‹ La vie et les œuvres de Du BartasChapitre 25 sur 29 · ORDRE DES MOTS · texte numérisé non relu

ORDRE DES MOTS

Mots isolés.

Le substantif attributif se met fréquemment chez du Bartas avant le substantif principal. Ex.: D'Élise le verger (II, Ed.). Les exemples de cette construction sont si nombreux dans la poésie du XVIP siècle qu'il est inutile d'en citer.

On trouve souvent un verbe entre ces deux substantifs. Ex. : Grand Dieu qui de ce Tput m'a fait voir la naissance (II, Ed.). Et de Marie encor il n'évite la rage (II, Loy). Cette construction est habituelle aux poètes classiques. Cf. Racine : Quand je devrais du ciel hâter l'arrêt fatal.

Le qualificatif se met avant le substantif dans bien des cas où nous serions obligés de le mettre après. Nous citons les exemples les plus remarquables : Pourmeine mon esprit par les fleuris destours (II, Ed. ). LTn tempéré climat (Ibid.). D'un lent pas (Ibid.). Par un froid air (Ibid.). Le fleuri verger (II, Imp.). L'escarbouillé cerveau (II, Art.). Ces bas corps (II, Col.). Des entières montagnes (II, Voc). Et pave tout un champ d'esgorgez animaux (Ibid.). Un certain trépas = un trépas certain (I, 2). C'est ainsi que Corneille dit: Adultère amour, certaines nouvelles, contraire parti, particulier ami, etc. Et Racine : Légitime prince, contraire choix, etc. (Voir Vaugelas, 1, 309).

Le qualificatif précède le substantif dans des locutions aujourd'hui consacrées avec l'ordre inverse. Ex. : De froid sang (II, Fur.).

On trouve: L'estonné parricide (II, Artif.) pour le parricide, estonné, etc., ce participe marquant un état tout passager.

Le qualificatif peut se mettre aussi après le substantif, dans des cas où nous le mettons avant. Ex. : Fait peur à son camp propre (II, Troph.). Du pilote premier la famille féconde = du premier pilote (Noé) (II, C"^). Cf. Racine: Il a repris pour vous sa tendresse première (Bér., 163); Corneille: Que j'ai de ma main propre attachée à tes pas (Tois. 80).

Il y a souvent inversion dans des cas où les déterminant? de l'adjectif nous forceraient à le mettre après le substantif. Ex. : Un si parfait ouvrier Que l'esprit des humains ne le peut concevoir (II, Ed. ). L'analogique six et qui parfait assemble. . . (II, Col.). Cf. La Bruyère: Une continuelle affectation et qui. . . (I, 185).

Mesme se met quelquefois avant le substantif dans des cas où nous le mettons après. Ex. : iincore qu'elle fust la mesme modestie (Jud. 4). Cf. Corneille: Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu? La Bruyère : Vouloir tirer de la vertu tout autre avantage que la même vertu (II, 31).

Seul peut se construire de même. Ex. : C'est la seule vertu, qui =: c'est la vertu qui seule (Jud. 4).

Nous avons déjà vu celui séparé de qui. On trouve le relatif .éloigné de son antécédent, quand celui-ci est un substantif. Ex. : Puisque sans ta malice Christ ne fust descendu, qui. . . (II, Imp.). Soutient des assiégez le choc, qui semblent (II, Dec). D'un beau chevreuil la chair Que tremblant il n'a point achevé d'escorcher (II. Bab.). Et la teste demeure en la main de Judith, Que sa chambrière met au fond de sa bezasse (Jud. 6). Cf. Corneille: Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle (Cin. 1725). Leurs lettres en font foi, qu'elle me vient de rendre (Sert. 169).

Du Bartas met quelquefois l'auxiliaire après l'infinitif ou le participe qui en dépendent. Ex. : Entendre à peine on peut (II, Troph.). Qu'admirer je te puis (II, Sch.). Si donc une vapeur est si rare que d'elle L'eau former ne se puisse (I, 2).

L'adverbe est avant le verbe dans bien des cas où nous le mettons après. Ex. : Horriblement n'alloit sur le ventre rampant (II, Imp.). Bien est vrai que fibid.) La mer plus ne l'honore (II, Cap.). On haut loue dom Jean (Lép.). Peu je regretteroy (I, 2). Cf. Racine: Ce jour presque éclaira vos propres funérailles (Bér. 112).

Réciproquement Du Bartas dit : C'est fait donc = c'est donc fait (II, Cap.).

Encor peut se construire de la manière suivante : Porte la peine encor de ceste iniquité (II, Troph.). Et deux fois vingt encor fustes, frégates, barques (Lép.).

De même puis. Ex. : L'ictère safrané fait puis la guerre au fove (II, Fur.).

On rencontre ailleurs séparé de que. Ex. : Nous ne trouvons ailleurs la vie qu'au tombeau (II, Arche.).

Certaines prépositions peuvent, contrairement à l'usage actuel, être séparées de l'infinitif qu'elles gouvernent par des adjectifs, des adverbes, des compléments du verbe, etc. Ex. : Pour humble saluer (II, Ed.). Pour craintif garantir (II, Arche.). Pour à son aise y

mettre (II, Col ). Pour d'un pouce sonneur en bastir (II, Troph.). Cf. Corneille : Mais pour en quelque sorte obéir (D. San., 751). Pour de ce grand dessein assurer le succès (Pomp., inO).

Éléments de la proposition.

Le sujet se met d'ordinaire après le verbe quand la proposition commence par un complément, un adverbe, un attribut, etc. Ex.: Ainsi de tes voisins toujours sois-tu l'honneur (II, Ed.). Et si n'est-il pourtant (II, Imp.). Là régnoit la musique (II, Ed.). Encor peut-on douter (II, Imp.). Encor se peut-il dire (II, Arche.). Tout soudain s'espand Un je ne sçay quel bruit (II, Bab.). Non autrement voit-on (II, Magn.). Et croit-on (Jud. 5). Et n'advient chose que. . . (II, Imp). Cette inversion est autorisée dans la langue actuelle avec peut-être, aussi, encore, etc. Cf. Corneille: Ici fut l'arrogance à soi- ' même funeste (Poés. div.).

On trouve dans les interrogations le substantif sujet placé après le verbe. Ex: Sera donc la justice En l'homme une vertu, en l'Immortel un vice? (II, Arche.). Cf. Corneille: Que n'agissait Rome? (Nie). Cette construction n'est plus en usage que dans le cas où le sujet est un pronom personnel.

Dans les interrogations indirectes il arrive quelquefois que le sujet est exprimé après le verbe. Ex. : Monstre nous en quels monts peuton imaginer (II, Arche.). Sçachons quelle chose ay-je pu perpétrer (II, Pères).

L'attribut se met souvent avant le verbe. Ex. : Qu'il y a de vrais biens ou qui tels semblent estre (II, Fur.). Monstrent qu'hommes ils sont (Ibid.). Celuy qui seul est (II, Arche.). Que grande est la bonté! (II, Cap.).

Dans certains cas l'attribut est entre l'auxiliaire et le verbe. Ex.: D'immortel s'estant mortel rendu (II, Ed.).

Il peut se placer avant le verbe et le sujet. Ex. : Serain luit dans sou poing le flambeau de la vie (II. Magn.).

Avant le verbe et le complément auquel il se rapporte. Ex. : Coupable de péché rend sa bouche et sa main (II, Imp.).

Après le verbe et avant le substantif. Ex . : Afin que tu ne faces P'un Adam idéal fantasque l'aliment (Ibid.).

Notons encore cette inversion: Soit que, baissé le flot, ta verdeur rebourgeonne (II, Arche.).

Le régime peut être avant le verbe, qu'il soit direct ou indirect. Ex. : A mieux fait son jardin que .vous le vostre feint (II. Ed.). Ses perruques nouvelles On conserve (Ibid). Les fécondes vapeurs qui leur face arrousoyent (Ibid.). Les gelées Nos ombreuses forests n'avoj^ent eschevelees (II, Ed.). Un crime dont horreur l'enfer sembloit avoir (I. 3). Celui qui la vague Amphitrite, Le centre de ce tout, le ciel tousjours serein Et l'air tourbillonneux... fit de rien (II, Imp.). Le coq depuis ce temps le Ijon espouvante (II, Fur.). Cf. Corneille: Les deux camps mutinés un tel choix désavouent (Hor. 1215. Yar) ; Racine : Ont insensiblement tout le corps ébranlé (Theb. 705).

Le régime peut s'intercaler entre l'auxiliaire et le verbe. Ex. : Dieu a nos cris escoutez (II, Imp.). Cf. Corneille : A tes feux et les miens prudemment assortis (Veuve 80). De toute ma famille a la trame coupée! (Hor. 1616).

Quand il y a plusieurs pronoms personnels, l'un régime direct, l'autre indirect, et que le direct est de la 3^ personne, il peut se mettre avant l'autre. Ex. : Je le vous jure (II, Arche). Dieu la nous /

donne pour roy (Jud. 6). La construction moderne est d'ailleurs la /

plus usuelle.

Dans les phrases impératives affirmatives, le pronom est souvent placé avant l'impératif. C'est une tournure employée par les meilleurs écrivains classiques : lorsque deux propositions impératives se suivent, unies par une conjonction, le pronom est souvent construit par eux avant le verbe dans la seconde des deux propositions. Ex. : Polissez-le sans cesse et le repolissez (Boileàu). Mais du Bartas use de cette construction même dans une proposition impérative isolée. Ex. : De ton pur sang me lave = lave-moy (II, Loy).

Quand les pronoms personnels sont compléments d'un infinitif qui dépend d'un autre verbe. Us se placent souvent avant le premier des deux verbes, qui joue le rôle d'auxiliaire. Ex. : Eucor se peut-il dire (II, Arche). S'alloyent loger (Ibid.), etc. Rien de plus commun que cette construction au XVIP siècle.

On trouve parfois le pronom personnel après le verbe dans les locutions analogues à la suivante : On dit que l'Eternel parle à luy front à front (II, Voc). Cf. Corneille : Avez-vous oublié que vous parlez à moi ''.

Du Bartas sépare quelquefois des termes coordonnés que nous serions forcés de réunir. Ex. : Les esprits des humains, la dextre et le langage (II, Ed.). Les escrouelles sont et le goitre en ce rang (II, Fur.).

Il faut encore remarquer que certains mots doivent une importance toute particulière à la place qu'ils occupent. Ex. : Joshué par faveur ni par Tachapt des voix N'obtient un plus haut rang que cil des plus grands rois = Ce n'est ni par faveur ni par l'achat des voix que Joshué obtint, etc. (II, Cap.).

L'étude que nous avons faite du lexique de notre poète nous a déjà conduit à conclure que du Bartas est loin de mériter toutes les critiques dont il a été chargé. Nous n'avons point dissimulé ses exagérations parfois bizarres ; mais, s'il a le tort d'user trop souvent avec intempérance des procédés que Ronsard et ses amis avaient mis en honneur, il n'a fait du moins que poursuivre la voie tracée par ses devanciers, et les audaces dont il n'a pas su toujours se garder dans la formation des mots nouveaux n'empêchent pas son vocabulaire d'être sensiblement le même que celui de la Pléiade. Quant à la syntaxe du poète, il est, comme nous l'avons déjà dit, bien peu de constructions qui lui soient particulières, à part quelques provincialismes comme on en rencontre d'ailleurs chez presque tous les écrivains de la même époque. Etudier l'usage sjntactique dans l'auteur des Semaines, c'est la plupart du temps confirmer par de nouveaux exemples les règles générales de la grammaire contemporaine. Nous aurions pu justifier presque toujours les constructions que nous avons recueillies dans ses oeuvres par des rapprochements empruntés aux poètes de la même école. Il nous a semblé plus intéressant et plus significatif de mettre en regard les locutions semblables ou analogues que nous off'rent les auteurs du XVII° siècle, à commencer par Malherbe, notre premier poète classique.

Les langues varient sans cesse dans leurs éléments :

Il en est' tout ainsi que des fueilles d'un bois : L'une chet, l'autre naist. Les mots qui d'autrefois Brillojent par ci par là dans l'oraison diserte Comme des fleurs de lis dans la campagne verte.

Ne sont plus ore en vogue, ains, bannis de la Cour, Honteux font sous les toicts des bas hameaux séjour, Et ceux que du vieux temps la chagrine censure A voit mis au billon sont de mise à caste heure (1).

Le poète a raison, et il pourrait appliquer à la syntaxe ce qu'il dit du vocabulaire. Mais ce sont les feuilles seulement qui tombent des arbres pour renaître d'une année à l'autre : de même, si ce que l'on peut appeler la frondaison poétique d'une langue est susceptible de se transformer en un court espace de temps, le tronc de l'arbre, le fond populaire de l'idiome, ne se modifie qu'à la longue. Or, les poètes de la Pléiade, qui ne méritent pas le reproche d'avoir latinisé le vocabulaire , ne sauraient être non plus accusés d'avoir banni de l'usage les mots et les formes qui composaient le fond même de notre langue : les deux critiques se touchent d'ailleurs, et l'une tombe avec l'autre. La plupart des constructions, aujourd'hui inusitées, que du Bartas emploie à l'exemple de ses contemporains, appartiennent, aussi bien que la plupart de ses termes maintenant vieillis, au patrimoine originel de notre idiome. Voilà pourquoi un bon nombre de ces expressions sont restées, bien longtemps après le XVP siècle, dans l'usage de nos écrivains.

Il serait bien difficile d'établir d'une façon certaine à quel moment précis ont cessé d'être en honneur la plus grande partie des constructions surannées que nous avons recueillies dans les œuvres de notre poète. Plusieurs ne se retrouvent plus après Vaugelas, dont Corneille est le disciple fidèle ; d'autres sont employées encore par Racine ; un assez grand nombre se conservent jusqu'au XVIII° siècle ; quelques-unes enfin, tombées depuis longtemps en désuétude, semblent être remises de nos jours dans la circulation. Quoi qu'il en soit, il n'est pas sans intérêt de v'oir combien de locutions du XVP siècle, dont la langue moderne n'admet plus l'emploi, trouvent encore place dans nos plus grands écrivains classiques.

Parmi celles-là mêmes que Ronsard et ses disciples ont créées, beaucoup étaient encore en vigueur après de longues années ; nous les avons notées au passage chez du Bartas. Les poètes de la Renaissance ont réellement formé l'idiome de notre poésie classique : Mal-

(1) i'- Semaine. — Babyi.

herbe retranchera beaucoup, et même trop, mais il n'ajoutera rien. Au reste, la plupart des vocables ou des tournures que notre usage actuel doit à l'école du XVP siècle, passent devant nos yeux sans les arrêter, et les meilleures expressions dont elle a enrichi la sjntaxe comme le dictionnaire, sont aussi celles qui se dérobent le plus facilement à notre attention, par cette raison même qu'un emploi constant nous les a rendues familières.

Comparer longuement l'usage syntactique des Semaines avec celui de nos chefs-d'œuvre classiques, ce serait nous écarter du sujet de cette étude, puisqu'il est conforme dans l'ensemble et dans presque tous les détails à la grammaire des poètes contemporains. Mais les rapprochements nombreux que nous avons établis entre du Bartas et les écrivains du XV1I° siècle, ne sont pas sans utilité pour défendre le poète contre les critiques excessives dont sa langue a été l'objet ; si elle était aussi grossière, aussi déréglée, aussi barbare qu'on l'a dit, nous n'en aurions pas retrouvé tant d'éléments, parmi ceux-là mêmes que l'usage a depuis lors rejetés, chez les maîtres da la poésie et de la prose françaises dans leur plus brillante époque.

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