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LA RENOMMÉE DE DU BARTAS

Gloire de du Bartas au XVI^ siècle. — Éditions et commentaires de ses œuvres ; traductions dans toutes les langues. — Admiration générale des contemporains. — Ronsard accueille la /« Seinaitie avec enthousiasme ; mais il revient bientôt sur cette impression spontanée. — Sa rivalité avec du Bartas. — La seconde Semaine excite moins d'applaudissements que la première. — Après la mort du poète, sa renommée baisse sensiblement: témoignages des critiques contemporains ; du Bartas est encore admiré, mais dans les éloges mêmes qu'on lui donne, percent des restrictions bleu significatives. — Sa gloire sombre peu à peu dans un oubli complet. — Quand Boileau entre en scène, Tauteur des Semaines n'est plus lu, il est à peine connu, et VArt poétique ne le nomme même pas. — A quoi faut-il attribuer un oubli si rapide et si profond? — Pourquoi le nom de Ronsard survit-il à celui de son ancien rival? — Après deux siècles d'un mortel silence, du Bartas a retrouvé de nos jours quelque honneur : jugements des critiques contemporains. — L'influence étrangère avait contribué a ramener le goût français au delà de notre époque classique. — Du Bartas est plus apprécié en Angleterre et eu Allemagne qu'en France : pourquoi? — Jugements de Gœthe et de la critique anglaise. — L'admiration des étrangers pour du Bartas ne va pas sans de vives attaques contre le goût classique : cependant, il n'y a rien chez le poète qui le mette en dehors de nos traditions nationales. — Ses défauts et ses excès, compensés pourtant par de grandes facultés poétiques, ont jusqu'ici trop nui à sa renommée. — Conclusion.

On a vu que l'influence exercée par du Bartas se perpétue jusqu'à ravènemeut de Boileau ; mais, nous devons le dire, il y avait à cette époque de longues années que quelques rares écrivains, restés fidèles à l'esprit général et à la poésie du XVP siècle, étaient les seuls à lire ses œuvres. En dehors de ce groupe bien restreint, l'auteur des Semaines était à peine connu; si les disciples de Malherbe rappelaient quelquefois son nom, c'était comme celui d'un poète bizarre et ridicule ; le goût vicieux de ses contemporains pouvait seul leur expliquer son ancienne gloire. Bs critiquaient encore Ronsard ; mais pour du Bartas un silence dédaigneux ou un mot de raillerie suffisait.

B nous faut rechercher comment la renommée du poète, si éclatante de son temps, fut bientôt après ensevelie dans l'oubli le plus profond, en essaj'ant d'expliquer les causes d'une gloire qu'il ne nous parait plus mériter, d'un mépris qui nous semble injuste.

« P. de Ronsard, dit G. Colletet, jouissoit paisiblement et sans

trouble de la haute et unique principauté do nostre Parnasse françois, lorsque du Bartas vint à paroitre au monde. Mais le mérite des ouvrages de cet excellent homme, la noble matière qu'il traittoit, et la sublimité de ses raisonnemens et de ses pensées commencèrent si bien à partager les esprits des doctes, que, tandis que les uns demeuroient toujours fermes dans leur premier respect envers Ronsard, les autres se révoltèrent contre luy et proclamèrent hautement du Bartas le prince des écrivains françois (1). «

Cette renommée immense et si rapide de notre poète, à laquelle CoUetet rend témoignage, le nombre des éditions de ses œuvres qui parurent tant durant sa vie qu'après sa mort, suffirait pour l'établir. Si nous n'en donnons pas la liste , c'est qu'elle serait vraiment trop longue (2) : la première Semaine ^ par exemple, en eut une vingtaine dans les quatre années qui suivirent sa publication.

Les commentateurs rivalisèrent de zèle pour annoter les poèmes de du Bartas : en France, nous citerons Simon Goulart, de Senlis, Pantaléon Thévenin, de Commercy, et Claude Duret ; en Allemagne, Yalerius Hartungus.

Quant aux traductions, elles abondent dans toutes les langues. En latio, Gabriel de Lerm, gentilhomme languedocien, fait imprimer à Paris, en 1584, et à Londres, en 1591, celle de la première Semaine, dédiée à la reine d'Angleterre Elisabeth, et insérée depuis, comme nous l'apprend Goujet, dans les Deliciœ poetarum gallorum de Gruter. Ashley traduit YUranie en 1589. En 1600, la première Semaine est paraphrasée par un ancien député belge, devenu professeur en Ecosse, Bysterveldt. Enfin, neuf années après, Samuel Benoist publie le premier et le deuxième jour de la seconde Semaine sous le titre suivant : Domini Guillelmi Sallustii Bartassii Hebdomas secnnda a Samiiele Benedicto latinitatedonata. (Lugduni, Barth. A^incentius.)

En anglais. Th. Hudson traduit le poème de Judith (Edimbourg, 1584.), qu'imprime un réfugié français. Les différentes œuvres de du Bartas sont mises en vers par Joshua Silveister (Londres,

(1) Vie de du Barlas.

[•i] On la trouve dans la France protestante. Mais rédition de 1632 (Genève) est omise.

Humphray Lownes, 1621 et 1633; Robert le Jeune, 1644) (1); William l'isle de Willburgham donne les quatre cliants de la seconde journée (2" Semaine) (Londres, 1637).

En italien, c'est Ferrante Guisoni qui fait paraître la première Semaine (Tours, Giannetto Metaieri, 1592); en allemand, ce même poème est publié à Leipzig et à Cœthen ; en espagnol, le traducteur est Jacques de Carcerès suivant la Monnoye, François de Cazère selon Baillet; en danois, Arreboë; en suédois, Spegel.

Toutes ces traductions justifient pleinement ce que Gabriel de Lerm disait du poète dans sa dédicace à Elisabeth : « Les pilastres et frontispices des boutiques allemandes, polaques, espagnoles, se sont enorgueillis de son nom. » Les témoignages des contemporains sont d'ailleurs si nombreux pour attester la gloire extraordinaire dont jouit du Bartas, que nous n'entreprendrons pas de les citer. On ferait un énorme volume avec les éloges qui lui furent de toutes parts décernés. Nommons, parmi ses admirateurs, Théod. de Bèze, H. Estienne, Frédéric Morel, le traducteur de VHexahéméron, du Yerdier, Aubert, l'auteur des Marguerites poétiques, qui cite bien souvent de longs extraits des Semaines; Tabouret, Pasquier, BuUart (2), Sainte-Marthe, d'Aubigné, etc. (3).

Les hommages de tous ces écrivains, poètes ou critiques du XVI° siècle sont l'écho de l'admiration générale. Si on peut l'expliquer en partie par l'inspiration religieuse qui recommanda sur le champ du Bartas à toute une classe de lecteurs, il faut évidemment reconnaître que les qualités du poète furent au moins pour autant dans son immense succès.

Cependant, au milieu de ce concert d'éloges qui accueille ses œuvres, des notes discordantes ne laissent pas de se faire bientôt

il) Du Bartas ; his divine Weekes and Workes... translated and written by the famous Philomusus Josuah Sj'lvester, gent.

(2) Académie des Sciences. — Dans le tome II se trouve le portrait de du Bartas ip. 353).

(3) Un grand nombre d'autres noms, la plupart obscurs, sont cités par G. Colletet : Salomon Cerson, Guillaume du Peyrat, Jean de Serres, Pierre de l'Ostal, Robert du Jardin, Auguste Costé, Estienne Grisel, Jacques Lectius, le baron de Solignac, Guillaume du Sable dans sa iMusc chasseresse, le capitaine La Sphrise dans ses Di'.ersités, Du Clicsne la Violette dans la préface de sa Morocos7nie, Abel Dargent dans la préface de sa Sep7naine, Clément de Sauve dans son Eraton, Philippe Bosquier dans ses tragédies, Antoine de la Puyade dans ses Œuvres saintes, Guérin dans sa préface de Penthée, Guillaume Bonet dans son Recueil chrétien.

entendre. Du Bartas nous parle lui-même de ces envieux « faisant, dit-il, comme les araignes et les chenilles qui des raesmes fleurs dont les abeilles élaborent leur miel, composent un mortel venin (1). » Nous ne reviendrons pas ici sur les restrictions et les réserves des contemporains, de ceux-là mêmes qui admiraient le plus volontiers notre poète. Si des juges comme de Thou, Pasquier et tant d'autres rendent témoignage à l'auteur des Semaines, c'est qu'ils lui trouvaient assez de qualités poétiques pour racheter ses défauts ; on peut donc regarder les justes critiques adressées à du Bartas par ses admirateurs eux-mêmes comme venant ajouter encore à sa gloire, car elles montrent qu'il ne la dut point à des esprits prévenus ou aveugles, mais à ceux qui savaient alors le mieux juger. L'enflure, les vices d'élocution. la lourdeur pédantesque du poète, qu'ils étaient les premiers à reprendre, ne les empêchait point de reconnaître toutes les parties élevées et brillantes de son talent.

Parmi eux le plus illustre est Ronsard, qui avait d'abord accueilli la Semaine avec enthousiasme, et qui, s'il revint plus tard de cette admiration, ne put cependant en effacer l'expression éclatante et toute spontanée. Une note, ajoutée par le fils de G. CoUetet aux Vies de son père, nous apprend qu'il se trouvait un jour au jeu de paume de l'Aigle, quand quelqu'un y apporta la Semaine, alors dans toute sa nouveauté. « Ojant dire que c'étoit un livre nouveau, il fut curieux, bien qu'engagé dans un jeu d'importance, de le voir et de l'ouvrir, et aussitost qu'il eut lu les vingt ou trente premiers vers, ravi de ce début si noble et si pompeux, il laissa tomber sa raquette, et, oubliaut sa partie, il s'écria : Oh ! que n'ay-je fait ce poème ! Il est temps que Ronsard descende du Parnasse et cède sa place à du Bartas que le ciel a fait naistre un si grand poète. » Baillet (2) dit que l'auteur de la Fmnciade envoya à du Bartas une plume d'or, anecdote d'ailleurs contestée par la Monnoye. Enfin, Simon Goulart, dans une note de sou commentaire (3), rapporte qu'après la publication de la première Semaine, il s'écria : « M. du Bartas a plus fait en une semaine que je n'ai fait en toute ma vie. » Quelle que soit la valeur de ces divers témoignages, il semble mdiscutable que le premier mouvement de Ronsard a été tout à l'honneur de notre poète.

(1) Préface aux deux Semaines.

(2) Jugements sur les Savants.

(3) Babylune. Vers la fin.

Mais nous trouvons dans ses œuvres mêmes la preuve que son enthousiasme de la première heure se refroidit assez vite : il nous suffirait de rappeler le hautain sonnet où il s'adresse à son ancien maitre Dorât (1) pour protester qu'il ne s'est jamais reconnu inférieur à du Bartas. On connaît moins l'épigramme qu'il composa contre son rival : « Un jour, dit Binet, se trouvant avec Baïf et du Perron, ils firent chacun un quadrain sur la première Semaine. Voicy celuj de Ronsard :

Bartas voulant desbrouiller l'univers

Et luy donner une meilleure forme

Luy mesme a faict un grand chaos de vers

Qui plus que l'autre est confus et difforme (2). »

Dans VArt poétique de Deimier (3), nous rencontrons un curieux passage où Ronsard se montre fort préoccupé de tenir à distaace l'auteur des Semaines. « Comme il (Ronsard) estoit une fois au logis de Baïf, à se récréer en la compagnie de plusieurs poètes et d'autres de ses amis, et qu'on vint à parler des vers de ces deux auteurs (Du Bartas et du Monin), il dist ainsi ; Ces deux nouveaux poètes ont voulu escrire sur de graves subjects, comme j'aj faict, et par une façon nouvelle, en m'imitant de loing ; ils me veulent esgaller et surpasser en la majesté qui doit reluire en la poésie, mais ils sont en mon endroit tels que les courtisans d'Alexandre envers ce monarque. Car ceux-cj voyant qu'Alexandre portoit de nature le col

(1) Ils out menty, D'Aurat, ceux qui le veulent dire, Que Ronsard, dont la Muse a contenté les Rois, Soit moins que le Bartas, et qu'il ait par sa voix Rendu ce tesmoignage ennemy de sa lyre !

Ils ont menty, D'Aurat ! si bas je ne respire ; Je sçay trop qui je suis^ et mille et mille fois Mille et mille tourmens plustost je souffrirois. Qu'un adveu si contraire au nom que je désire.

Ils ont menty, D'Aurat ! c'est une invention Qui part, à mon advis, de trop d'ambition. J'auroy menty moy mesme en le faisant paroistre ;

Francus en rougiroit, et les neuf belles Sœurs

Qui trempèrent mes vers dans leurs graves douceurs,

Pour un de leurs enfans ne me voudroient cognoistre.

(Œuv. posth. — Edit. Blanchemain, t. V, p. 348).

(2) Claude Binet. Vie de Ronsard, édit. Blanchemain, t. VIII, p. 130.

(3) Publié en 1610.

un peu de travers, comme flatteurs et imitateurs de ce defïaut, ils se peinoient à tenir leur teste mal droite comme celle de ce prince; mais pour imiter la grandeur de son esprit, rexccllenco de son cœur et la beauté de ses paroles, il ne s'en treuvoit pas un qui en approcliast. Ces deux poètes sont ainsi ; car on toutes leurs œuvres ils sont bien mes imitateurs en ce que j'ay esci'it d'impertinent, mais pour imiter parfaictement ce que j'ay faict d'admirable, ils ne peuvent et n'ont point l'esprit assez beau pour y sçavoir jamais arriver. »

Ainsi, Ronsard, qui s'inclinait tout à l'heure devant du Bartas, le traite maintenant comme le dernier des poètes, et va jusqu'à le confondre avec du Monin. Comment expliquer une pareille contradiction? On a prétendu et nous pouvons croire que, par l'eifet d'un premier mouvement, il alla dans l'éloge plus loin qu'il n'aurait voulu, plus loin que sa pensée même. Puis, « quand il vit que la gloire de du Bartas semblait devenir sérieuse, il y regarda à deux fois et proclama ses réserves (1). » C'est là sans doute une explication : mais est-ce la seule ou même la meilleure ? En admettant que Ronsard ait d'abord mis beaucoup de générosité dans les témoignages qu'il rendit à du Bartas, ses critiques postérieures peuvent cependant paraître moins sincères que n'avaient été ses premières éloges. Il crut bon de revenir sur son impression primitive parce qu'il se sentait menacé dans sa propre gloire ; et la vivacité même de son sonnet à Dorât, l'injustice du quatrain que nous venons de citer, est bien faite pour appuyer cette hypothèse. Claude Binet nous apprend d'ailleurs qu' « il estoit jaloux de du Bartas (2), » et c'est sans doute sous l'empire de cette jalousie qu'il démentit son admiration antérieure pour l'auteur de la Semaine. Au reste, si l'on ne veut pas lui prêter de pareils sentiments, on peut encore admettre que, voyant les poèmes de son rival accaparés par le calvinisme et du Bartas lui-même enrôlé de gré ou de force comme je ne sais quel portedrapeau de ses coreligionnaires, le poète le plus éminent du parti catholique sentit le besoin de prendre en face de lui une autre attitude. Il y a probablement du vrai dans chacune de ces conjectures. Toutes d'ailleurs nous donnent à ci'oire que les vives critiques par lesquelles il voulut racheter ces premiers éloges ne sont pas l'expression juste

(1) Sainte-Beuve. Tableau, etc. Article sur du Bartas.

(2) Vie de Ronsard.

et franche de sa pensée sur le mérite littéraire et poétique de du Bartas.

Parmi les trois quatrains que composèrent Ronsard, du Perron et Baïf, aucun n'est seulement équitable. Mais, quelle que fût l'illustration des trois poètes, leurs critiques, celles-là mêmes dont la justesse est incontestable, ne sauraient prévaloir contre les éloges universels qui sont prodigués à du Bartas pendant toute la durée de sa vie et jusque vers la fin du XVP siècle. Peut-être la seconde Semaine, malgré la vive attente qu'elle avait excitée et dont témoigne une lettre de Mornai adressée à son auteur (1), fut-elle reçue avec moins d'enthousiasme que la première (2) ; pourtant, la renommée du poète s'étendait encore, à tout prendre, et se propageait de plus en plus. En 1588, il est cité dans le Dictionnaire des rimes de Tabouret sur le même rang que Ronsard ; Laudun, traitant de l'épopée dans son Art poétique, le donne comme le poète classique en ce genre (3) : sans doute, les juges les plus éclairés distinguaient aisément entre la première et la seconde Semaine; mais, le dernier poème du Bartas (4), sans avoir assez de valeur pour rehausser une gloire déjà si grande, contribua du moins à la répandre ; et d'ailleurs, il renfermait de nombreux passages qui pouvaient la soutenir dignement.

Dix années environ après la mort du poète, Malherbe apparaît comme chef d'une nouvelle école, et déjà la renommée dont jouirent les Semaines a sensiblement baissé. Le réformateur de la poésie, qui prend tant de peine pour détourner l'admiration publique de Ronsard et de ses principaux disciples, ne fait même pas à du Bartas l'honneur de l'attaquer, et il n'a pas l'air de le connaître. Ce dernier pourtant ne laisse pas d'être encore estimé ; les éditions que l'on publie des ses ouvrages en sont la meilleure preuve : Deimier, dans son Art poétique (5), fait souvent son éloge ; Aubert, ainsi que nous

(1) Elle est citée par Sainte-Beuve, op. cit.

(2j De Thou, disant que du Bartas désirait faire un séjour à Paris pour y corriger ses œuvres, ajoute : «principalement sa seconde Semaine ».

(3) Art p., IV, 9.

(4) On disait le Bartas comme le Tasse, le Dante, etc.

(5) 1610. — 11 lui adresse aussi bien ûes critiques. Ainsi que Voltaire devait le faire plus tard pour Corneille, Deimier regarde comme des licences maintes locutions du XVI» sièle qui commençaient déjà à tomber eu désuétude ; par exemple : donner vigueur pour donner de la vigueur, taschoyent faire mourir pour laschoyent

l'avons dit, parle de lui comme d'un poète encore fort apprécié; Jean de Schelandre, protestant en sa faveur contre Malherbe, accouple son nom à celui de Ronsard :

J'estime Bartas et Ronsard.

Toute censure m'est suspecte, Quelque raison que l'on m'objecte, De celluy qui fait bande à part.

Dans le grand Dictionnaire des rimes publié en 1624, l'auteur recueille vers la fin les épithètes qu'il a empruntées aux deux Semaines, et les propose comme des modèles. Une nouvelle édition complète paraît encore en 1632 (1) ; du Bartas porte sur la couverture le titre de « Prince des poètes françois, » et la préface lui prodigue des louanges hj'perboliques ; il est vrai qu'elles viennent d'un Genevois, d'un huguenot, et enfin d'un éditeur.

Malgré bien des marques d'estime ou même d'admiration, la gloire du poète, depuis longtemps menacée, sombre toutefois peu à peu. Dans les éloges mêmes des critiques arriérés, tels que Colletet, commencent à percer des restrictions bien significatives. Les éditeurs de 1611 se plaignaient déjà qu'il ne fût plus assez lu. La Satyre du Temps, à Théophile, parue en 1619, nous apprend que la poésie des Semaines commence à être considérée comme « rance et moisie. » Sorel, nous l'avons déjà remarqué plus d'une fois, n'épargne pas les critiques à du Bartas (2), et reproduit la plupart du temps le jugement général des contemporains. Il est difficile sans doute de fixer le moment exact où cette renommée encore s! éclatante, il y avait moins d'un demi-siècle, s'ensevelit complètement dans l'obscurité. Elle voit encore pendant plusieurs années quelques fidèles lui rendre un culte pieux dans le fond des provinces où peuvent se conserver les traditions du XVP siècle, où le calvinisme essaie peut-être de protéger son poète contre l'cubli. Mais ces der-

dc faire mourir, courir bride avallee pour courir à bride avallée, etc.; il s'accorde aussi avec du Perron pour reprocher à du Bartas de « trop métaphoriser son langage » et d'abuser des épithètes. D'ailleurs, il ne ménage pas davantage les poètes de la Pléiade, Ronsard lui-même, et il déclare hautement i{ue l'auteur des Semaines « a faict des vers des plus beaux du monde ».

(1) A Genève. — Pierre Chouet.

(2) Remarques sur le berger extravagant (1627).

niers et faibles rayons de gloire ne tardent pas eux-mêmes à se dissiper. Quand Boileau entre en scène, du Bartas n'est plus lu, il est à peine connu. Aussi l'auteur de VArt poétique ne le nomme-t-il même pas dans son tableau, d'ailleurs si sec et si peu exact, de la poésie française avant Malherbe. Il eût mieux valu pour du Bartas une critique, même injuste, que cet oubli méprisant.

On ne trouve aucune trace de lui dans nos écrivains classiques du XVII° siècle ; La Bruyère seul prononce une fois son nom : encore n'est-ce que dans la neuvième édition des Caractères, où il subslitue du Bartas à Saint-Gelais, pour l'accuser avec Belleau et Jodelle d'avoir corrompu la langue.

A quoi tient cet oubli si profond d'un poète dont la gloire avait naguère balancé celle de Ronsard ? On peut dire avant tout que du Bartas a subi le sort de l'école contemporaine, bientôt opprimée par le génie raide et despotique de Malherbe. Ce n'est pas que Malherbe ne se soit rien approprié des conquêtes de la Pléiade : au contraire, bien des mots, bien des tournures, des manières de parler et même de sentir que la poésie française ne connaissait pas avant elle, il les fit passer définitivement dans la langue et le génie poétique de la nation. Mais, s'il tira grand profit des réformes, ce fut en maltraitant les réformateurs : il argua de leurs vices et de leurs excès pour leur dénier tout mérite, et n'admit rien de leur œuvre que ce qu'il crut pouvoir lui-même faire passer dans la sienne.

Cependant on ne vit jamais Ronsard tomber dans la même obscurité que du Bartas ; il resta toujours le point de mire de Malherbe et de ses successeurs, et, par cette raison même, il ne fut jamais oublié. C'est que Ronsard avait été le chef de l'école poétique du XVI° siècle : aussi, quand Malherbe et Boileau veulent condamner la Pléiade, c'est à lui qu'ils s'en prennent, non à du Bartas : l'auteur des Semaines est englobé dans la proscription en masse de tous les poètes ses contemporains ; il n'a pas même, comme son ancien rival, le bénéfice d'être attaqué personnellement par les adversaires d'une école dont il ne fut que le disciple. D'ailleurs, nous devons lui reconnaître vis-à-vis de Ronsard cet autre désavantage, qu'il passa toute son existence dans les camps ou dans son château, au sein même de la Gascogne. La distinction des anciennes races, dés lors bien aflaiblie sans doute, n'en était pas moins très sensible : du Bartas avait des chances pour voir sa renommée confinée sur les bords de la Ga-

ronnc ; et, si ses grandes facultés poétiques lui valurent d'être universellement apprécié dans toutes les provinces, il ne le fut pourtant pas au même titre que Ronsard, ou, du moins, il ne put jamais, en dépit de toute sa gloire, faire reconnaître et établir son autorité au centre (1). Enfin, bientôt après la publication des ses premières œuvres, il devient, comme nous l'avons dit, le poète du calvinisme : ce n'est pas là un détail de mince importance chez un peuple foncièrement catholique, qui n'accepte le repos et la dignité avec Henri IV qu'au prix d'une abjuration. Ronsard, au contraire, avait été le poète attitré de la cour et de la religion, et voilà encore un motif pour expliquer comment il lui resta toujours l'ombre d'un grand nom. Sans doute, l'école classique semble renier en lui son véritable fondateur; mais les attaques mêmes auxquelles il est lu butte le protègent contre l'oubli où son ancien rival est depuis longtemps tombé.

Après deux cents ans d'un mortel silence, l'auteur des Semaines a enfin retrouvé un peu d'honneur; de nos jours seulement, le goût français, si pur et si délicat, se relâcha de ce dédain exclusif pour tout ce qui n'est pas conçu d'après l'idéal du grand siècle. Vers l'année 1820, un mouvement général s'empara des esprits, et les recherches originales furent inaugurées dans toutes les directions. On se mit à étudier notamment nos origines nationales: et, comme elles ont deux sources, le moyen âge et le XVP siècle, on retrouva, on ressuscita ces deux époques, à peu près inconnues des générations précédentes. Sainte-Beuve découvrit, pour ainsi dire, le XVP siècle, et rendit quelque gloire aux poètes de la Pléiade. Il est même le premier qui, depuis Malherbe, ait prononcé le nom de notre poète sans se croire obligé à le ranger parmi les grotesques. Dans le Tableau de la poésie il reconnaît son talent et rend justice à la noblesse de son inspiration comme à l'élévation de son caractère. Longtemps après, il revient sur le même sujet, et, cette fois, pour consacrer au poète tout un article. Là encore, les éloges ne manquent pas ; mais, préoccupé sans doute de prévenir les exagérations, il tempère la louange par des critiques justes et délicates, souvent même par une légère raillerie qu'il ne s'était jamais permise ^vec Ronsard.

(1) V. Sainte-Beuve, op. cit.

Dans ses études sur le XVP siècle, publiées en même temps que le Tableau de Sainte-Beuve, Philarète Chasles est beaucoup plus sévère; à ses yeux, la Semaine n'est qu'un bizarre mélange de subtilité, d'emphase, de forfanterie, de prolixité, de dureté et de ridicule. Mais quelques-unes de ses assertions semblent prouver qu'il connaissait moins du Bartas que les autres poètes de cette époque ; il assure, par exemple, que chaque phrase de la Semaine contient trois ou quatre mots composés à la manière grecque : or, quelque abus que le poète ait fait de ces locutions , nous avons vu combien il faut en rabattre.

Finement apprécié par Sainte-Beuve, qui le sacrifie peut-être un peu trop à Ronsard, jugé par Philarète Chasles avec une rigueur qu'il ne semble pas mériter, du Bartas était désormais tiré de l'oubli. Depuis, quoique aucun travail étendu n'ait été publié sur lui, il n'a pu être passé sous silence par ceux qui se sont occupés de la poésie au XVP siècle. Il trouve sa place dans la plupart des recueils de Morceaux choisis et dans les Bibliothèques poétiques qui ont été publiés depuis quarante ans. Les frères Haag, dans la France protestante, et M. Sayous, dans ses Etudes sur les écrivains de la Réformation, lui ont consacré des notices honorables. M. Poirson(l), dans son Histoire de Henri IV, semble même excéder la mesure des éloges qui lui sont dus et exagérer son influence, d'ailleurs incontestable. Tous ceux qui parlent de lui s'accordent, en faisant les réserves nécessaires, pour reconnaître au poète des qualités qu'il semble bien difficile de lui refuser, de la verve, des idées nobles, un enthousiasme vrai et communicatif.

L'influence étrangère, celle surtout de l'Angleterre et de l'Allemagne, avait contribué, dès les premières années de notre siècle, à I amener le goût français au-delà de notre grande époque classique. Du Bartas, nous l'avons dit, eut d'ailleurs à l'étranger une gloire beaucoup plus durable que dans sa patrie. Les raisons en sont bien simples. D'abord, les autres pays échappèrent à l'autorité de Malherbe et à ce goût un peu étroit qu'O fit triompher en France. Leurs littératures, moins régulières, moins pures, moins sévères que la nôtre, ne répugnent pas à certaines hardiesses qui nous ont longtemps choqués ; à ce titre, ils étaient disposés à faire meilleur

;l) Tome IV, p. 375 et seq.

accueil aux Semaines. De plus, les défauts du poète, tenant surtout à la langue, ne sont plus aussi sensibles dans les traductions. La plupart, même dans le texte, doivent passer inaperçus au-delà du Rhin ou do la Manche : qui donc, parmi les Allemands, irait reprocher à du Bartas ses mots composés? Quelle oreille anglaise serait bien sensible à ses provincialismes? Aussi ne faut-il pas s'étonner que l'auteur des Semaines fût encore admiré à l'étranger quand nous ne le connaissions même plus. Assurément, chaque peuple est le meilleur juge pour apprécier le mérite de ses poètes ; mais l'admiration des autres pays, moins glorieuse pour du Bartas que ne l'eût été celle de ses compatriotes, lui constitue cependant un titre sérieux à notre attention.

Sans dresser ici la liste de tous les écrivains ou critiques allemands qui ont parlé de lui avec éloge, nous nous contenterons de citer une page de Gœthe, empruntée à ses Remarques sur le neveu de Rameau (1).

« Les Français ont un poète, du Bartas, qu'ils ne nomment plus ou ne nomment qu'avec dédain. Il vécut de 1544 à 1590, fut soldat, homme du monde [Wellmann), et écrivit d'innombrables alexandrins. Nous autres Allemands, qui considérons à un autre point de vue l'esprit de cette nation, ne pouvons nous empêcher de sourire lorsque, dans ses œuvres, dont le titre le proclame Prince des poètes français, nous trouvons, en une singulière confusion, il est vrai, tous les éléments de la poésie française. Il a traité des sujets élevés, considérables, étendus, comme par exemple, les sept jours de la Création, où il a trouvé l'occasion, poète descriptif et didactique, narrateur et peintre, de mettre sous nos yeux un naïf tableau de l'univers et d'étaler les connaissances de toutes sortes qu'il avait acquises dans une vie laborieuse. Ses poèmes, dont l'inspiration est si sérieuse, passent pour des parodies débonnaires [gutmiithigen Parodieen) et, à cause de leurs bigarrures, révoltent les Français d'aujourd'hui qui s'imaginent avoir atteint le sommet de la culture [Kidtur)\ au contraire, tout auteur français devrait porter dans ses armes sous un symbole quelconque, comme l'électeur de Mayence porte la roue, les sept chants de la Semaine de du Bartas. . , Je

(1) Gœlhes saemmlliche Werkc in vierzig baenden. Stuttgart, ISIl, 33« vol., p. Hû. — I.a traduction du même morceau que donne Saiute-Beuve est singulièrement inexacte, comparée au texte ri-dessus indiqué.

demande si les premiers quarante vers du septième jour de la Création ne sont pas excellents, s'ils ne méritent pas d'être mis dans tout recueil de morceaux choisis français et s'ils ne supportent pas la comparaison avec beaucoup de productions nouvelles et recommandables. Les connaisseurs allemands seront de notre avis et nous remercieront d'avoir appelé leur attention sur cet ouvrage. Mais les Français, malgré tout, continueront encore, très probablement, de méconnaître ce qu'il y a de bon et d'excellent dans ce poème, à cause de ses bizarreries. »

A la suite de ce passage, Gœthe explique comment la gloire d'un tel poète a pu s'obscurcir et s'éteindre chez ses compatriotes : il faudrait, d'après lui, en chercher la raison dans les tendances exclusivement classiques, qui depuis Malherbe, s'accusent de plus en plus. Sous Louis XIV l'esprit français touche enfin à la réalisation à peu près parfaite d'un idéal longtemps poursuivi ; un ordre inflexible s'établit partout, et la division rigoureuse des genres ne laisse aucune place à un poème comme la Création ou la seconde Semaine.

Nous nous sommes déjà expliqué sur ce sujet. Quoi qu'il en soit, si les pages que nous citons contiennent bien des critiques contre le goût du grand siècle, elles sont tout à l'honneur de notre poète. Gœthe exprimait l'assurance que les bons juges de son pays lui donneraient raison : dans tous les cas, son éloge de du Bartas eut quelque retentissement, et ramena l'attention sur les Semaines, auxquelles personne, depuis le XVP siècle, n'avait rendu un tel hommage.

L'Angleterre, pas plus que l'Allemagne, ne s'est jamais désintéressée de ce poète qu'un de ses rois admirait avec tant d'enthousiasme, qui avait célébré si magnifiquement le plus glorieux de ses souverains, et qu'enfin le génie de Milton n'avait pas jugé indigne d'être imité. De nos jours encore, la critique anglaise est parfois revenue sur du Bartas. Citons, entre autres études, un article de sir J. Perriwig dans Isl Revue de Paris (1): l'auteur s'y montre tout disposé à lui pardonner bien des défauts où Shakespeare est tombé lui-même, en faveur de son imagination non moins grandiose, non moins riche, que celle de ses plus illustres contemporains anglais ou italiens. On trouve encore, dans l'année 1842 an Fixisers Magazine

une intéressante analyse des deux Semaines, v Avec toutes ses fautes, conclut le critique anglais, du Bartas a de belles qualités poétiques ; son imagination est singulièrement forte et vive, comme celle de nos écrivains de la même période, auxquels il ressemble en bien des points : son instruction et son génie lui fournissent sans cesse des beautés neuves et originales. Ses images sont toujours tirées de la nature et de la campagne. Nous nous aventurerons à dire qu'il j a chez lui plus de peintures neuves et naturelles que dans tous les poètes tragiques français pris ensemble. ^)

Ces différentes citations indiquent suffisamment en quelle estime du Bartas est tenu dans les pays voisins. Mais, soit chez Gœthe, soit chez les critiques anglais dont nous avons rapporté le jugement, l'éloge du poète ne va pas sans quelques attaques contre le govit français (1). Il nous semble que, pour estimer les Semaines à leur véritable prix, il n'est pas nécessaire d'être injuste envers Boileau et Racine. Notre esprit portera toujours l'empreinte dont il a été marqué par les illustres écrivains et poètes du grand siècle ; pourtant, quel qu'ait été, au temps de Louis XIV, le jugement des critiques sur l'école de la Pléiade, c'est au mouvement de la Renaissance, tempéré par une conscience plus intime et plus profonde de lui-même, que le génie français a dû un siècle plus tard son magnifique développement. Entre les deux époques, il y a sans doute Malherbe : mais Malherbe lui-même, comme nous l'avons dit, a largement profité de ses devanciers. Tout se suit et se tient dans notre histoire littéraire, et la trame n'en est nulle part rTOipue. Ronsard et, par conséquent, du Bartas, sont des ancêtres de Racine.

Le poète des Semaines, ainsi que nous l'avons entendu dire à Goethe, rassemble dans ses œuvres « les divers éléments de la poésie française ; » il appartient un peu à tous les siècles, comme ses poèmes à tous les genres ; il a sans doute plus de chances d'être goûté dans le nôtre qu'à l'époque sévère et dédaigneuse de Boileau ; mais, en

(1) «Le goût, dit-il, le goût est une chose... En vérité, je ne sais quelle chose il dit que c'était. Il ne le savait pas lui-même ». C'est par ces ligues de Diderot que commence le fragment dans lequel Gœthe fait l'éloge de du Bartas. Il est difficile de prendre au sérieux la boutade qui sert d'épigraphe au grand critique allemand. Nous avons déjà reconnu bien volontiers que l'esthétique du XVII» siècle est quelque peu exclusive ; mais, si les défauts de goût peuvent se concilier avec les parties les plus élevées du génie poétique, ni Diderot, ni Gœthe n'auraient jamais pris pour le lion goût celui dont notre poète nous a doiiné tant d'exemples.

somme, il n'y a rien chez lui qui le mette en dehors de nos traditions vraiment nationales. Aussi semhle-t-il juste do lui donner enfin la place qu'il a droit d'occuper dans notre Panthéon poétique, dùt-on lui fermer ce que Voltaire, dont il eût été fort peu apprécié, appelle le Temple du goût.

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Arrivé au terme de cet essai, il nous faut porter sur du Bartas un jugement d'ensemble, ne fût-ce qu'en reprenant les conclusions particulières auxquelles nous a successivement conduit l'étude de l'homme, du poète et de l'écrivain.

L'homme est digne de toute notre estime ; ici, nous n'avons à faire aucune réserve ; il se recommande à nous non seulement par la simplicité de ses mœurs, la dignité modeste de son existence, la généreuse candeur de ses sentiments, mais encore par l'élévation de ses idées religieuses, morales et politiques, par son respect de la conscience, par l'ardeur d'un patriotisme toujours éclairé, par un esprit vraiment libéral et humain qui répugne à tout fanatisme. Avec les plus nobles qualités de la vie domestique, il eut encore les plus rares vertus du citoyen : mêlé aux guerres civiles de son temps, il fut à la fois bon huguenot et bon français ; il ne se retira pas, ainsi qu'un Montaigne, loin des agitations et des luttes contemporaines : tout en y prenant part, comme un brave soldat, il sut s'élever au-dessus d'elles, comme un sage.

Nous retrouvons l'homme dans le poète : les œuvres de du Bartas sont animées d'un bout à l'autre par cet esprit si large et si élevé dont sa vie tout entière témoigne avec éclat. Il considère la poésie, non pas comme un jeu dont la grâce peut faire passer le libertinage,

mais comme une œuvre sacrée et d'inspiration vraiment divine, comme une école de science, de vertu et de piété. Il donne le signal de la réaction morale contre les licences des poètes contemporains : au moment où les derniers disciples de Ronsard, démentant les ambitions et les nobles promesses de la Renaissance à ses débuts, ne savent plus que célébrer les plaisirs des princes dans leurs vers élégants et fades, il saisit cette Ijre de la Pléiade, à laquelle Desportes n'apprenait que des refrains amollis, il la remonta au ton de sa Muse, vraie fille du ciel, et sut en tirer des accents doctes, graves et purs. Dès lors, il devint le chef d'une école nouvelle, et, si ses disciples immédiats lui font peu d'honneur, il eut du moins la gloire d'inspirer Milton.

Vraiment original par le choix de ses sujets et le fond même de sa poésie, du Bartas est d'ailleurs, en tout ce qui tient à la forme, un élève de Ronsard. Mais c'est un élève qui trop souvent compromet son maître, en reproduit tous les excès et en porte les qualités mêmes jusqu'au point où elles deviennent des vices. Il n'a su ni se borner, ni se régler ; il n'a pas distingué la simplicité "de la bassesse, la délicatesse de l'afféterie, le sublime de l'emphatique ; le sens de la mesure lui a manqué en tout, et le défaut d'art et de tact se trahit chez lui à chaque pas. Dans sa langue elle-même, quoiqu'elle soit en grande partie celle de la Pléiade, il trouve encore moyen de renchérir sur ses devanciers : les procédés à l'aide desquels ceux-ci avaient enrichi et ennobli l'idiome poétique, il les applique sans retenue et les discrédite quelquefois par l'abus qu'il en fait ; lui-même en invente de bizarres, auxquels son nom reste mallieureusement attaché : il n'a pas eu conscience du ridicule, et le ridicule de ses hypotyposes, de ses redoublements, de certains composés baroques dont il use sans discrétion, a suffi pour compromettre à jamais sa mémoire.

Et cependant, en signalant dans ses œuvres tous les vices qui les déparent, nous pensons que ses facultés poétiques lui donnent quelque droit à notre admiration. Le XVI° siècle tout entier, qui l'égalait ou même le préférait à Ronsard, a pu sans doute être ébloui par de brillants défauts auxquels ne devait pas se laisser prendre le jugement plus éclairé et plus sain de la postérité ; toutefois, la gloire qu'il a faite à du Bartas peut et doit aussi s'expliquer par les qualités incontestables du poète, auxquelles tant de taches ne sauraient nous

fermer les yeux. Sa trivialité et son emphase, son érudition lourde et fatigante, les bizarreries de sa langue et les témérités parfois grotesques de son style, ne doivent point faire oublier chez lui l'ampleur de la forme, la vigueur du souffle, la splendeur de l'imagination. Plus qu'aucun de ses contemporains, il avait le sentiment des grandes clioses : c'est le goût, non le génie, qui lui a manqué.

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