les doux apas (II, Imp). Croire trop à toy-mesme, au St-Esprit trop peu A de ton jugement le plus sain corrompu (II, Arche). Cf. Sévigné: Lire vos lettres et vous écrire font la première affaire de ma vie.
On rencontre quelquefois des propositions infinitives construites comme en latin. Ex. : Et qui son bas hameau Répule mal accort estre un puissant royaume(II, Ed.). Il montre avoir peu de peur (II, Troph.). Vous croiriez estre vuide L'espace (I, 2). Ces constructions se retrouvent encore dans Corneille. Ex. : Je les souflre régner (Illus. 327). . . Il la crut être morte (Mél. 1250). Je ne croyais pas être ici... (D., San, 205).
L'infinitif s'emploie avec la préposition par. Ex. : Ce que par trop aimer ma bouche ne peut dire (Jud. 5). Cf. La Bruyère : Je me rachèterai. . . d'être fourbe par être stupide (II, 21). Par ne pouvoir se résoudre (II, 139). Par ne vous pas laisser voir (I, 248) ; M'"" de Sévigné : Il repoussa l'injure par lui dire.
Pour suivi d'un infinitif peut signifier parce que. Ex. : Non pour avoir (II, Ed.). Bien que le jugement contre Adam prononcé. Pour être si souvent des prescheurs annoncé, . . . Serve au peuple
d'ennui (Ibid.). Cf. Cornoillo : Pour aimer un mari, l'on ne hait pas ses frères (llor. 900). Pour être plus qu'un roi tu te crois quelque chose ! (Gin. 990). — Il peut encore avoir le sens de quoique. Ex. : Que si, pour fureter tous les anglets du. monde. Tu ne trouves. . . (II, Ed.). Cf. Corneille : Un roi n'est pas moins roi pour se laisser charmer (Perth. 561). Pour avoir tant vécu chez ces cœurs magnanimes Vous en avez bientôt oublié les maximes (Nie. 167). Ces deux constructions de l'infinitif précédé de pour avec un sens différent se retrouvent fréquemment chez tous les écrivains du XVIP siècle.
Voicy peut être suivi de l'infinitif. Ex. : Voicy descendre des languettes de feu (II, Voc). Cette locution est restée dans la langue, mais seulement avec le verbe venir. Ex. : Tremblez, tremblez, méchants, voici venir la foudre (Corn., Pomp., II, 2). Des maux que j'ai prédits voici venir le temps (Delille, Par. perdu, VI).
La syntaxe du XVI° siècle est beaucoup plus libre que la nôtre dans la construction de l'infinitif. Comme ses contemporains, du Bartas l'emploie en des cas où nous devrions tourner par une conjonction et un mode personnel. Ex. : Il nous porte au ciel sans bouger de ce lieu =: sans que nous bougions (II, Ed.). Font que le luth prochain sans le toucher résonne = sans qu'on le touche (II, Imp ). Lui causent sans mourir mille espèces de morts = sans qu'il meure (II, Art.). Par luy (ce péché) le Seigneur Est comme dégradé de ses titres d'honneur. Pour les communiquer aux pierres cizelées (Jud. 3). (Ce dernier exemple est particulièrement notable, le sujet de l'infinitif n'étant nulle part exprimé). — Les constructions de ce genre sont très nombreuses au XVIP siècle. Cf. Corneille : J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser Ce cœur trop endurci se pût enfin percer ; Molière : Elle me touche assez pour m'en charger moi-même.
Quand du Bartas emploie le participe présent comme adjectif, il le fait accorder en genre et en nombre. Ex. : Les bouillonnantes eaux (I, 2). Bouillantes ondes (I, 3); Ses mains punissantes (II, Arche); L'escrivante main (Tri., 1). Punissantes, écrivantes ont ici le sens de véritables adjectifs.
Quand le participe présent est employé verbalement, il varie d'ordinaire en nombre. Ex. : Les esprits portans envie (I, 1). Magistrats qui trafiquans (I, 3). Oyselets enseignans (I, 4). Nochers ti-
rassans (I, 5). Vivans seulement du jour à la journée (II, Artif.). C'est ainsi que Molière dit : Et du nom de maris fièrement se parants ; et Racine : Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants (Andr., 1004). Ces sombres regards errants à l'aventure (Brit. 380).
Souvent aussi, le participe demeure invariable, conformément à l'usage moderne. Ex. : Ses membres sentant (I, 1). Tous deux unissant (Ibid.). Nous, adjoustant (I, 5), etc.
Quant au genre, le participe présent emploj'é comme verbe ne varie pas. Es. : Les pastourelles mariant (I, 2). La vertu congnoissant (I, 3). Les cailles couvrant (I, 40). On le trouve au pluriel masculin, avec un substantif féminin pluriel. Ex. : Tant de mers menaçans nos cbefs (I, 2). Leurs dextres, pressans (Ibid.). Les dents qui maschans (I, 7).
Le gérondif ou le participe présent ne se rapportent pas nécessairement chez du Bartas au sujet de la proposition. Il use de la même liberté que pour la construction des infinitifs. Ex. : Ou si le voile espais d'une aveugle ignorance Eust en naissant bandé les yeux de leur enfance (II, Ed.). Une jalouse peur lui becqueté le cœur, voyant que (II, Imp.). Ses entrailles gourmandes Se vuident en mangeant (IL Fur.). Les écrivains du XYIP siècle n'ont aucun scrupule à construire ainsi le participe présent. Boileau dit : Si son astre en naissant ne l'a formé poète ; et Racine : Je vois qu'en m'écoutant vos vœux au ciel s'adressent.
Du Bartas emploie le participe présent dans un sens conditionnel. Ex. : Au contraire prenant la brillante clarté Des saincts ambassadeurs de sa divinité, Il craignoit. . . = s'il prenait (II, Imp.). Nous serions obligés, dans l'usage actuel, de dire : en prenant. Cette omission de la préposition en devant le participe présent employé comme gérondif est fort commune au XVIP siècle. Il y en a dans Corneille de très nombreux exemples. Racine a dit : Que voyant de pi'ès ce spectacle charmant Je sens croître ma joie et mon étonnement (Iph. 543). Si je n'eusse songé. . . que pensant à moi vous penseriez aussi Qu'il faut aimer beaucoup pour obéir ainsi (Théb. 337).
L'emploi du participe passé est généralement le même que dans la langue moderne. Lorsque le complément précède, le participe est d'ordinaire variable. Ex, : Celuy qui les a joints (I, 2). Les
torches que l'Eternel a semées (Ibid.), etc. Quelquefois le verbe auxiliaire et le participe sont séparés par le complément ; ce cas rentre dans le précédent, et, par suite, il y a accord. Ex. : Dieu a nos cris escoutez (II, Imp.). C'est ainsi que Corneille dit : Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie (Hor.).
Cependant, même quand il suit son régime, le participe passé peut être invariable. Ex. : Qu'une guerre civile a tenu prisonniers (I, 5). Je te doy bien conrgnoistre, ô mastine traistresse, T'ayant dedans mon cœur quatre ans eu pour hostesse (II, Fur.). Les Vierges que Nature a paré richement (II, Voc). Regorger tous les flots que jadis elle a beu (II, Artif.). Ceux que Jacob avoit n'aguères teint (II, Loy). — Les exemples de constructions analogues se rencontrent très fréquemment au XVIP siècle. Corneille dit : Les premiers effets qu'ait produit sa valeur (Cid. 1132). Misères Que durant notre enfance ont enduré nos pères (Cin. 174); La Bruyère : Leurs éloges qu'il n'a pas cherché (I, 127). Les hasards qu'ils ont couru (II, 119).
Quand le complément suit, le participe est invariable. Mais il y a de fréquentes exceptions. Ex. : Ils avoyent mille fois calcinée la matière (I, 2). Il en eust démolie la cité (I, 6). Où Nature a prodigue estalees Ses plus riches beautez (II, Ed.). Cet accord du participe est très rare dans les écrivains classiques. Cependant on peut citer deux exemples de Coraeille : C'est enfin à lui que mes vœux ont donnée Cette virginité (Théod. 875). Et même la gazette a souvent divulgués . . (Ment. 169).
Le participe passé est souvent employé par du Bartas d'une manière absolue. Ex. : Pen§ez-vous Que, couverte la peau, le pesché soit couvert? (II, Imp.). On trouve dans Corneille quelques exemples de cette construction latine (Cf. Pompée, 1105 ; Soph., 271).
Le participe passé accompagné d'un nom a quelquefois un sens équivalent à celui qu'aurait actuellement le substantif tiré du verbe auquel appartient ce participe, avec le nom exprimé pour complément. Ex. : Sans que le frotement Ou le lict rechangé leur donne allégement (II, Fur.). Le laurier mangé sert de rubarbe au merle (Ibid.). Cette tournure, longtemps encore après du Bartas, a été employée par les meilleurs écrivains. C'est un latinisme. Cf. Racine : De Joas conservé l'étonnante nouvelle (Ath. 1688). Dois-je oublier Hector privé de funérailles? (Androm., 993),
Ou trouve encore le latinisme suivant : Leurs rameaux ils plient, Les enlacent pliez, puis enlacez les lient (II, Artif.).' Ces sortes de vers rappellent ceux dont les poètes qui florissaient dans les premières années du XVP siècle avaient fait un genre particulier sous le nom à'anadiplosis.
L'usage des temps est à peu prés le même que dans la langue actuelle. Ce qu'il y a de notable, c'est que Du Bartas passe aisément du présent au passé, ou réciproquement ; soit à l'indicatif. Lx. : Tout aussitôt qu'Adam vid nostrejour, il commence (II, Ed.); soit au subjonctif. : Ex. : Car Dieu veut que celuj par qui la torche saincte De l'immortelle loy dans Juda fust esteinte Ait esteints ses deux yeux et que son corps ne vist En la terre plus clair qu'en la foy son esprit (II, Dec).
On trouve un verbe au singulier avec plusieurs sujets du même nombre, soit sans conjonction. Ex. : Le beau nom que l'Enfer, le Ciel, la Terre adore (Lép.). L'eifroi, le bruit, l'horreur roule (II, Arche); soit avec conjonction. Ex.: Le Nord, Le Sud, l'Est et l'Ouest sans huissier entre et sort (II, Artif). En ces vitaux esprits gist sa flamme et son air (I, 2). L'aune et le sapin ne verra jamais (I. 4). La neige, le brouillas, l'oisiveté, la nuict. Le fantosme, la peur et le somme s'enfuit (Ibid.). L'affreux regard L'espouvantable voix et le maintien hagard Prive de sens mes sens (I, 6). Les sujets sont, dans ces exemples, des noms de choses ; mais on trouve aussi, quoique plus rarement, le singulier avec deux noms de personnes. Ex. : L'Indois et l'Espagnol ne pensoit (I, 4). Où le père et le fils moins père et fils se monstre (II, Pères). Cette particularité dans l'accord des verbes se retrouve au XVIP siècle. Racine dit : Mon repos, mon bonheur semblait être affermi (Phèd. 2T1) ; La Bruj'ère : Le bien et le mal est entre ses mains (I, 387).
Avec deux infinitifs pour sujets, le verbe se met au pluriel. Ex. : Mourir et non mourir estoyent en sa puissance (II, Ed.). Cf. La Bruyère : Faire le familier, prendre des libertés, marquent mieux un fat qu'un favori (I, 212).
Il se trouve encore au pluriel avec un. seul sujet, du moins énoncé, au singulier. Ex. : Le temps desjà passé, qui passera, qui passe. Toujours confus ne sont qu'un temps devant sa face (Lép.).
Notons encore l'ellipse fréquente de verbes déjà exprimés, mais qui, dans le français moderne, devraient être répétés. Ex. : Ne re-
cerche en quel lieu Ce parterre lut lait des propres mains de Dieu, Si sur un mont voisin des cornes de Latoue, Si dessous l'équateur (H, Ed.). Eu quelle sorte ils eussent engendré, Si sans embrassement (II, Ed.). S'ils veulent une neslle il leur faut quelquefois Traverser la longueur d'un effroyable bois, Si la mûre... = s'ils veulent la mûre (II, Artif.).