LA VERSIFICATION DANS DU BARTAS
Du Bartas s'est toujours servi de ralexandrin. — L'usage de ce vers au XVle siècle.— Ronsard reconnaît le premier son véritable emploi, mais il compose sa Franciade en décasyllabes. — Supériorité du vers de douze syllabes pour l'épopée. — Caractère de l'alexandrin chez du Bartas. — Le repos de l'hémistiche. — Exemples de césures à tous les pieds. — Enjambements : le poète en abuse et les sème à l'aventure; il affectionne les rejets d'un hémistiche entier-, levers alexandrin flotte chez lui, indécis et vague dans sa mesure, entre douze et dixhuit syllabes. — Ce qu'il y a de plus défectueux dans sa versification, ce sont les rimes. — Il viole, en ses premiers poèmes, la règle de l'entrecroisement. — Rimes formées par deux adjectifs ou deux adverbes ; rimes de terminaisons verbales ; rimes par addition d'un préfixe ; rimes formées d'un substantif et d'un verbe qui en dérive. — Rimes dans lesquelles l'articulation qui précède la tonique n'est pas la même aux deux mots accouplés ; rimes dans lesquelles l'articulation, qui est la même, se prononce en un des deux mots et reste muette en l'autre ; rimes de deux l mouillées avec une ou deux l conservant la prononciation normale. — Rimes de voyelles brèves ou fermées avec des voj-elles longues ou ouvertes ; rimes en ai (a), eu (w), oi [ai], etc. — En somme, du Bartas suit généralement l'usage contemporain ; cependant on relève dans ses rimes de nombreux gasconismes.
Dans tous ses poèmes, du Bartas s'est servi de l'alexandrin. Jusqu'au XVI° siècle, le vers héroïque par excellence avait été celui de dix sjUabes ; depuis longtemps, le mètre de douze syllabes était même tombé dans l'oubli. Fabri, dans sa RhétoHque (1), l'appelle antique manière de rithmer. Encore au temps de Marot, l'alexandrin est considéré comme lourd et peu maniable : c'est l'opinion de Thomas Sibillet qui écrit son Ai't poétique ^usie au moment où la Pléiade va transformer la poésie française. « Le vers de dix pieds, dit-il, est très usité parce qu'il est en françois ce qu'est en latin le cai^me héroïque >). Quant à l'alexandrin, « cette espèce est moins fréquente et ne peut proprement s'appliquer qu'à choses fort graves, comme aussi au poids de l'oreille se trouve pesante (2) ».
D'après Pasquier, « le premier des nôtres qui remit les alexandrins en crédit fut Ba'if en ses Amours de Francine, suivi depuis par du Bellay au livre de ses Regrets et par Ronsard en ses
(1) 1« partie, au début.
(2] Livre I", cap. V.
Hymnes (1) ». Dans son Art poétique, Pelletier, rallié à l'école nouvelle, déclare avec raison que « le genre épique est le vrai usage de l'alexandrin » ; « car , ajoute-t-il , le décasyllabe estoit trop court (2) ». C'est au chef de la Pléiade que doit être rapporté l'honneur d'avoir reconnu le véritable emploi du grand vers. Mais il revint bientôt à l'opinion de Sibilet, et notre premièro épopée classique, comme nos premières chansons de gestes, fut écrite en décasyllabes. « Il ne te faut point émerveiller, dit-il en 1572, de quoy je n'ay coxnposé ma Franciade en vers alexandrins qu'autrefois je pensois tenir en nostre langue le rang de carmes héroïques. Depuis i'ay vu, cognu et pratiqué par une longue expérience que je me suis abusé ; car ils sentent trop la prose très facile et sont trop énervés et flasques. Au reste, ils ont trop de caquet, s'ils ne sont bastis de la main d'un bon artisan qui les face hausser comme les peintures relevées et quasi séparer du langage commun, les ornant et enrichissant de figures et les illustrant de comparaisons bien adaptes, de descriptions florides, etc. (3) ». Ce retour de Ronsard au vers de dix syllabes, Vauquelin le regrettera justement dans son Art poétique :
0 combien mieux a dit d'Homère la trompette Qui rien messéamment en ses œuvi^es ne traite, Ou bien nostre Ronsard, si d'un air entonné Hautement sa trompette en longs vers eust sonné (4) !
Mais, deux ans après la Franciade , c'était une hardiesse à du Bartas que de composer son poème de Judith on alexandrins. Il avait pourtant raison de ne pas prendre le vers de dix syllabes pour celui du poème héroïque. Suivant la juste remarque de Pelletier, le décasyllabe est trop court, et le rythme en a trop peu de gravité pour convenir à l'épopée : l'ampleur de la pensée est gênée dans ce moule étroit, et la période poétique ne saurait s'y trouver à l'aise, pour peu qu'elle doive s'étendre et se soutenir longtemps avec dignité ; au reste, ce mètre comporte beaucoup moins de variété que l'alexandrin, faussement accusé de monotonie. La faiblesse de la Franciade est due en grande partie à l'emploi du décasyllabe ; c'est
(1) Rech. de la Fr., fol. 625.
(2) Liv. II.
(3) Préface de la Franciade.
(4) Chant II.
ce que dit Yauquelin, et ce que du Bartas avait sans doute compris. Dans tous les cas, il faut savoir gré à l'auteur de Judith d'avoir, le premier au XVP siècle (1), introduit dans la poésie épique le seul mètre qui lui convienne.
L'alexandrin, chez du Bartas, comme d'ailleurs chez les autres poètes ses contemporains, n'a pas encore la forme et l'allure que devait bientôt lui donner Malherbe. Il jouit d'une bien plus grande liberté et de je ne sais quelle aisance un peu lâche.
Quant au repos de Thémistiche, on trouve dans les œuvres de notre poète bien des vers où la césure est marquée, et même fortement, à d'autres places qu'à la sixième syllabe. Mous en citons quelques exemples : la plupart eussent été condamnés par Malheibe et Boileau.
Césure au 2° pied.
Ce peuple, ensorcelé de superbe et de rage (I, 1).
Césure au 5° pied.
Soit que Dieu desbrouillant le chaos peu à peu (I, 1).
Et lui dit : Vénérable Adam, n'aie point de crainte (II, Voc).
Césure au i°pied.
Où mainte nef suivant la raison pour son ourse (I, 1). Qui ça et là choquant l'un l'autre à l'avanture (I, 1). La maladie afin qu'elle ait meilleur marché (II, Fur.). Cent diadèmes font hommage à son bandeau (II, Magn.). Vos lois qui sainctes ont pris pied depuis tant d'âges (II, Cap.).
Césure au 7° pied.
Et sitost que la nuict brune estendra ses ailes (Jud. 3) . Seule pourra donner fin à nostre voyage (II, Cap.). Le maçon a si bien joinct les pierres du bord (II, Magn.). A ces prestres qui l'ont vu transporter chez moy (II, Dec).
Césure au 8° pied.
Ceux même qui ne font mestier que de piper (I, 1). Et tient dessus le front de Dieu ses yeux collez (II, Art.).
(1) Au moins, depuis la réforme de Ronsard ; d'ailleurs, le Microcosme de Scève, écrit en alexandrins, est plutôt un poème didactique qu'une épopée.
Si vous n'avez assez de cœur pour vous défendre (II, TrophJ. Par le bal mesuré des astres sont" bornées (I, \). Le ministère saint des Anges'soit requis (I, 1).
Césure au 9^ pied.
... La fidélité d'un valet fraischement
Couché sur son estât (II, Pères).
D'un langage encore plus détesLable que rude (II, Lojj.
Et qu'un membre du corps affublé, tout le reste
Du corps soit affublé (II, Imp.).
La voix mesme qni m'a consolé tant de fois (II, Pères).
Césure au iO° pied.
Les murailles de Rhode et de Belgrade en poudre (I, 2).
Après ces exemples, nous ne disons rien des césures qui, sans disparaître complètement au sixième pied, comme dans le plus grand nombre des alexandrins cités plus haut, ne font qu'y glisser en courant et y laissent à peine une trace, assez visible cependant pour autoriser à la rigueur un léger repos. Chez tous les poètes du XVP siècle, les vers ainsi rythmés sont innombrables ; mais ils peuvent au besoin se scander suivant le mode classique : l'on en trouverait beaucoup d'aussi librement cadencés chez Boileau lui-même et surtout chez Racine, qui sut varier avec un art infini la forme normale de l'alexandrin. Quant à ceux qui précèdent, ils montrent que du Bartas se laisse assez de latitude dans les figures rythmiques, et que le sens chez lui ne « coupe pas toujours les mots et ne suspend pas toujours les hémistiches ». Il faut ajouter que le poète des Semaines observe généralement la règle classique du repos au milieu du vers ; mais enfin il ne se croit pas obligé de s'y astreindre partout, et il ne fait pas invariablement concorder le mouvement de la pensée avec celui du vers.
Le repos du dernier hémistiche n'est pas davantage pour du Bartas une loi inflexible, et l'on trouve chez lui un grand nombre de rejets. Là encore, il est le disciple de Ronsard. « J'ay esté d'opinion en ma jeunesse, dit celui-ci, que les vers qui enjambent l'un sur l'autre n'estoient pas bons en notre poésie ; toutefois j'ai cognu depuis le
contraire par la lecture des auteurs grecs et romains (1) ». Tous les poètes de la Pléiade pratiquent l'enjambement. Mais ils ne savent pas toujours en user, et cette faculté qu'a le vers de dépasser la mesure normale lui donne , entre des mains inexpérimentées , quelque chose d'instable et de flottant. Nul plus que du Bartas ne mérite cette critique : il sème les enjambements au hasard, comme s'il n'avait aucun souci du rythme ; le vers fait sans façon et sans motif déborder son trop plein par delà la rime. C'est d'ailleurs ce qu'il est aissé de voir par les exemples suivants :
L'Eternel, sans aller
Rêvasser longuement (I, 1).
Hérauts du ciel qui darde
L'orage sur le dos des rois (I, 1).
Tant s'en faut que Satan et son escadre face
Profit de ce fléau (I, 1).
Quiconque a remarqué comme une seule masse
De cire peut changer (I, 2).
Les formes dont la face
Du monde s'embellit (I, 2).
. Sur les voûtes rondes Du ciel il a rengé je ne sçay quelles ondes (I, 2).
Pour un temps se bannit
De Chus, pour recourir. . , (I, 2).
... . .Et que dessus les bords D'Euphrate il contempla. . . (II, Ed.).
Tout le reste
Du corps soit affublé (II, Imp.).
Luj veux-tu faire rendre
Conte de ses projets (II, Imp.).
Se voir exilez
D'Eden sans nul espoir d'estre oncques rappelez (II, Imp.).
Gravent mensongères
En l'âme un escadron de fantasques chimères (II, Fur.).
Aux périls et fortunes
D'autruy (II, Fur.).
(1) Préf. de la Franc.
Sous un belliqueux roy
De Castillo (II, Ci<").
Les gouffres ardens
D'enfer (II, Voc).
Le noir visage
Du temps ne luj promet qu'un naufrageux orage (II, Loy).
Les baies soufreuses
Du ciel vont canonnant (II, Cap.).
Une ondeuse marée
De peuple suit partout (II, Magn.).
Qui se rompt
Le col dans un abisme (II, Sch.)
Et semble que la Parque ait en chasque maison
De la ville allumé. , . (II, Décad.).
On recognoit parmi
Cent mille corps (Jud. 6).
Sois disciple d'Homère et du sainct nourrisson
D'Ande (Ur.).
Il est temps de donner
■ Carrière à mon esprit (Ivry).
Cent quatre-vingt-cinq^mille
Idolastres tuez (I, 1).
Ces vers suffisent pour montrer que la liberté du poète ne s'assujettit à aucune règle. Ajoutons-le cependant, les rejets que nous avons cités sont les plus caractéristiques, et d'ailleurs on peut lire souvent une série de vingt ou trente vers sans en trouver un seul ; dans la majorité des cas, le repos qui suit les mots rejetés est à peine marqué; enfin, il ne faut pas considérer comme enjambant les vers qui se terminent par un substantif dont l'épithète commence l'alexandrin suivant. En voici quelques exemples :
Ma main
Félonne ensevelit le couteau dans son sein (II, Sch.).
Ce laurier que les cieux
Avares ont celé longuement à mes yeux (I, 2).
Manassé
Modeste refusa toute charge publique (Jud. 41.
Ces adjectifs sont employés en guise d'adverbes; et s'ils se rapportent grammaticalement au substantif du vers qui les précède , ils retombent logiquement sur le verbe qui les suit ; aussi n'y a-t-il pas en réalité de rejet.
Un enjambement malheureux que du Bartas affectionna, c'est celui d'un hémistiche entier. Rien ne contribue davaixtage à donner à ses vers une forme indécise , car l'unité de mesure est ainsi comme transposée. Il n'y a guère de page où l'on ne trouve de suite deux de ces rejets : dans le 1'^'' chant de la Création, nous en rencontrons cinq à la file :
Cet admirable ouvrier n'attacha sa pensée Au fantasque dessein d'une œuvre pourpensee Avec un grand travail, et qui plus est n'esleut Quelque monde plus vieil, sur lequel il voulut Modeler cestuy-ci, ainsi que fait le maistre D'un bastiment royal, qui plus tost que de mettre La main à la besougne, eslit un bastiment Où la richesse et l'art luisent esgalement.
De même, dans le 3^ chant :
Arbrisseau qui, fichant sa racine barbue En un champ sans humeur, fait que sa feuille sue Une douce liqueur : et comme le sarment Qu'on a taillé trop tard distille lentement Mainte larme emperlee, elle verse sans cesse Goutte à goutte une eau claire.
Si l'on faisait abstraction de la rime, on pourrait lire tout aussi bien en intervertissant l'ordre des hémistiches :
Arbrisseau qui, fichant
Sa racine barbue en un champ sans humeur, Fait que sa feuille sue une douce liqueur. Et comme le sarment qu'on a taillé trop tard Distille lentement mainte larme emperlee, Elle verse sans cesse, etc.
Les exemples de séries aussi longues sont rares sans doute et même exceptionnels dans les œuvres du poète, mais on ne peut parcourir
plusieurs vers sans trouver quelque hémistiche rejeté. Grâce à cette sorte d'enjambements et à tous les autres dont use si iréqueinmont l'auteur des Semaines, le vers de douze syllabes semble chez lui tendre toujours à s'allonger et à se répandre au delà de la mesure normale : on peut dire qu'il flotte, indécis et vague, entre douze et dix-huit sj'llabes. C'est là d'ailleurs une remarque qui s'applique généralement à tous les poètes contemporains : mais du Bartas n'a jamais écrit qu'en hexamètres, et l'inexpérience de l'alexandrin, qui lui est commune avec eux, il ne la compense pas comme d'autres par cette science des rythmes lyriques que Ronsard et quelques-uns de ses disciples ont poussée si loin dans les combinaisons des diverses strophes.
Il faut attendre jusqu'à Malherbe pour que l'alexandrin classique revête sa forme définitive. Comme nous venons de le voir, il admet chez du Bartas, ainsi que chez tous les poètes de la Pléiade, soit les enjambements d'un vers à l'autre, soit, dans le même vers, ces enjambements intérieurs qui ne laissent aucune trace de césure médiane. Avec Malherbe, il se soumet à des lois inflexibles qui, après avoir isolé chaque unité métrique, la décomposent en fragments toujours égaux, et font invariablement concorder les divisions du rythme avec celles du sens : le vers de douze syllabes peut être dés lors considéré comme un tout, indépendant de ce qui précède et de ce qui suit; bien plus, chaque hémistiche est lui-même une- sorte d'entité rythmique complète en soi, un vers de six syllabes dans celui de douze. On voit aisément la symétrie parfaite de pareils alexandrins : deux accents fixes, celui de la douzième syllabe et celui de la sixième, marquent le lieu d'un repos obligatoire ; le dessin du vers est ainsi arrêté d'avance dans ses grandes lignes, et les combinaisons rythmiques ne sont abandonnées à l'oreille et au goût du poète que pour ces fi^agments de six syllabes qu'on peut regarder comme des unités partielles, dont chaque couple forme une unité totale ; entre deux hémistiches, de même qu'entre deux vers, il n'y a pas combinaison, mais simple juxtaposition.
Nous avons là le type de l'alexandrin, tel que Malherbe l'imposa. On sait d'ailleurs que les poètes du XVII" siècle n'y restèrent pas toujours fidèles, et il serait facile de trouver dans Racine, le maitre incontesté de notre versification classique, une foule de vers qui n'observent pas plus la règle de la césure finale que celle de la césure
médiane. Sans doute, la récitation tendait toujours à ramener ces alexandrins au type théorique, mais elle n'y parvenait qu'en faisant injure au bon sens ; pour pouvoir louer dans Racine la variété des rythmes, il faut, en le lisant, accuser toutes les altérations qu'il fait subir à la symétrie rigoureuse de ce type.
Cependant, si les poètes du XYII*-' siècle eux-mêmes dérogent fréquemment aux règles de Malherbe, on peut dire que ces règles dominent notre versification classique. La forme normale de l'alexandrin convenait d'ailleurs à une société fortement assise et définitivement constituée : elle répond à ces mœurs du temps, si polies et si bien réglées ; elle se rapporte à ce type de Yhonnête homme dont l'idéal consistait dans une exquise mesure, dans un heureux tempérament de toutes les passions, dans un équilibre harmonieux de toutes les facultés : le balancement régulier de l'hémistiche s'accordait à merveille avec l'expression de sentiments toujours contenus, même quand ils étaient le plus ardents.
Nul rapport, à cet égard, entre le XVIP siècle et le XVI°, si confus, si fougueux,- si rebelle à toute règle. De là vient que notre poésie contemporaine, quand elle a voulu briser le moule classique de l'alexandrin, s'est mise tout d'abord à l'école de la Pléiade, en remontant par delà Malherbe. Notre vers moderne de douze syllabes ignore, lui aussi, les deux règles fondamentales de la césure. Le sens ne s'accorde plus avec le rythme ; ils s'écartent volontiers l'un de l'autre, et ne sont soumis qu'à une loi. c'est d'arriver ensemble au terme de la course ; or, ce terme n'est ni l'hémistiche, ni la fin du vers, mais celle d'une période plus ou moins longue dont l'unité est faite par l'expression d'un même sentiment ou d'une même idée. Seulement, entre la versification du XYP siècle et la nôtre, il y a cette diflerenee capitale qu'au lieu de porter, comme nos poètes modernes, la science la plus consommée dans les coupes de la période rythmique, les poètes de la Pléiade abandonnaient au hasard la forme de l'alexandrin. Ainsi que ses contemporains, du Bartas semble se laisser conduire par le rythme, loin de le maîtriser et de le façonner à son gré : ses vers mirchent d'ordinaire à l'aventure et se cadencent comme ils peuvent.
Cependant, si l'art lui semble trop souvent étranger, on ne saurait sans injustice lui refuser le sentiment et comme l'intuition d'une harmonie générale dans la facture de la phrase poétique. Quand il
est animé par un mouvement puissant, soutenu par là noblesse et la grandeur de la pensée, la période se déroule bien souvent chez lui avec une ampleur magistrale. Pour donner au moins un exemple, nous citerons, parmi tant d'autres, le morceau suivant :
Qui void donq quelquefois comme un lingot avare. Vaincu du chaud Vulcain, ses richesses sépare. Comme d'un pas tardif l'or avec l'or s'enfuit. L'argent cerche l'argent, le cuyvre s'entresuit. Et ce tout, composé de pièces inesgales. Se divise en ruisseaux orangez, blancs et pasles. Il comprend qu'aussi tost que la bouche de Dieu S'ouvre pour assigner à chaque corps son lieu. Le feu contre le feu, l'eau contre l'eau se serre. L'air se va joindre à l'air et la terre à la terre (1).
Dans la Judit/i ou les Semaines, nous trouverions aisément maints discours qui, d'un bout à l'autre, se développent avec harmonie et largeur. Le poète n'est point gêné par la difficulté d'exprimer une pensée d'ample compréhension ; il sait conduire sa période de ■manière à en dégager tous les membres sans embarras ; c'est même dans ces morceaux étendus et soutenus qu'il se trouve le plus à l'aise : une tirade satirique, comme nous en rencontrons si souvent dans ses œuvres, un mouvement oratoire, une comparaison longuement poursuivie, lui permettent de laisser libre essor à un souffle assez puissant pour ne jamais le trahir. Si inférieur qu'il soit à quelques-uns de ses contemporains dans tout ce qui regarde le métier de poète, l'auteur des Semaines a assez de génie pour se passer quelquefois de l'art. L'inspiration chez lui est si vive qu'en se développant à l'aise, elle trouve d'instinct la loi du mouvement rythmique auquel elle se confie : le fond emporte la forme.
Ce qu'il j a de plus défectueux peut-être dans la versification de notre poète (2), ce sont les rimes. Nous remarquons d'abord que VUranie et le Triomphe de la Foy ne se conforment pas à la règle
(1) t" Semaine, ch. I.
(2) Nous ne parlons que pour mémoire des e muets ne s'élidant pas à la fin d'un mot quand le mot suivant commence par une consonne, et comptant dans le vers pour une syllabe. Quant aux hiatus, ils n'ont pas encore été proscrits.
de rentrecroisçmeut ; on rencontre même dans la Judith des exemples, bien rares d'ailleurs, de quatre rimes féminines qui se suivent :
Arrachant de ses yeux mainte larme hypocrite,
Desgoise de tels mots sa volonté maudite.
La parole me faut, mes poils d'horreur se dressent... (Jud. 1) (1).
Sans doute, il ne faut voir là qu'une inadvertance ; quant aux deux premiers poèmes, ils sont écrits en strophes de quatre vers, disposées de telle façon que les deux vers masculins, qui se suivent, sont enfermés entre deux vers féminins : par suite, le vers féminin qui termine une strophe est invariablement suivi du vers féminin qui commence l'autre.
Au reste, nous devons ici le rappeler, l'entrelacement régulier des rimes masculines et féminines venait à peine d'être adopté comme une loi (2). On n'en trouve aucune trace dans la traduction du 4° et du 6° livre de VEnéide et dans VOlive de J. du Bellay. Quelques poètes, bien avant du Bartas, avaient sans doute donné l'exemple de cet ordre uniforme; mais c'était uniquement par instinct, par je ne sais quel délicat sentiment de Tharmonie qui resta longtemps sans se traduii'e en règles précises. « Le premier qui y mit la main, dit Pasquier, ce fut Ronsard ; et il fut religieusement observé depuis par du Bellay, Baïf, Belleau, et spécialement par Des Portes, du Bartas, Pibrac (3) ». Si du Bartas est cité ici, c'est que notre poète, quoiqu'il eût méconnu la règle de l'alternance dans deux petits poèmes et quelquefois même dans la Judith, resta toujours fidèle dans ses deux grandes œuvres à ce que l'on appelait alors « l'ordonnance de Ronsard » .
C'est par un autre endroit que du Bartas vit attaquer ses rimes. 11 nous l'apprend lui-même. « Les autres disent, écrit-il, que j'ay des rimes licencieuses et offensant les oreilles vraiment françoises ; j'avoue bien qu'elles ne sont pas riches... (4) ». Sans doute, Ronsard et son école tout entière n'avaient pas laissé de porter quelque
(1) De même, au chant II, nous trouvons de suite les quatre rimes suivantes: redresse, oppresse, heure, pleure.
[2] V Avant-Entrée de Henri II, composée par Ronsard en lôlî', renferme souvent quatre, six, huit vers féminins de suite.
(3) Rech. de la Fr., fol. 021.
(4) Préface aux deux Sem.
atteinte à la rime, que les poètes antérieurs, Villon et Marot par exemple, avaient traitée avec plus de scrupules. Mais, si du Bartas, quand il prenait à cet égard les libertés dont il s'accuse lui-même, suivait la plupart du temps l'exemple de ses devanciers et de ses mai très, nous verrons pourtant qu'il en abuse quelquefois, et que ses rimes se ressentent aussi trop souvent de ce qu'il appelle luimême son naturel ramage : elles ne sont pas toujours a vraiment françaises ».
On trouve chez lui un grand nombre d'adjectifs ou d'adverbes qui riment deux à deux : ces licences, à la vérité, ne sont pas rigoureusement interdites ; elles peuvent même être quelquefois nécessaires ; mais du moins le poète doit en faire un usage plus discret.
Les rimes de terminaisons verbales sont aussi beaucoup trop nombreuses. Voici celles que nous avons relevées dans les deux cents premiers vers de la Création: lise-instruise , exerça-devança , vivoyent-suivoyent, ahusé-refnsé, esblouit-esvanouit, empescheresplucher , da rde-regarde , entendre-aprendre , esleut-voulut , mouler-aller. En parcourant le poème entier, on pourrait citer de nombreux exemples empruntés à presque toutes les désinences des verbes :
Indicatif présent : meslange-range (Lép.), attise-ai guise (Lép.), redisent-éternisent fJud.), croissons-renaissons (I, 6), baloyentondoyent (II, Ed.), appelons-dissimulons (II, Fur.), ramènesrassérènes (II, Art.), etc.
Indicatif imparfait : attiroyent-deniewoyent (Jud.), présentoitestoit (II, Imp.), œilladoit-espandoit (II, Fur.), poussoyent-baissoyent (IL Art.), tenions-prenions (I, 7), etc.
Indicatif passé défini : arresta-conquesta (Tri.), prolongea-désassiégea (Tri.), vesquit-naquit (Fur.), esleut-voulut (I, 1), redoublatrembla (II, Fur.), etc.
Indicatif futur : rendra-respondra (II, Imp.), briser ont-piqueront (II, Imp.), coub'-ra-voutera (II, Imp.), seras-jmblieras (II, Arche), etc.
Conditionnel: descocheroit-tonneroit (I, 4), reviendroit—reschauferoit (Jud. 1), serviroit-desgouteroit (II, Voc), etc.
Subjonctif présent : einbrassG-ejface (Tri.), orgueillisse-esdaircisse (II, Ed.), meure-demeure (II, Fur.), esjouisse-retentisse (II, Fur.), etc.
Subjonctif imparfait : revoUast-gouiast (I, 6), etc.
Infinitif: tourment er-e'dejiter (Tri.), flot er-appr ester (Lép.), descendre-dé feyidre (Jud.), reluire-eslire (II, Magn.), obscurcirnoir cir (I, 4), etc.
Participe présent: courant-adorant (II, Magn.), brandissantgauchissant (II, Cap.), forlignant-dédaignant (II, Cap.), nageantforgeant (II, Ed.), etc.
Participe passé : représentees-surmontees (Tri.) , cassé-laissé (Jud.), vestu-batu (II, Magn.), embesongnees-cognees (II, Cap.), esmouhœ-velue (I, 1), serrees-aterree< (II, Cap.), etc.
Très souvent, un mot rime avec lui-même par l'adjonction d'un préfixe. Ex. : ordre-desordre (I, 1). mettre-permettre (I, 2), montent-surmontent (I, 2), poison-contrepoison (I, 3), garderobesrobes (I, 3), courbe-recourbe (I, 4), hautecontre-bassecontre (I, 5), amphitheafres-theatres (I, 6), joint-desjoint (Jud.), mesle-peslemesle (II, Ed.), quelle-laquelle (II, Fur.), forrae-transforme (II, Art.), temps-passetemps (II, Arche), cdentour-tour (IL Dec), débate-babate (II, Troph.), attiltre-iiltre (II, Troph.;, Périgée- Apogée (II, Col.), Mijour-jour (II, Col.), gendarynes-armcs (II, Col.), Ostrogots-Visigois (II, O'^'], etc.
Il se rencontre enfin beaucoup de rimes formées d'un substantif et du verbe qui en dérive. Ex. : mesure -mesure (I, I), force-force (I, 3), demeure-demeure (I, 4), peine-peine (I, 5), triomphetriomphe (Tri.), forme-forme (I, 2), etc.
Nous avons considéré jusqu'ici la rime au point de vue des règles fondées sur l'exigence de l'esprit, en vertu desquelles le mot rimant ne doit pas se laisser prévoir d'avance, mais au contraire éveiller la surprise. Passons maintenant à celles qui ont pour but la satisfaction de l'oreille.
On trouve chez du Bartas une foule de vers dans lesquels l'articulation qui précède la tonique finale n'est pas la même aux deux termes correspondants. Quelque fréquents que soient les exemples de ces rimes insuffisantes dans Racine et dans tous nos classiques, il ne faut pas moins les relever chez notre poète, qui en abuse sans aucun scrupule. Nous en avons compté quatre-vingt-huit dans les deux cents premiers vers de la Création.
Du Bartas enfreint souvent la règle d'après laquelle deux mots dont l'articulation finale est la même, ne sauraient rimer l'un avec
l'autre, si la consonne se prononce seulement dans l'un des deux : Ex. : tu fis-fUs (1, 5), (lers-volontiers (I, 6), cognus-Vcnus{\l,Noc.), Mars-arts (II, Bab.), but-salut (1,1), helas-bras (Jud. 5), etc.; beaucoup des rimes de cette sorte sont formées par un infinitif en er qui répond à un mot dont Vr final est muet. Sans alléguer ici le grand nombre de celles qu'on peut trouver dans nos écrivains classiques, nous remarquerons que du Bartas s'est d'ordinaire conformé à l'usage de son temps. Parmi les mots dans lesquels l'articulation finale ne se prononce pas actuellement, il en est plusieurs où elle avait, au temps du poète, toute sa valeur ; les infinitifs en er, par exemple, articulaient Yr : Lefèvre donne comme d'excellentes rimes celles de ramer et mer, marcher et chair, etc. (1); elles furent usitées jusqu'au XVIII" siècle, quoique la prononciation les eût rendues défectueuses dès le XVI1°, et nous pourrions en citer quelques exemples jusque dans nos poètes contemporains. Au contraire, certaines articulations finales que nous faisons sonner aujourd'hui restaient anciennement muettes ; ce cas est même plus fi^équent encore que le dernier : il en est ainsi de Vs dans le mot fils, du d dans le mot David, du t dans le mot but, etc. Les rimes que nous avons relevées plus haut se retrouvent toutes chez les poètes contemporains : Ronsard accouple teste et admoneste, infect et faict, brtLSque et perruque, etc. (2). — Celles qui suivent peuvent s'expliquer de la même façon : vit-David (II, Dec), prophète-infecte (II, Imp.), nets-nez (II, Arche), parts-arcs (Ibid.), diètes-suspectes (II, Bab.), après-Grecs (Ibid.), dextre-terrestre (II, Magn.), etc.
Des mots où l'articulation finale se compose de deux / mouillés riment avec d'autres dans lesquels un ou deux l conservent actuellement la prononciation normale de cette lettre. Ex. : fertile et gentille (II, Ed.), distille et mille (II, Schis.), subtiles et anguilles (II, Impost.), immobile et scintille (II, Artif. ), etc. Pour beaucoup de ces rimes, le poète suit encore l'usage contemporain : le mot gentille, par exemple, s'écrivait d'ordinaire gentilc, suivant l'étjmo-
y\) « LV, dit Théodore de Bèze, n'est jamais muette : soit au commencement, soit à la fin des syllabes, elle conserve toujours la prononciation naturelle. »
(2) Dans certains mots, la consonne, que nous prononçons aujourd'hui, ne figure même pas. Velours, par exemple, s'écrit veloux et rime avec dessous et genoux (II, Dec).
logie, et se prononçait de même; clans d'autre cas, nous avons affaire à des gasconismes (1).
Nous trouvons enfin certaines rimes de consonnes absolument défectueuses, comme triple et paisible (II, Troph.), double et couple {II, Col.), engendrent et espandent (l, 6), ombre ei profonde (II, Art.), découple et redouble (II, Ed.), siècles et règles (II, Col.). Disons seulement qu'elles sont fort rares et qu'on en rencontre d'analogues chez les poètes contemporains (2).
C'est dans les rimes de voyelles que se trahissent surtout les provincialismes de du Bartas.
Des mots à voyelle brève ou fermée riment avec d'autres à voyelle longue ou ouverte :
A. — Face-grâce (I, 6), fiâmes- femmes (II, Voc), gaste-flatte (II, Dec), infâme-dame [ïhid.), tares-rares (II, Dec), combattreidolâtre (II, Schis.), câble-e/froyable (Jonas), etc.
Ai. — Travaille-bataille (II, Impost.), escailles-travailles (II, Bab.), etc.
E. — Croisez-decez (II, Voc), à peu près-sacrez (I, 6), neznets (II, Arche), progrez-degrez (Jud.II), lettre-maistre, diaprésprès (II, Magn.), agassez-procez (II, Dec), etc.
/. — Isles-dificiles (II, Magn.), cime-abîme (II, Ed.), isles-villes (Ibid.), abisme-crime (II, Troph.), etc.
0. — Fantosmes-hommes (II, Schis.), vole-pôle (I, 6), pôleboussole (I, 2), etc.
Ou. — Voute-escoute (II, Artif.), gouste-degoutte (II, Sch.), etc.
U. — Suquebute-flûte (II, Magn.), crédide-brusle (Jud. 4), etc.
Parmi ces rimes, la plupart, ^ans doute, se retrouvent chez les contemporains de notre poète (3); mais, en général, il faut y voir des gasconismes. « Audry reproche aux Gascons de dire succez pour succès, et Dumas remarque qu'ils ont le malheur de confondre presque toujours l'è ouvert avec l'e fermé : ils disent un procès, les Angles, mes, jamés (4) », De même pour les autres voyelles.
(1) Aujourd'hui eucore, distille, anguille, elc, se prononcent dans le Midi comme s'il n'y avait qu'un l.
(2) Ronsard, par exemple, fait rimer ventre et cancre (Hymnes, II, G).
(3) Et même, très souvent, chez les poètes classiques du XYII» siècle ; Racine fait rimer infàwie et femme, taches et lâches, Antigona et trône, etc.
(4) Thurot. De la prononc. française, tome I, p. 53.
Aujourd'hui encore, dans le Midi de la France, la prononciation ne fait pas de différence entre les longues et les brèves.
Dans certains mots, la bivocale ai rime avec la voyelle a. Ex : campagnes-baignes (II, Col''^^), baigne-Espagne (Ibid.), montagnes-campaignes (II, Artif.), baigne-campaigne (II, Gap.), etc. C'est un changement de la prononciation qui a rendu ces rimes défectueuses; au X"VI° siècle, elle hésite entre le son a et le son ai : « Beaucoup, dit Bèze, prononcent bagner (1). » Ronsard, comme du Bartas, accouple montagnes et dédaignes, accompagne et baigne, etc.
Très souvent la bivocale eu rime avec la voyelle u. Ex : se milequeue (Jud. 2), murs-mœurs (Jud. 1), asseure-lieure {l, 1), peu à peu-corrompu (II. Ed.), moqueur-obscur (Ibid.), treiive-Vésuve (II, Col''^^), bossus-paresseux (I, 3), menteur-futur (I, 1), toujfu-feu (II, Magn.), demeure-emmure (1, 2), esmeute-cheute (I, 2), feux-touffus (I, 15), s'asseure-meure (verbe) (I, 6), ceuxconceus (II, Dec), seur-douceur (Jud. 1), cuve-fleuve (Ibid.), murs-ruineurs (Jud. 2)^ bleues-nues (Ibid.), etc. Ce sont là des rimes gasconnes. « Bèze reproche aux Gascons et à leurs poètes de prononcer eu les mots seur, meur, les mots en eure comme blesseùre, et les participes en eu comme eu, peu, etc., de faire rimer heur et dur, engraveure et figure, etc. » De la Touche dit qu' « ils prononcent ordinairement eu pour u et u pour eu ; ainsi ils prononcent peur comme pur et pur comme peur. » De même Dumas : « Les Gascons confondent très souvent le son pur de la voyelle u avec celui de la voyelle eu. Ces messieurs disent fort souvent le temps feuteur, deu fu, du nus, pour le temps futur, du feu, deus nœuds, ptc. (2). » — D'ailleurs, les rimes de ce genre se rencontrent très fréquemment chez tous les poètes du XVP siècle, quoique moins nombreuses que chez du Bartas : dans Ronsard peu et repev, (repu), peu (pu) et feu, etc.; dans Belleau meur (mûr) et peur, etc.; dans Régnier jei^ et eu, etc. La Fontaine lui-même accouple émeute avec dispute, et Voltaire Eure avec nature.
Soleil et œil riment l'un avec l'autre (I, 1). Ces deux mots avaient le même son, et la rime est admise comme très légitime par le dic-
(1) Thurot. De la pronnnc. française, tome I, p. 330.
(2) Ilnd., p. 445.
tionnaire de Lefèvre. Tabourot met ensemble les mots en ez7 comme somîneîï et ceux en wei7 et en euil. Suivant du Gardin a eil, eul, ueil, contrer jment : soleil, ayeul, orgueil (1). »
Quant à la bivocale oi, la prononciation du XVP siècle autorise les rimes analogues aux suivantes : devoit-voit (I, 1), s'entendroitendroit (I, 3), froid-croistroit (I, 5), haye-ploye (II, Loj), etc. La rime de croissent avec paissent est, à la vérité, blâmée par Lefèvre, mais il reconnaît qu'on l'emploie communément. Ronsard apparie les mots voix et pouvais, voit et pleuvoit, carquois et sentais, etc. — C'est de la même façon qu'il faut expliquer les rimes ailes et estoilles, estoilles et arondeUes (I, 5), etc. : Ronsard fait rimer miroir (mirouer) avec jouer (Hymnes, II, 5). Cette prononciation s'est conservée très longtemps; encore en 1790, de Waillj enseigne qu' « oi se prononce comme oé de moelle. »
Empoigne rime fort bien avec besongne (II, Pères) : les deux finales ongne et oigne ne formaient en effet dans notre ancienne langue qu'une seule désinence. Mérae de nos jours, certaines personnes prononcent empoigne comme s'il n'y avait pas d'^.
On le voit par tout ce qui précède, du Bar-tas ne mérite qu'assez rarement les critiques de ses détracteurs, celles-là même qu'il accepte comme fondées ; et cependant, c'est surtout dans les rimes de notre poète que se trahit son origine ; né en pleine Gascogne et y ayant passé sa vie, il a la prononciation du terroir : son tort est d'habiter les bords du Sarrampion et non ceux de la Seine.
Il ne faut point d'ailleurs l'accuser de négligence ou de dédain : la preuve de l'importance qu'il attachait à la rime, c'est que nous le voyons bien souvent changer l'orthographe de l'un des deux mots rimants pour satisfaire l'œil aussi bien que l'oreille. Ex : nourrisseglisse (I, 2), ailleurs : nourrice (I, 3), œil-chevreil (I, 7), ailleurs : chevreul (I, 4), rez-fez (II, Col'"'), ailleurs : rais (I, 1), parollesmolles (I, 3), ailleurs : paroles (I, 6), génice-sacrifice {II, Jud.), ailleurs : génisse (II, Dec), halene-arene (Jud. 1), ailleurs : haleine (Jud. 2), etc.
Au reste, comme nous l'avons vu, du Bartas suit en général
;1) Thurot, p. 464 et 465.
l'usage de son temps, même pour les rimes qui nous paraissent aujourd'hui le plus vicieuses. Il peut justement le rappeler en manière d'excuse, après l'aveu de ses « imperfections. » Ces rimes qu'on lui reproche, écrit-il (1), « les plus renommez entre les nostres en ont usé. » D'ailleurs, ainsi qu'il l'allègue encore lui-même, « en un si grand ouvrage quelque chose doit estre permise. » C'est ce dernier motif d'indulgence que fait aussi valoir un Avis au lecteur dans l'édition de 1611. « Les duretés de quelques ritîimcs, que du Bartas eust aisément adoucies s'il eust séjourné encore quelque temps au monde peuvent aussi peu nuire aux beautés de sou Urauie qu'une petite verrue à un visage excellent. »
(1) Préface aux Semaines.