‹ La vie et les œuvres de Du BartasChapitre 27 sur 29 · LES DISCIPLES ET LES ÉMULES DE DU BARTAS · texte numérisé non relu

LES DISCIPLES ET LES ÉMULES DE DU BARTAS

Du Bartas a exercé une influence considérable : il a au XVI» et au XVII» siècle de nombreux disciples et émules. — Du Monin et sou Bérésithias. — Benci et Strada.

— Quillian et sa Dernière Semaine : brève analyse ; rien dans ce poème qui puisse faire honneur à du Bartas. — Christophe de Gamou et sa Semaine contre le sieur du Bartas; il imite son devancier même en le réfutant ; au reste, son mérite poétique est nul. — Rivière défend du Bartas dans son Zodiaque, qui ne vaut pas mieux que le poème de Gamon. — D'autres disciples du poète sont plus connus : il y en a même d'illustres. — Vauquelin et son Isacide. — Ronsard commence un poème sur la Loi divine ; nous n'en avons qu'un fragment de trente-quatre vers ; aussi la comparaison n'est-elle guère possible : mais il y a du moins là un hommage involontaire rendu à du Bartas. — D'Aubigné, dans sa Création, ne fait guère qu'une table des matières de la Semaine. — Pour lui fournir l'occasion d'un parallèle moins désavantageux, il faut le rapprocher de notre poète dans un autre genre, la satire, où il peut encore être considéré comme un héritier de du Bartas.

— La satire est chez lui personnelle et agressive ; chez l'auteur des Semaines, elle est indirecte et générale : l'esprit de du Bartas est plus large, sa religion plus libérale, sa poésie plus sereine. — L'influence des Semaines se perpétue jusqu'au milieu du XYII"- siècle : Desmarets, Saint-Amant, Scudéry, Chapelain, ne peuvent guère être rattachés à du Bartas ; mais il a un disciple tout direct dans Jangaston d'Orlhez qui publie en 1(335 un poème sur la Loy de l'Eternel. — Analyse de l'ouvrage et brève appréciation : les qualités de du Bartas y sont moins visibles que ses défauts. — C'est eu Angleterre qu'il faut chercher le chef-d'œuvre de l'école religieuse fondée par notre poète. — Le Paradis perdu. — Emprunts de Miltou aux Se7naines. — Ressemblances générales dans le génie et le caractère des deux poètes : mais la langue et le goût de du Bartas le mettent tellement audessous de Milton qu'on éprouve quelque scrupule à les comparer.

Si, pour tout ce qui concerne la langue et la versification, du Bartas est le disciple de Ronsard et de la Pléiade, lui-même, sans pouvoir être considéré comme un chef d'école (le terme serait peutêtre trop ambitieux), il eut néanmoins ses imitateurs et ses héritiers, qui, dès la publication de la l'"^ Semaine jusque vers le milieu du XVIP siècle, restèrent fidèles à sa mémoire et cultivèrent ce genre nouveau de la poésie religieuse qu'il se vante à juste titre d'avoir inauguré.

La Création fut imitée tout d'abord par Jean-Edouard du Monin (1) dans son poème intitulé Bérésithias, du mot hébreu Bereschith (2), qui ouvre le récit de la Genèse. 11 est inutile d'insister sur

(1) Né vers 155", mort en 1586.

(2) Au commencement.

ce versificateur emphatique et prétentieux que Vauquelin appelle un « forgeur de mots bizarres. »

Nous ne ferons que citer les jésuites italiens Benci et Strada, dont l'un compose un poème sur les missions (1), tandis que l'autre, dans ses Prolusiones (2), défend la cause du merveilleux chrétien et montre que la Bible est une source intarissable de sujets épiques.

Il a déjà été parlé d'un poète non moins obscur que du Monin, Michel QuiUian, qui publie en 1597 la Dernière Semaine ou Consommation du Monde, présentée au roi par le cardinal du Perron, parrain littéraire de l'auteur. Le poème est naturellement divisé en sept chants ou jours. Le premier prouve par de nombreux arguments que le monde est destiné à avoir une fin , les autres ont chacun pour titre un des « signes » qui doivent en précéder la « consommation » : ce sont la guerre, la famine, la peste, l'Antéchrist, le jugement dernier, le grand sabbat. Des vers latins qu'on peut hre en tête du poème félicitent Quillian d'avoir fait revivre du Bartas (3), et l'argument de la sixième journée remarque à son éloge qu'il a voulu « le suyvre et l'imiter » en « adjoustant un exorde au front de chaque journée. » Cependant, si la Dernière Semaine rappelle les poèmes dont elle se réclame, c'est seulement par le choix du sujet et par les défauts de goût et de langue que l'on y rencontre à chaque pas. Nous n'avons rien trouvé dans cette oeuvre lourde et indigeste qui pût faire honneur à du Bartas.

En 1608, le chartreux Durant publie sa Magdaliade en cinq livres, et, comme l'auteur des Semaines, il oppose la poésie religieuse aux sujets mythologiques ou licencieux des poètes contemporains.

La Semaine de Gamon (1609), bien qu'elle soit intitulée Création du Monde contre celle du sieur du Bartas, doit cependant être rattachée à l'influence durable qu'avait exercée notre poète. D'ailleurs, la parenté est évidente : Gamon imite même en réfutant. Son objet est de montrer, comme il l'annonce en vers détestables,

Que maint erreur encor naist du chantre qui sonne Son lue charme-tristesse es bords de la Gimonne.

(1) Quinque martyres in India. Venise, 1591.

(2) Rome, 1610.

(3) Bartasii sacra Musa refert rte morte triumphum.

Pourtant, dans sa préface, il proteste d'un grand respect pour son devancier. « Si le sieur du Bartas mesme, ajoute-t-il, estoit aussi plein de vie que de renommée, son équité loûrait mon entreprise et blasmeroit ceux qui ont juré au sens et aux paroles de sa Calliope. » Mais, malgré ces semblants d'égards, l'ouvi^age de Gamon n'est guère qu'un long réquisitoire contre l'auteur des Semaines, sur le tombeau duquel, comme l'écrit d'Aubigné, « il vouloit picourer quelque gloire » (1). D'ailleurs, il n'atteignit point son but et ne tarda pas à tomber dans un oubli trop justifié. Son mérite poétique est à peu près nul : il exagère tous les défauts de son devancier et n'a aucune de ses qualités.

Attaqué par Christophe de Gamon, du Bartas fut défendu par Alexandre de Rivière, conseiller au Parlement de Rennes, qui écrivit dans cette intention un Zodiaque poétique et philosophique de la vie humaine. Nous nous arrêterons le moins possible à cette œuvre illisible. L'auteur indique son but dans une préface adressée à M. de Cossé ; ce qu'il désire, c'est de « combattre un certain poète nouveau, qui, ayant voulu reprendre l'un des excel'ens poètes françois de nostre temps, s'est rendu lui-même digne de plus grande repréheusiou. » En effet, le Zodiaque est consacré en grande partie à soutenir les théories scientifiques ou religieuses de du Bartas contre celles de son contradicteur : nous y trouvons, pour ne citer qu'un exemple, une violente réfutation « des opinions cérébrines de Gamon qui a remis sus quelques vieilles erreurs d'aucuns anciens, soutenant opiniâtrement en sa Création du Monde qu'il n'y a d'autre cieux ne firmament que l'air. » En somme, le Zodiaque ne vaut pas mieux que le poème précédent, et ne mérite pas davantage notre attention.

Si les imitateurs de notre poète, antagonistes ou apologistes, se réduisaient à ces écrivains obscurs et justement oubliés, de telles œuvres seraient plutôt faites pour compromettre sa gloire que pour la rehausser. Mais l'influence qu'exerça du Bartas s'étendit à d'autres contemporains dont les noms sont illustres, et se perpétua jusque vers le milieu du XVIP siècle (2).

(1) Tome l" de Fédit. Réaume et Caussade, p. 458.

(2; îs'otons en passant que Charron s'inspire fort souvent des Semaines dans ses Discours chrétiens de la Création du monde, publiés en 1601. Sa description du corps humain, par exemple, doit à du Bartas bien des traits empruntés littéra-

iNous n'insisterons pas sur Vauquelin de la Fresuaye,qui enireprit une Isacide dont il nous donne l'exorde dans son Art poétique : les quelques vers qu'il en cite sont tout ce qui nous reste de ce poème.

Quant à Ronsard, nous savons par G. Colletet (1) qu'il conçut son poème de la Loi divine après avoir été témoin du succès de la Semaine. Il ne fit d'ailleurs que le commencer : du moins nous n'en avons que les trente-quatre premiers vers (2). Ce court début ne peut guère donner une idée de ce que devait être l'œuvre. Tout ce qu'il contient, c'est une dédicace au roi de Navarre, à qui du Bartas avait souvent, lui aussi, adressé ses vers, et une description du mont Sinaï. Dans l'exorde, Ronsard se défend de chanter

Les amours insensées De mondains tourmentés de frivoles pensées ;

ce sont là des idées que du Bartas a bien des fois exprimées, et déjà dans son Uranie. Quant à la description qui termine le fragment, elle s'arrête juste au moment où Moïse « monte sur la roche », et n'offre d'ailleurs aucun élément de comparaison avec le passage correspondant de la 2° Semaine (3). Ronsard eùt-il « fait en noble poète ce que du Bartas fit en docte historien "? » G. Colletet l'affirme, mais il n'est guère permis de le préjuger; ce qui nous a semblé, c'est que le début du poème est bien sec et maigre ; on n'y trouve nulle trace de cette élévation et de cet enthousiasme qui saisissent tout d'abord chez l'auteur des Semaines. Au reste, il serait témé-

lement. Les deux yeux « sont plantés au plus haut estage comme sentinelles », et « remparés de toutes parts » ; les oreilles sont comme « les escoutes du corps, portières de l'esprit, receveurs et juges des sons qui montent toujours » (p. 111,'edit. de 160-1). C'est la transcription même des vers de la 1"= Semaine (p. 149 et 151 de redit, de 1632). Le chapitre de la Terre (p. 60) nous offre des emprunts non moins visibles. «Davantage la Terre, écrit Charron ,'p. 61), est vrayement la bonne et pitoyable mère et nourrisse, hostesse de tous... Elle nous reçoit naissans, nous nourrit nés, nous soustient nourris...; enfin, délaissés de tout autre élément, privés de la vie et bannis de nature, nous reçoit en son giron, etc. » Du Bartas avait dit : Je te salue, ô sœur, mère, nourrice, hostesse. Du roy des animaux (3« jour, p. 83, éd. de 1632). Et quelques pages auparavant : La terre est celle-là qui reçoit l'homme né. Qui receu le nourrit, qui l'homme abandonné Des autres éléments et banni de Nature, Dans son propre giron humaine ensépulture (p. ~1). On pourrait multiplier les rapprochements entre la Semaine et les Discoui^s de Charron, qui traitent le même sujet : nous nous sommes contenté d'indiquer les plus frappants.

(1) Vie de du Bartas.

(2) Edit. Blanchemain, VII, p. 280.

(3) Chant de la Loy.

raire d'insister ; la brièveté du morceau ne saurait permettre rucun parallèle. Remarquons-le toutefois, Ronsard, qr' avait écri': sa Franciade en décasyllabes, suit ici l'exemple donné par du Bartas, et emploie le véritable mètre héroïque, l'alexandrin. Sans doute, un fragment de quelques vers ne peut avoir grande importance • cependant nous devions le signaler pour rappeler au moins que le chef même de la Pléiade tut tenté de composer lui aussi une épopée religieuse et de lutter avec du Bartas sur son propre domaine.

Un autre grand poète du XVP siècle, d'Aubigné, huguenot comme l'auteur des Semaines, s'est exercé non seulement dans le même genre, mais sur le même sujet. Il a laissé un poème intitulé îa Création, qui a paru pour la première fois dans l'édition de MM. Réaume et de Caussade (i). La Création renferme quinze chants de courte étendue. Le plan, tout indiqué d'ailleurs, est à peu près celui qu'a suivi du Bartas. Mais, si l'on met à part toute ressemblance extérieure, le poème de d'Aubigné n'a rien de commun avec la Semaine; ce n'est guère qu'une énumération froide et nue des œuvres de Dieu. Dans les chants VI" et VIP par exemple, il s'est contenté de dresser un catalogue fastidieux des arbres, des plantes et des herbes ; dans le VHP, des poissons ; dans le IX°, des oiseaux ; dans le X°, des bêtes à quatre pieds et des reptiles. Les XP, XIP et XIIP sont remplis par des dissertations toutes techniques qui traitent des veines, des intestins, du cerveau, des os, membres et muscles. Aucun mouvement, aucun épisode poétique. Peut-être rencontre-t-on des accents un peu plus vifs dans le début du XP chant sur la création de l'homme, dans la partie du XIV° où le poète s'élève contre les matérialistes mais nulle part le lecteur ne trouve ce sentiment religieux si profond, cette émotion si communicative, ce ton d'enthousiasme expausif, qui donnent tant de prix aux poèmes de du Bartas. Les passages sont nombreux où l'auteur des Tragiques s'inspire de son devancier: tantôt il blâme à son exemple ceux qui

S'enquièrent où estoit la divine prudence

Ains que la terre et cieux fussent en évidence (2);

(1) Tome III.

(2) Fin du ch. h

tantôt il défend l'or et l'argent (1) contre les déclamations des poètes, et distingue, ainsi que lui, entre le mauvais et le bon usage qu'on en peut faire. D'ailleurs, comme le sujet est le même, la lecture de d'Aubigné rappelle, à chaque instant, les endroits correspondants de la Semaine. Mais, malgré tout, il n'y a point de comparaison possible. Les vers de la Création sur la lumière (2), pour prendre un exemple qui ne soit pas trop défavorable à son auteur, ne manquent ni de netteté ni de force, et c'est un des morceaux les plus heureux du poème. Pourtant, si on les rapproche de ceux que du Bartas a composés sur ce thème, comme on est frappé sur le champ de leur sécheresse ! Celui-ci porte dans ce passage de son épopée la vivacité d'accent qui la caractérise tout entière: d'Aubigné, lui, n'est ici, comme dans le reste de la Création, qu' « un froid historien » bien plutôt qu'un poète. D'un bout à l'autre de son oeuvre, il semble avoir mis en vers une table des matières de la Semaine.

Certes, du Bartas abonde en énumérations longues et rebutantes; il ne nous a épargné ni les expositions techniques, ni les dissertations pédantesques ; mais les morceaux le?, plus fastidieux, nous l'avons déjà remarqué, sont eux-mêmes ?elevés ça et là par l'accent du poète. Quant à d'Aubigné, il le dit dès le commencement du poème, son but est de montrer

Qu'il est un souverain, un Dieu, lequel préside Sur tout, et qui d'un frain drojturier le tout guide.

C'est la proposition d'un dialecticien, d'un théologien qui s'apprête à prouver l'existence de Dieu : celle du poète, nous la trouvons chez du Bartas :

0 grand Dieu, donne-moy que j'estale en ces vers

Les plus ra'.^es beautez de ce grand univers,

Donne moj qu'en son front ta puissance je lise.

Et qu'enseignant autruy moy mesme je m'instruise (3).

Œuvre froide et dépourvue de toute inspiration poétique, la Création de d'Aubigné n'est pas moins inférieure à la Semaine par

(1) Cb. IV.

(2) Ch. I'.

(3) Y" Semaine, ch. I.

le style même et la versification. Il j a au moins autant d'archaïsmes, de provincialismes, de licences, de figures bizarres. S'il fait rimer ayde et préside (1), non-pareil avec poil (2), etc., il parsème son poème de métaphores étranges qui n'ont rien à envier aux plus singulières audaces des Semaines. Dans le chant P"", par exemple, il compare celui qui « tasche entrer au dedans des profonds secrez de l'Éternel » avec le poelier « qui bat la poylerie,

Qui, martelant sans cesse, au grand bruit perd l'ouïe. »

Dans le chant II, nous trouvons que la grêle, les frimas, les pluies et la neige « saillent de la nue

Tout ainsi que tu voys comme d'un mesme laict Les caillés, le fourmage et le beurre se faict. »

Nulle part, sans doute, on ne rencontre mieux ou pis chez du Bartas; et d'aiUeurs, il n'y a rien dans toute la Création pour racheter ces écarts de goût. En somme, la comparaison des deux poèmes ne peut guère avoir d'autre effet que de faire ressortir, par contraste, le développement grandiose de la Semaine, la magnificence de style que le poète y déploie, le mouvement puissant dont elle est d'un bout à l'autre animée.

Mais on ferait injure à l'auteur des Tragiques en ne lui fournissant pas l'occasion d'un parallèle moins désavantageux pour lui. Aussi bien, après avoir comparé du Bartas et d'Aubigné sur le terrain même du premier, il faut les rapprocher dans un genre qui semble appartenir plutôt au second, la satire. L'auteur des Semaines n'a jamais fait de satires régulières; mais, comme il a déjà été dit, nous trouvons dans ses œuvres un grand nombre de passages où son indignation contre les mœurs du siècle se traduit en vigoureuses tirades, assez dignes, semble-t-il, d'être comparées à ce que d'Aubigné a écrit de plus véhément.

Tous deux huguenots, du Bartas et d'Aubigné sont aussi tous les deux des poètes de province, malgré le bref séjour que le dernier fit dans sa jeunesse à la cour des Valois; de là, une certaine parenté qui s'accuse dans la rudesse de leurs vers et dans la teinture

(1) Chant II.

(2] Jbid.

archaïque dont leurs œuvres tout entières paraissent empreintes ; de là encore cette originalité vigoureuse et saillante qui marque fortement les traits de leur physionomie poétique. Mais, malgré les ressemhlances qui frappent tout d'abord, leur caractère n'en offre pas moins des contrastes bien sensibles; nous en avons déjà retracé quelques-uns: du Bartas, calviniste tolérant et modéré, qui gémit d'être obligé par le malheur des temps à vivre au milieu des armes, et qui rêve jusque dans les camps l'obscure félicité d'une existence débonnaire et patriarcale, s'élève avec sérénité au-dessus des luttes contemporaines, des querelles religieuses, des rancunes de parti, et, non moins fervent dans sa foi, il est exempt de toute ardeur intempérante, de toute intolérance, de tout fanatisme; d'Aubigné, bien fait pour ce XVP siècle si troublé, si agité, si violent, où les passions se déchaînent avec tant de fougue, d'Aubigné, bataillant sans cesse avec l'épée et la plume depuis que, tout jeune encore, il a juré à son père de venger les siens, prodigue dans ses vers « eschauffez » (1), les outrages et les invectives, lance l'anathème sur ses adversaires, et semble attiser sa verve et sa haine à la flamme des bûchers qui dévoraient les martyrs.

Ce court parallèle suffirait pour donner à l'avance une idée de la forme et du caractère que chacun des deux poètes doit prêter à la satire. Notons-le tout d'abord, les œuvres de d'Aubigné ne sont tout entières qu'une longue diatribe. Essaie-t-il même d'être impartial, comme dans ses Histoires, la passion l'emporte bien souvent encore et l'égaré malgré lui. Du Bartas, au contraire, ne prend le ton de la satire que par occasion ; l'inspiration qui domine tous ses poèmes a sa source dans l'enthousiasme et non point dans la colère ; cependant, comme il lui est impossible de détourner ses regards des hontes et des crimes contemporains, sa pitié, son indignation ou son dégoût se trahissent en maint endroit de son œuvre. Mais, tandis que chez d'Aubigné la censure est directe et personnelle, chez du Bartas elle est plutôt générale. Ce sont, dans le premier, des explosions presque continues qui déchargent, pour ainsi dire, l'âme du poète; chez le second, jusque sous la passion du satirique, on sent la tristesse du chrétien et non pas cette farouche joie qu'éprouve le sectaire à flageller les vices de ses ennemis. Il y a, chez du Bartas, je ne sais quoi

(1) Tragiques. — Princes.

de plus libéral et de plus humain ; la satire, sans rien perdre de son énergie, est moins agressive parce qu'elle est moins directement applicable. Les exemples ne manquent pas pour accuser ce contraste entre les deux poètes. Citons, dans le 5° jour de la 1''° Semaine, la « détestation de l'avarice » (1), lieu commun de morale plutôt que véritable satire ; rappelons un passage de la Judith où (2) l'auteur s'élève « contre les courtiers de vilenies pratiquées es cours des grands » ; un autre de VUranie où il poursuit de son indignation les poètes lascifs et athées de son siècle : l'éloquente apostrophe contre les vices contemporains que renferme le chant des Furies, dans la seconde Semaine , le portrait du tyran que nous trouvons dans celui de Babylone ; l'invective de la Décadence contre « les fards et les parures indécentes des femmes ; » enfin, ce morceau du 3" jour delà première Semaine (et il mérite d'être cité en entier), où du Bartas, après avoir montré combien le ciel et la terre sont peu de chose, rapporte à cette vue chrétienne du monde les grandes leçons morales qui en dérivent (3). Dans tous ces passages, la satire a le même caractère : pleine de vigueur et de véhémence, elle reste générale et laisse au lecteur le soin de faire, s'il y a lieu, des applications ; souvent même, le poète termine ses apostrophes par une invocation à Dieu en faveur de ceux qu'il vient de poursuivre. S'il

(1) Termes de l'argument. Édit. de 1611.

(2) Chant V.

(3) Humains, voyla le lieu

Pour qui vous mesprisez le sainct Palais de Dieu :

Voila de quels confins v-ostre plus grande gloire

Limite de ses faits la superbe mémoire.

Rois, qui (vassaux d'orgueil) pour estendre vos bords

De la largeur d'un poil, couvrez les champs de morts ;

Magistrats corrompus, qui sur vos sainctcs chaires

Mettez sordidement la Justice aux enchères.

Qui trafiquant le droit profanez vos estats

Pour laisser une blette à vos enfans ingrats :

Vous qui faites produire usures aux usures :

Vous qui falsifiez les poids et les mesures,

Afin que deux cents bœufs à l'avenir pour vous

Le soc brise-gueret tirassent de leurs couls :

Vous qui vendez vos murs, et vous qui, pour acquerrc

Dessus vostre voisin quelque pouce de terre,

D'une main sacrilège à l'emblee arrachez

Les confins moitoyens par vos ayeuls fichez ;

Hélas ! que gaignez-vous? Quand par ruse ou par guerre

Un Prince auroit conquis tout le rond de la terre.

Une pointe d'aiguille, un atome, un festu,

Seroit tout le loyer de sa rare vertu.

n'a pas au même point que d'Aubigné le génie des invectives, son esprit du moins est plus large, sa religion plus ouverte, sa poésie plus sereine. D'Aubigné est un vrai satirique : du Bartas, même dans ses plus virulentes satires, est plutôt un moraliste.

Au 4» jour de la première Semaine, le poète s'écrie, en parlant de ses vers :

Ils seront bienheureux moyennant que la France Produise à l'avenir quelque docte semence Qui, suivant pas à pas mon louable projet. Plus dextrement que moj manie ce sujet.

Ce vœu n'avait encore été réalisé ni par le poème de la Loy divine, dont Ronsard ne composa que les premiers vers, ni par celui de la Création, l'œuvre la plus faible peut-être de d'Aubigné. L'influence que du Bartas exerça sur la poésie se continua longtemps encore ; et, dans toute la première moitié du XVII° siècle, un grand nombre de poètes peuvent se rattacher à lui. Outre ceux que nous avons déjà cités, ce sont Chassignet et ses Douze prophètes, Desmarets de Saint-Sorlin et son Cîovis, Saint-Amand et son Moïse, Scudéry et son Alaric, Chapelain et sa Pucelle, beaucoup d'autres encore. Nous n'insisterons pas sur eux : leur parenté avec l'auteur des Semaines ne nous semble pas assez étroite. Mais il n'en est pas de même pour un de leurs contemporains, Jangaston d'Orthez, dont le nom a été mis tout récemment en lumière (1). Jangaston, protestant comme du Bartas, est un disciple et un héritier de notre poète.

Ses œuvres (2), publiées en 1635, contiennent, outre des Elégies et des Paraphrases, un grand poème en dix chants sur la Loy de VEternel.

Le plan de l'ouvrage est celui que l'ordre du Décalogue imposait à l'auteur. Après une invocation à Dieu, Jangaston nous montre les Israélites se pressant autour du Sinaï ; puis il énonce l'un après l'autre les dix commandements en faisant suivre chacun d'eux de longs commentaires. Il indique ensuite comment il faut observer la Loi et quelles sont les conséquences de nos transgressions. Il peint toutes les souillures de l'humanité et représente la Justice deman-

1) Bxdlelin de la Société de l'histoire du ProtesiantisiKe. Tome XVI, p. 174. (2] Le titre exact est : Œuvres poétiques et chrétiennes du sieur de Jangaston.

dant au tribunal do Dieu la punition que méritent les péchés des hommes ; mais la Grâce implore la misécorde divine, et Christ obtient le pardon des pécheurs repentants.

Ce poème, qui, parle sujet, procède immédiatement des Semaines, s'y rattache aussi par la forme extérieure. Malgré les soixante ans qui se sont écoulés, malgré l'autorité de Malherbe, on retrouve dans Jangaston tous les mots surannés que nous avons relevés chez du Bartas ; il n'y a d'exception à faire que pour les épithètes composées. La versification ne porte non plus aucune trace des réformes universellement acceptées qui y avaient été depuis longtemps introduites : les e muets qui ne s'élident pas, comptent, à la fin des mots, pour une syllabe, les rimes défectueuses abondent (1), les hiatus sont fréquents. En un mot, le poète semble avoir étudié la langue et la prosodie chez du Bartas.

La composition et le caractère moral du poème ne rappellent pas moins les Semaines ; mais, à part quelqus beaux vers[et même quelques tirades éloquentes, ce sont leurs défauts et non leurs qualités que nous retrouvons dans la Loy. La prolixité de Jangaston est incroyable ; c'est ainsi que. développant le cinquième commandement, il s'étend à perte de vue sur les exemples que lui fournissent pêlemêle Isaac, la fille de Jephté, Cham, Joseph, Coriolan, Cléobis et Biton, Simon l'Athénien, Absalon, etc.; bien plus, chacun de ces épisodes est encore mêlé de longs discours, comme celui de David à son armée. Le ton général de l'œuvre est solennel et emphatique ; cependant, malgré un sincère enthousiasme et les plus nobles intentions, le poète ne peut se sauver du prosaïsme et de la platitude. D'ailleurs, aucune invention dans ces paraphrases. La Loy de l'Eternel n'est guère eu somme qu'un long sermon fastidieux et pédantesque.

Parmi les épopées que nous avons passées en revue, aucune ne mérite d'être comparée aux Semaines ; elles ont même beaucoup moins servi à la gloire de notre poète, en montrant l'influence exercée par lui pendant près d'un siècle, qu'elles n'y ont nui, en le rendant pour ainsi dire responsable et complice de tous ces poèmes ampoulés et bizarres. Il faut chercher hors de France, en Angleterre, le

(1) Par exemple hideuse avec confuse, heure avec picqueure, pareille avec nonpareille, etc.

chef-d'œuvro de cette école religieuse et morale que du Hartas avait fondée, et dont il reste chez nous le représentant le plus éminent. Le Tasse, qu'il célèbre dans sa seconde Semaine (1), avait déjà composé, à l'imitation de la première, une épopée intitulée Les sept journées (2). Le titre seul indique la parenté de ce poème avec la Création. Mais, sauf les ressemblances inévitables auxquelles devait conduire la conformité du sujet, on ne voit que peu de rapport entre les deux ouvrages. Il en est tout autrement pour le Paradis perdu : Milton a fait de nombreux emprunts à du Bartas (3), et son oeuvre peut être d'ailleurs considérée comme la réalisation la plus parfaite de l'idéal poétique qu'avait conçu près de cent ans auparavant l'auteur des Semailles.

Milton a sans doute connu du Bartas par la traduction de Silveister. C'est d'elle que parle Hallam, quand il dit que le poète anglais ne dédaigna pas de « ramasser des perles au milieu de ce fatras de mauvais goût et de mauvais stjle. » Silveister, en effet, semblait avoir pris à tâche de ridiculiser son modèle par des exagérations grotesques. Il faut croire cependant que l'auteur 'du Paradis perdu sut apprécier, même à travers une traduction aussi défectueuse, tout ce qu'il y avait dans les Semaines de réelle grandeur et d'imposante beauté : son génie, d'ailleurs, n'était pas sans avoir quelque affinité avec celui de notre poète, et son inspiration est puisée à la même source.

Signalons d'abord ces emprunts glorieux pour du Bartas ; nous montrerons ensuite, que, si l'on ne peut. faire de lui le maître de Milton, ce dernier appartient cependant à la même école et par ses qualités et par ses défauts.

Dans le Paradis perdu, Satan, franchissant la haute muraille du jardin, est représenté a comme un voleur âpre à débarrasser de son trésor un riche citadin, et qui, rencontrant des portes épaisses, barrées et verrouillées, grimpe aux fenêtres ou sur les toits. »

(1) Babylone.

Le Tasse, cligne ouvrier d'un héroïque vers,

Figuré, court, aigu, liiné, riche en langage.

Et premier en honneur bien que dernier en aage.

(2) Le Sette Giornate del Mondo creato.

(3) Taylor, Moore et Byron se sont aussi parfois inspirés de uotre poète. Quant aux emprunts de Milton, ils ont été relevés dans l'ouvrage suivant, que nous n'avons pu nous procurer: Considérations on Milton s earhj reading and the prtma slamina of his Paradise lost, by Ch. Dunster.

Cette comparaison se trouve déjà dans la 2° Semaine. Satan y est de même

Un voleur qui se met en devoir

De ravir aux passans et la vie et l'avoir (1).

Parmi les passions qui animent le Diable, du Bartas n'a garde d'oublier

L'envieux crèvecœur de voir encore emprainte Dans la face d'Adam de Dieu la face sainte En luj desjà perdue, et qu'il pouvoit monter A l'heur d'où le péché l'avoit fait culbuter (2).

C'est là aussi un « crèvecœur » pour le Satan de Milton, quelque pitié qu'il paraisse d'abord éprouver devant l'innocence du premier couple. « 0 enfer, dit-il, qu'est-ce que mes yeux voient avec douleur ? A notre place et si haut dans le bonheur (3), sont élevées des créatures d'une autre susbtance, . . dans lesquelles éclate vivement la ressemblance divine ».

Le poète français nous montre ensuite 1' a ennemi du genre humain » qui se cache tour à tour dans le corps de différents animaux. De même chez Milton : « De sa haute station sur le grand arbre, il s'abat parmi le troupeau folâtre des quadrupèdes, lui-même devenu tantôt l'un d'entre eux, tantôt l'autre, selon que leur forme sied mieux à son dessein. » Ces déguisements, d'après le poète anglais, doivent permettre au Diable d'observer à loisir sa future proie, « et de choisir le terrain comme un ennemi. » C'est encore là une comparaison empruntée à la 2° Semaine :

Le Dragon, pour forcer l'humaine forteresse,

Imite d'un grand chef la guerrière finesse, Qui, plus tost qu'attaquer le fort jà menasse. Remarque son assiette et sonde son fossé. De l'aune de son œil mesure la muraille, etc. (4).

(1) Imposture.

(2) Ibid.

(3) Ce sont les expressions mêmes de du Bartas. 4) Imposture.

Plus loin, du Bartas nous montre Satan, qui, après avoir longtemps épié, donne l'assaut

A l'endroit qu'il remarque un évident défaut, S'attaquant à la femme, indiscrète, légère, etc. (1).

Et le Satan de Milton . « Voici, dit-il, la femme seule, exposée à toutes les attaques ; son mari n'est pas auprès d'elle : j'évite sa plus haute intelligence et sa force, etc. » — Alors il poursuit sa route, continue le poète anglais, c non pas en traînant sur la terre ses ondes dentelées, comme il l'a fait depuis, mais on se dressant sur sa croupe. ^) Ce détail est déjà chez du Bartas :

Car encor, comme on dit, l'infidèle serpent Horriblement n'alloit sur le ventre rampant.

Tout l'entretien de Satan et d'Eve dans le Paradis perdu ressemble au passage correspondant de la seconde Semaine. C'est par des flatteries que le Diable débute chez les deux poètes ; les arguments qu'il fait valoir sont les mêmes. Dans Milton, il insinue que la défense de Dieu est inspirée par un sentiment d'envie, et par la crainte de voir l'homme acquérir la sagesse ; mêmes artifices chez du Bartas :

Un despit, une envie, une jalouse peur, Sans relasche cruels luj becquettent le cœur, Voyant que de ce fruit la suspecte puissance Dissipera soudain, etc. (2).

Si Milton prête à Satan de plus longs discours et de plus subtils raisonnements, la marche même de la scène est tout analogue dans les deux poèmes. On peut regretter que le poète anglais n'ait pas encore imité ce beau passage où du Bartas nous montre Eve troublée et hésitante avant de cueiUir le fruit défendu (3) ; il semble que l'au-

(1) Imposture.

(2) Ibid.

(3) Le larron apprentif qui void dessus la table D'un riche cabinet une somme notable, Passe, esgaré, tremblant, avance par trois fois, Trois fois va reculant les crochets de ses doigts, Et les rapproche encor, la riche bourse attrape. Craintivement hardi la cache sous sa cape,

teur de la Semaine soit ici plus naturel que Milton : l'Eve du Paradis perdu se décide tout d'un coup, à la suite d'une dissei'tation bien tecliuique et qui sent un peu trop le théologien.

Les deux poètes s'accordent encore pour nous montrer Adam cédant à sa femme, non par curiosité, mais par amour pour elle. «Il ne fut pas trompé, dit Milton, il fut follement vaincu par le charme d'une femme » . Et du Bartas :

Car rusée adjoustant aux exquises beautez

Nectarees douceurs et rares facultez

Du fruict trop désiré sa parole fardée,

Son regard plein d'attraits, sa face mignardee,

Elle gaigne ce poinct, que son aveugle espoux

Enfin prend un morceau du fruict aigrement doux (1).

Après la chute, du Bartas nous fait voir les animaux en lutte les uns contre les autres et tous contre l'homme :

Depuis, le loup eu veut à la brebis tremblante... Le Ijon, le sangher, l'ours et le léopard Jaloux du droit divin contre leur chef conspirent Et, vengeant l'Eternel, sans pitié nous deschirent (2).

De même chez Milton : « La bête alors fit la guerre à la bête, l'oiseau à l'oiseau, le poisson au poisson ; cessant de paître l'herbe, tous les animaux vivants se dévorèrent les uns les autres et n'eurent plus de l'homme une crainte mêlée de respect, mais ils le fuirent, ou le regardèrent, quand il passait, dans une contenance farouche ». Au chant des Furies, du Bartas, en un long et fastidieux morceau, décrit toutes les maladies physiques et morales qui fondent sur l'homme depuis le péché. On reconnaît une imitation bien visible de ce passage dans le morceau fameux du Paradis perdu (3)

A peine trouve l'huis, d'un pied branlant s'enfuit, El regarde en fuj-ant si le maistre le suit. Eve non autrement d'un inconstant visage Monstre les durs combats que soutient son courage, Veut, ne veut, va, revient, tremble or'd'aise, or'de peur, Et marchande longtemps à prendre son malheur. Mais quoy ? finalement mal sage elle le touche, Et le porte soudain de la main à la bouche.

(1) Imposture.

(2) Furies.

(3) XI' chant.

où Michel fait paraître devant Adam tous les maux qui attendent l'humanité. Le poète anglais ne s'égare pas comme du Bartas dans les descriptions techniques et dans l'érudition pédantesque : son tableau concis et pathétique n'en est pas moins un souvenir de la seconde Semaine.

La Création elle-même n'est pas sans lui fournir quelques traits. Quand il dit que l'Esprit saint « féconde l'abîme », il nous rappelle ces vers du poète français :

L'Esprit de l'Eternel

Semble couver ce gouftVe (1).

Il n'est pas jusqu'à l'artillerie de Satan que nous ne trouvions déjà chez du Bartas quand il peint la rébellion du diable contre Dieu, et nous montre

La Majesté divine

Logée en lieu si sûr que la sape, la mine, L'eschelle, le canon et tous les autres arts Sont faibles pour forcer les invaincus remparts (2).

Il y a d'ailleurs, dans le Paradis perdu (3), un admirable passage où Raphaël raconte à Adam de quelle façon le monde a été créé. On a là comme un abrégé de la première Semaine, où Milton, qui s'inspire surtout de la Bible, se rappelle aussi du Bartas.

Sans poursuivre plus loin ces rapprochements, dont nous avons indiqué les principaux, nous chercherons, laissant de côtelés détails des deux poèmes, ces ressemblances générales, dans le génie et le caractère de leurs auteurs, qui ont déterminé chez eux la même vocation poétique.

Et d'abord, tous deux sont protestants ; tous deux, passant leur vie au miheu des luttes religieuses, ont défendu leur foi avec le même zèle et la même conviction, Milton en partisan de Cromwell, du Bartas en soldat de Henri IV. De là, dans leurs œuvres, un mélange de religieux et d'héroïque qui a fait le fond de leur vie comme il fait celui de leurs poèmes. La Réforme, nous l'avons dit, s'était

(1) Trait de ressemblance relevé par Chateaubriand. Étude sur Milton.

(2) i'" Semaine, chant l".

(3) Chant VII.

opérée surtout au nom de la morale : aussi bien que du Bartas, Milton est essentiellement un moraliste. Les poèmes de l'un et de l'autre ont toujours pour effet d'élever l'âme; jusque dans leurs paysages, ils laissent en nous une impression saine et fortifiante, et l'on pourrait appliquer à du Bartas ce qui a été dit de Milton : « la force des objets qu'il décrit passe en nous ; devant eux on se sent plus de vigueur, de santé morale (1) ». — Tous deux ont de la poésie l'idée la plus haute : nous avons vu ce qu'elle est pour du Bartas ; Milton la regarde comme « un don de Dieu, un pouvoir placé à côté de la chaire pour planter et nourrir dans un grand peuple les semences de la vertu et de l'honnêteté publique, pour célébrer en hautes et glorieuses hjmmes le trône et le cortège de la toute-puissance de Dieu. » Ce sont là exactement et presque dans les mêmes termes les idées qu'exprime h Vluse céleste dans Uranie. — Les deur. poètes ont une immense érudition : comme du Bartas, Milton sait le latin le grec, l'hébreu, la musique, les mathématiques, etc.; mais l'un et l'autre subordonnent aussi la science à la religion : le savoir profane n'est qu'un moyen ; la vérité religieuse et la vie chrétienne, voilà le but. — Ils semblent tous deux ne se trouver à l'aise que dans le sublime ils ont besoin du grand vers retentissant et majestueux, des périodes amples et soutenues, des épithètes sonores, de toute la pompe et la magnificence dont la langue poétique peut rehausser leurs idées et leurs sentiments. — Si, chez l'un et l'autre, cette dignité va fréquemment jusqu'à l'emphase, elle ne les empêche pourtant pas de tomber aussi dans le trivial et dans le « bourgeois. « Milton nous montre Eve fabriquant du vin doux, du poiré et des crèmes pour son mari, comme du Bartas nous met sous les yeux ce « linge flamand » dont la table s'orne en attendant l'hôte qui va s'y asseoir ^2), ou nous représente le premier homme et la première femme se cousant des « caleçons w après leur faute (3). — Tous deux, poètes chrétiens et huguenots, mêlent le merveilleux du paganisme à celui de la Bible ; tous deux ont allié ce que l'inspiration poétique de la Renaissance a eu de plus brillant et de plus riche à ce que l'esprit moral de la Réforme a eu de plus grave et de plus

(1) Taine. Littér. anglaise.

(2) 1" Sem., ch. VI.

(3) 2' Sem. — Imposture.

austère ; tous deux imitent les anciens, et, nourris de leurs œuvres, ils écrivent dos poèmes pour ainsi dire composites, et empruntent aux poètes païens la richesse et la couleur de leurs vers chrétiens.

Voilà sans doute bien des points communs. Mais, quelque frappante que soit la ressemblance intime de leur génie, on ne peut assurément comparer que de bien loin du Bartas à Milton. Et cependant, l'auteur du Paradis perdu n'est supérieur à celui des Semaines ni par l'érudition sacrée ou profane, ni par l'élévation des sentiments, ni par l'enthousiasme poétique; mais, venu dans une époque de crise, où la langue et le goût n'étaient pas encore formés, du Bartas reste, malgré ses grandes facultés naturelles, si inférieur à Milton qu'on ose à peine hasarder un rapprochement. Quoi qu'il en soit, c'est déjà pour lui un titre d'honneur que d'avoir été parfois imité par le poète anglais ; et, si des disciples comme Rivière ou du Monin forment à l'auteur des Semaines « une bien lourde et triste postérité (1), » Milton suffit à lui seul pour l'en racheter avec gloire.

(1) Sainte-Beuve. Tableau, etc. Article sur du Bartas.

fi. P. 18

Page 1