‹ La vie et les œuvres de Frédéric OzanamChapitre 19 sur 27 · S ŒUVRES · texte numérisé non relu

S ŒUVRES

Voilà le contraste éloquent que développe la plume d'Ozanam dans cette étude pleine de relief et de vie.

La préface est à elle seule un morceau aclicvé : quelle noblesse et en même temps quelle sincérité de conviction dans les lignes que voici :

« Nous qui sommes né au sein de l'Eglise et qu'elle a nourri de ses enseignements, son souvenir ne nous quitte pas. Nous aimons Thumanité d'un amour filial, mais en elle nous chérissons surtout l'Eglise, par qui tout ce que l'humanité a de grand et de pur s'épure et s'agrandit encore. Volontiers nous nous engageons dans les régions de la science, nous prenons plaisir à poursuivre ses curieux problèmes; mais toujours, après de longs détours, nous arrivons à l'une des grandes vérités religieuses. Volontiers nous promenons nos regards à travers les siècles, et nous les reposons sur les monuments élevés par la main des hommes : mais dans tous les temps, sur toutes les plages, nous rencontrons des signes de cette puissance divine sous laquelle nous vivons... Nous ne pouvons respirer l'air du monde sans qu'il s'y mêle quelque chose des parfums de nos temples; au milieu du bruit des systèmes qui se heurtent et des volontés qui se combattent, nos oreilles gardent comme un lointain retentissement des chants sacrés; et quand nous nous asseyons au pied de la statue des grands hommes, nos pensées, reprenant une route qu'elles ont accoutumée, nous ramènent à notre insu aux autels de nos saints. »

Et sans dissimuler ni les grands côtés de l'œuvre de Bacon (i) ni les défaillances momentane'es de Thomas Becket, Ozanam pourtiuit jusqu'au bout cet instructif parallèle entre le philosophe qui déshonora sa simarre par d'incroyables faiblesses et l'évêque qui, plutôt que de trahir les droits de l'Eglise et de les sacrifier aux caprices violents d'un despote, meurt en martyr an pied des autels (2). Qu'on écoute sa conclusion :

« Mesurons dans notre pensée les œuvres et h. gloire de Bacon avec les œuvres et la gloire de saint Thomas : pesons dans la même balance Ic« cendres des deux chanceliers. — La cendre du philosophe a été trouvée légère. Pourquoi cela ? ces deux âmes ne sont-elles pas sorties de la main de Dieu toutes deux sœurs, toutes deux noblemenï douées?., d'où vient que l'un se dégrade avec tant de génie, tandis que l'autre conserve inviolable la virginité de sa vertu? Les choses humaines étaffit égales de part et d'autre, du côté qui l'emporte ■& faut bien qu'il y ait quelque chose de divin. »

(i) Ozanam ne pardonne pas aux encyclopédistes d'avoir «accablédel'infamiede leurs louanges » le savant qui ouvre s*e célèbre ouvrage par une prière, demandant à Dieu que le neovel éclat des lumières naturelles ne jette pas de ténèbres daas son esprit sur les mystères révélés.

(2) Parmilespai^esles plusremarquablesdecettedouble biogr^rphie, signalons aux historiens le portrait de la reine Elisabetk (p.4'32), celui de Henri II (p. 475), le tableau de l'action sociale Je l'Eglise au moyen âge (p. 470-473), enfin la peinture vraimcsa: dramatique du jugement qui mit en lace l'un de l'autre « is-m prélat, armé de toutes les armes du ciel contre toutes les terreîûcs de la terre, et un tribunal corrompu, au milieu duquel retentissent les paroles furieuses, les menaces et les blasphèmes-* (P- 494-4'jiS)-

Cette explication, Ozanam va nous la donner.

« L'âme, disait un ancien sage, est une harmonie. Mais cette harmonie est brisée... Les doctrines philosophiques sont venues : elles ont ramené l'intelligence dans des voies meilleures, elles l'ont formée à de hautes et vastes spéculations, elles l'ont agrandie, fortifiée de toute la puissance logique qui est en elles, mais en elles il n'y a point une puissance d*amour... Dès lors la volonté leur échappe; elle reste abandonnée à ces enchanteresses qui î'enivrent d'ignominieuses jouissances et de plaisirs douloureux, et qui sont si bien nommées Passions.

« Le christianisme a eu pitié de notre nature : il a pris au ciel deux rayons, dont l'un s'appelle foi, l'autre charité : et ces deux ne sont qu'une même flamme ; mais l'un est lumière, l'autre chaleur. Par la foi le christianisme s'empare de l'intelligence et la tire de ses ténèbres^ par la charité il régénère la volonté et la relève de ses turpitudes. Ce qu'il fait croire à la première, à la seconde il le fait aimer... Voilà comment il rétablit l'harmonie primitive de l'âme : voilà l'origine de cette inébranlable fermeté de pensée, de cette immense expansion d'amour qui fait les saints.

« Et maintenant vous avez devant vous deux grandes figures. Le rationalisme a fait l'une, le catholicisme a fait l'autre ; à vous de voir auquel des deux vous voulez livrer votre âme(i). »

De ces deux autels on connaît celui auquel Ozanam

(i) T. VII, p. 553 et suivantes.

jusqu'à son dernier jour a constamment réservé son culte et ses sacrifices. Mais sa foi n'était pas seulement la croyance naïve du jeune âge ; c'était plutôt ce raîiotmbile obseqiihim que demande saint Paul, c'està-dire, une conviction confirmée par l'exercice de la raison (i). Pour les intelligences supérieures, la paix de l'esprit n'est ni moins précieuse ni moins nécessaire que la paix du cœur. Or qu'a fait le philosophisme railleur du xviii® siècle, qu'a fait la science pervertie du xix% sinon d'accumuler contre les dogmes révélés les attaques et les objections ? Il en est qui appellent une réfutation sérieuse : d'autres, et en grand nombre, n'ont qu'une force apparente. Sur quoi reposent-elles? Nulle base, nulle preuve, car la logique ne permet pas de donner ce nom aux ignorances ou aux préjugés d'un esprit prévenu. Qu'importe? c'est ainsi que se propage l'erreur, toujours sûre de rencontrer quelque complice parmi les passions du cœur humain.

Ozanam eut ses heures de tentation et de trouble, mais Dieu permit que ces épreuves servissent à affermir sa foi. Ouvrons les premières pages de sa correspondance : écoutons le langage ému d'un jeune étudiant de dix-sept ans :

« O mes amis, mon âme est remplie de joie et de consolation : car voilà que par les forces de sa raison

(i) « Fidem tuam ad atnorem intelUgentice coliortor, » — écrivait à un de ses disciples un illustre Père de l'Eglise, — « ut quod fidei Jirmitate jam tenes, etiam rationis luce.conspicias. »

tlle a retrouvé précisément ce catholicisme qui me fut jadis enseigné par la bouche d'une excellente mère, qui fut si cher à mon enfance, et qui nourrit si sou- Tent mon esprit et mon cœur de ses beaux souvenirs et de ses espérances plus belles encore : le catholicisme avec toutes ses grandeurs, avec toutes ses délices ! Ebranlé quelque temps par le doute, je sentais un fîesoin invincible de m'attacher de toutes mes forces à ^ colonne du temple, dût-elle m'écraser dans sa chute ; et voilà qu'aujourd'hui je la retrouve, cette «>îonne, appuyée sur la science, lumineuse des rayons de la sagesse, de la gloire et de la beauté, je la retrouve, je l'embrasse avec enthousiasme, avec amour. Je demeurerai auprès d'elle , et de là j'étendrai mon feras, je la montrerai comme un phare de délivrance à ceux qui flottent sur la mer de la vie. Heureux si quelques amis viennent se grouper autour de moi ! Alors nous joindrions nos efforts, nous créerions une œuvre ensemble, d'autres se réuniraient à nous, et pgut-être un jour la société se rassemblerait-elle tout entière sous cette ombre protectrice ; le catholicisme, plein de jeunesse et de force, s'élèverait tout à coup sur le monde , il se mettrait à la tête du siècle renaissant, pour le conduire à la civilisation, au bonheur (i)» !

Et joignant les actes aux paroles, Ozanam, brûlant

(i) T. X, p. 7. — Et que dit Ozanam au bord de la tombe? « A mesure que j'ai vécu, la foi m'est devenue plus chère. J'ai mieux éprouvé ce qu'elle pouvait dans les grandes douleurs et dans iês périls publics. J'ai plaint davantage ceux qui ne la connaissaient pas. »

DE FRÉDÉRIC OZANAM 5b()

de travailler à cette œuvre magnifique, comme il rappelle lui-même, se voua à la cause de Dieu avec l'amour d'un fils et l'ardeur d'un apôtre.

Mais précisément parce qu'il a lutté, il sera dan? toute sa carrière plein de condescendance pour les âmes aux prises avec les mêmes combats. Qu'il prenne la défense du catholicisme contre les accusations du plus voltairien de ses collègues, ou qu'il encourage de ses exhortations ses jeunes amis assaillis par le doute, nous retrouvons sous sa plume, avec le même élan entraînant et communicatif, la même douceur, la même charité.

Un savant auquel l'attachaient d'étroits liens de reconnaissance, J.-J. Ampère, venait d'entreprendre un long et périlleux voyage. Ozanam s'afflige à la pensée que la foi n'a point encore pris entière possession de cette âme :

« Avec ce rare esprit que Dieu vous a donné, lui écrit-il, vous remuez toutes les études et maintenant vous faites la moitié du tour du monde pour trouver des nouveautés qui vous attachent. Et cependant il y a un intérêt souverain, un bien capable d'attacher et de satisfaire votre cœur : et je crains, cher ami, que vous n'y songiez pas assez. Vous êtes chrétien par les entrailles, par le sang de votre incomparable père, vous remplissez tous les devoirs du christianisme envers les hommes; mais ne faut-il pas les remplir envers Dieu? Ne faut-il pas le servir ? vivre dans un «troit commerce avec lui ? Ne trouveriez-vous pas

jOo la. vie et les œuvres

dans ce service des consolations infinies? N'y trouveriez-vous pas la sécurité de l'éternité?

« Vous m'avez plus d'une fois laissé pressentir que ces pensées n'étaient pas éloignées de votre cœur. Laissez-moi vous le dire, la philosophie a des clartés ; elle a connu Dieu, mais elle ne l'aime pas, elle n*a jamais fait couler une de ces larmes d'amour qu'un catholique trouve dans la communion, et dont l'incomparable douceur vaudrait à elle seule le sacrifice de toute la vie... Vous trouveriez là l'évidence intérieure devant laquelle s'évanouissent tous les doutes. La foi est un acte de vertu, par conséquent un acte de volonté. Il faut vouloir un jour, il faut donner son âme, et alors Dieu donne la plénitude de la lumière (i). »

A ces paroles si belles, si profondes, m'est-il permis d'ajouter un dernier témoignage de l'ardent amour d'Ozanam pour la vérité? — Peu de temps avant sa fin, au milieu des crises d'une fièvre violente, il apprend qu'un de ses anciens condisciples a eu le malheur de devenir incrédule ; aussitôt et malgré ses souffrances, il prend la plume pour plaider auprès de cette âme égarée la cause du christianisme, et mêle dans cette apologie la logique la plus pressante à l'éloquence la plus persuasive :

a ... Vous avez cherché, dans la sincérité de votre cœur, à résoudre vos difficultés, et vous n'êtes pas arrivé au but. Mais, mon cher ami, les difficultés de la religion sont comme celles de la science : il y en r.

(.; T. XI, p. 368

DE FKhLiliKlC OZANAM 'àOl

toujours. C'est beaucoup d'en cclaircir quelques-unes: mais aucune vie ne suffirait à les épuiser... Vous ne pourrez jamais, occupé comme vous l'êtes, répondre à tous les doutes que votre imagination active et ingénieuse ne cessera de déterrer pour le tourment de votre cœur et de votre esprit. Heureusement Dieu ne met pas la certitude à ce prix. Que faire donc ? Faire en matière de religion ce qu'on fait en matière de science : s'assurer d'un certain nombre de vérités prouvées, et ensuite abandonner les objections à l'étude des savants. » Après avoir établi qu'une religion esî nécessaire, et que le christianisme est aussi supérieur aux autres croyances de la terre que le catholicisme l'est aux deux autres Eglises qui portent en commua avec lui le nom de chrétiennes, Ozanam poursuit r « Voilà, mon cher ami, le court raisonnement qui m'ouvre les portes de la foi ; mais, une fois entré, je suis tout éclairé d'une clarté nouvelle, et bien plus profondément convaincu par les preuves intérieures du christianisme. J'appelle ainsi cette expérience de chaque jour, qui me fait trouver dans la foi de mon enfance toute la lumière de mon âge mûr, toute la sanctification de mes joies domestiques, toute la consolation de mes peines... Quand toute la terre aurait abjuré le Christ, il y a dans l'inexprimable douceur d'une communion, et dans les larmes qu'elle fait répandre, une puissance de conviction qui me ferait encore embrasser la croix et défier l'incrédulité de toute la terre. Mais je suis loin de cette épreuve, et, au contraire, combien cette foi du Christ, qu'on représente comme

éteinte, agit fortement dans l'humanité' ! Vous ne savez peut-être pas assez, mon cher ami, combien le Sauveur du monde est encore aime'... Ah! ne nous perdons point dans des discussions infinies. Nous n'avons pas deux vies, l'une pour chercher la vérité, l'autre pour ia pratiquer (i). »

La pratiquer! c'est qu'en effet Ozanam ne fut pas seulement un apologiste éminent, il fut aussi un disciple fidèle de l'Evangile. S'il avait fait de la religion sa science et ses délices, il en fit au même titre son devoir le plus sacré. Lui demandait-on le secret de sa persévérance ? Voici sa réponse : « Je trouve dans la prière et les sacrements l'indispensable soutien de ma vie morale au milieu des tentations d'une imagination dévorante et d'un monde halluciaateur. »

Que d'hommes professent pour la religion un certain respect et néanmoins s'en éloignent parce qu'ils reculent devant l'accomplissement quotidien de ses préceptes ! Catholique de pratique sévère et constante, Ozanam ne cessa d'affirmer sa foi par ses œuvres, et ses contemporains n'ont point oublié avec quelle vénération recueillie ce savant qu'admirait î'Europe s'inclinait pour recevoir la bénédiction du Dieu de nos tabernacles.

Au retour d'une visite à l'humble curé d'Ars, le P. Lacordaire s'écriait : « La science creuse la vie et lae la comble pas : la piété l'illumine, l'élève et la

(i) T. XI, p. 412 et 416.

remplit. » Mais Joindre la piété à la science, n'est-ce pas unir la beauté à la vertu? De là le charme pénétrant qui s'attache à la vie et aux écrits d'Ozanam. Pietas ad omnia titiîis^ a dit saint Paul : et, de fait, ce n'est pas l'auteur de Vlmitation^ mais bien un des plus élégants écrivains du siècle qui a fait cet étonnant aveu : « La meilleure manière d'économiser le temps, c'est d'en perdre tous les matins une demi-heure à la messe. Que de causes de dissipation ne retranche pas en effet, pour le reste de la journée, cette seule demi-heure consciencieusement perdue (i)? »

Mais pour que la piété soit un élément efficace de notre perfectionnement moral, pour qu'elle embellisse et purifie nos joies, pour qu'elle adoucisse et|sanctifie nos peines, il n«e suffit pas qu'elle se complaise dans des observances extérieures. C'est une fleur céleste qui, pour porter des fruits, doit plonger ses racines dans de fortes convictions. Malheureusement nous vivons dans un siècle où chez les meilleurs l'on rencontre encore assez de piété, mais peu de loi, de même [que beaucoup de volontés droites, et peu de fermes caractères. Ce qui est plus rare aujourd'hui qu'on ne le pense, même parmi les croyants, c'est cet esprit chrétien qui n'est pas un penchant vers telle ou telle vertu particulière, caressée peut-être au détriment d'autres devoirs, mais une plénitude de volonté

(i) La Rochejacquelein, traduisant la mcme pensée dans son langage militaire, disait : « Quand j'ai perdu ma messe le matin, je me sens toujours un peu canaille le reste de la journe'e. »

qui renferme en quelque sorte l'essence de toutes les vertus. Au-dessus de la vie extérieure qui se complaît dans la poursuite de la fortune ou des jouissances, audessus de la vie intérieure et réfléchie qui nous ramène aux choses de l'âme et à l'examen de noi; propres défauts, la vie chrétienne a pour objet unique et immédiat de nous conduire à Dieu pour en taire le centre de toutes nos pensées, de toutes nos résolutions. Ce n'est que par degrés qu'on atteint à cette} hauteur ; que chacun de nous, à l'exemple d'Ozanam, descende en lui-même, qu'il interroge sa conscience, et comme lui il confessera son imperfection.

« Depuis quelque temps, depuis surtout que j'ai vu quelques jeunes gens mourir, la vie a pris pour moi un autre aspect. J'ai senti que jusqu'ici, bien que je n'eusse jamais abandonné les pratiques religieuses, )e n'avais pas porté assez avant dans mon cœur la pensée du monde invisible, du monde réel. J'ai pensé que je n'avais pas fait assez d'attention à deux compagnons qui marchent toujours avec nous, même sans que nous les apercevions : Dieu et la mort. J'ai trouvé que le christianisme avait été pour moi jusqu'ici une sphère d'idées, une sphère de culte : mais pas assez une sphère de moralité, d'intentions, d'actions (i). »

C'est en effet par nos œuvres que l'Évangile nousinvite à glorifier notre Père céleste, et rien n'est plus vrai que cette parole du P. Lacordaire : « Plus on veut faire de bien dans la religion, plus il faut donner

de gages de sa certitude par la sainteté et l'abnégation de sa vie. »

Nul n'ignore combien, dans un certain monde, le sentimentalisme religieux mis à la mode par l'école de Chateaubriand et de Lamartine a trouvé et trouve encore de faveur. Ozanam avait reçu une éducation religieuse et sociale trop austère pour n'admirer dans le christianisme qu'une poésie touchante et sublime : il a des protestations éloquentes contre ceux qui ne cherchent dans la religion et ses mystères que des beautés douces et flatteuses pour leur délicatesse, qu'une région supérieure où ils puissent promener leurs romantiques rêveries. Sa piété était une piété solide, puisée à la source toujours jaillissante de l'Évangile, nourrie dans les Saints Livres et les Pères de rÉglise, non dans cette multitude de petits ouvrages d'une orthodoxie douteuse, d'une religiosité fade, sans sève, sans vitalité (i). Jamais Ozanam ne ferma la Bible, mine inépuisable non seulement de vérités morales, mais de magnificences poétiques pour l'écrivain et pour l'orateur. N'est-ce pas là que la piété des saints a constamment cherché et rencontré son plus délicat aliment ?

C'est ainsi qu'après avoir contemplé sur la route de Biarritz à Burgos les splendeurs de la mer et la majesté des montagnes, il semble n'écrire ces deux incompa-

(i) Depuis cinquante ans la librairie asce'tique a été envahie par un torrent de publications où bien souvent on ne sait ce qu'il faut le plus regretter, de la mièvrerie langoureuse du style ou de la médiocrité désespérante du fond.

rablcs descriptions, les pages peut-être les plus achevées de son œuvre, que comme un vivant commentaire de ce double cri d'admiration du Psalmiste : Mij^abiles elationes 7naris : mirabilis in altis Domimis.

De même encore, quand avec les annc'es se multiplieront les causes de tristesse et les heures de souffrance, il ira demander ses plus douces consolations aux Psaumes de David et aux hymnes de l'Église, qu'il a définis lui-même : « les chants les plus sublimes qui aient consolé l'ennui de la terre. »

« Pendant de longues semaines de langueur, écrit Ozanam à un ami en mai i853, les psaumes ne sont guère sortis de mes mains. Je ne me lassais pas de relire ces plaintes inspirées, ces élans d'espérance, ces supplications pleines d'amour qui répondent à tous les besoins, à toutes les détresses de la nature humaine. Il y a bientôt trois mille ans qu'un roi improvisait ces chants d.ans ses jours de désolation et de repentir : et nous y trouvons encore l'expression de nos angoisses et la consolation de nos maux. Il est de l'office du prêtre de les répéter chaque jour : des mJUiers de monastères ont été fondés pour que cette voix suppliante ne se tût jamais. Seul l'Évangile est supérieur aux hymnes de David, et encore parce qu'il en est l'accomplissement (i). »

Ainsi prit naissance ce recueil précieux de passages de l'Ecriture qu'Ozanam voulut léguer à tous

(i) T. XI, p. 542. — « Dans les Psaumes, écrit un moderne, on trouve toutes les notes du clavier du cœur, touché par In main iuCmi-jo de Celui qui en a créé les secrètes harmonies. »

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ceux qui souffriraient après lui, ce Livre des malades, dont son confrère et son ami à la Sorbonne, E. Egger, écrivait dans le Journal général de V iiisiructioji publi' que : « Quel lecteur serait insensible à ce charme ? Quel lecteur n'accueillerait au moins avec l'émotioiî du respect, l'ami qui lui offre si chrétiennement iâ coupe de consolation ?... L'auteur, qui fut savant de tant de science humaine, qui fut éloquent d'une éloquence si persuasive et parfois si puissante , sentait vivre et grandir en lui l'amour des choses infinies. .» Enfin faut-il donner ici un dernier témoignage de iâ foi d'Ozanam et de sa vive piété ? On l'a dit avec raison, ce qui est plus beau que l'œuvre où s'étaient réalisés, sinon tous les rêves, du moins tous les labeurs de son ardente jeunesse, c'est le sacrifice où se résument toutes les énergies de sa vie chrétienne. Exilé sous le ciel d'Italie et jugeant, au déclin visibk de ses forces et au progrès lent mais incessant du mal, que ses jours sont comptés, il s'applique les premiers versets du célèbre cantique d'Ezéchias : Ego dixi : in dimidio dierum meorum^ vadam ad portas mferi {i]^ puis il ajoute : « J'accomplis aujourd'hui ma quarantième année, plus que la moitié du chemin de la vie. J'ai une femme jeune et bien aimée, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde mère, beaucoup d'amis, une carrière honorable, des travaux conduits précisément au point où ils pourraient servir de fon-

(i) « J'ai dit : au milieu de mes jours, je m'en vais aux portes de la mort. J'a' cherché le reste de mes anne'es etc « Isaïe, XXXVIII, lo.

dément à un ouvrage longtemps rêvé. Voilà cependant que je suis pris d'un mal grave, opiniâtre, et d'autant plus dangereux qu'il cache probablement un épuisement complet. Faut-il donc quitter tous ces biens que vous-même, mon Dieu, vous m'aviez donnés ? Ne voulez-vous pas, Seigneur, vous contenter d'une partie du sacrifice ? N'accepterez-vous point l'holocauste de mon amour-propre littéraire, de mes ambitions académiques, de mes projets mêmes d'étude où se mêlait peut-être plus d'orgueil que de zèle pour la vérité ? Si je vendais la moitié de mes livres pour en donner le prix aux pauvres et si, me bornant à remplir les devoirs de mon emploi, je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents, à instruire les apprentis et les soldats. Seigneur, seriez-vous satisfait, et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprès de ma femme et d'achever l'éducation de mon enfant ? Peut-être, mon Dieu, ne le voulez-vous point ? Vous n'acceptez pas ces offrandes intéressées: vous rejetez mon holocauste et mes sacrifices. C'est moi que vous demandez... Je viens, si vous m'appelez, et je n'ai pas le droit de me plaindre... Ah ! si ces pages sont les dernières que j'écris, qu'elles soient un hymne à votre bonté (i) !... »

Je le demande, croyant ou incrédule, est-il possible qu'on achève cette lecture sans être sous le coup d'une profonde émotion ?

> p) T. XI, p. 533. (Cette grière est datée de Pise, 24 avril î853.)

DE FRÉDÉRIC OZANAM SÔg

Voilà dans quels sentiments Ozanam voyait arriver sa fio prochaine, et son testament rédigé par lui en pleine possession de sa haute intelligence, contient cette déclaration suprême :

« Je remets mon âme à Jésus-Christ mon Sauveur, effrayé de mes péchés, mais confiant dans Tinfinie miséricorde, je meurs au sein de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. J'ai connu les doutes du siècle présent ; mais toute ma vie m'a convaincu qu'il n'y a de repos pour l'esprit et pour le cœur que dans la foi de l'Eglise et sous son autorité. Si j'attache quelque prix à mes longues études, c'est qu'elles me donnent le droit de supplier tous ceux que j'aime de rester fidèles à une religion où j'ai trouvé la lumière et la paix (i). »

N'avons-nous pas raison de penser et de dire que, dans notre France et à notre époque, Dieu et l'Eglise ont eu peu de serviteurs aussi convaincus, auss dévoués, aussi ardents, aussi généreux?

Et maintenant, par contraste, jetons un regard su

(i) T. XI, p. 563. —Le même sentiment a dicté à M. G.-A. Heinrich ces lignes touchantes consigne'es dans son testament: « La confusion d'ide'es de notre siècle expose plus particulièrement les jeunes intelligences à subir un état de crise qui met leur foi en péril. Que mes fils, à ce moment douloureux et d'ailleurs dans toute leur vie, se souviennent que leur père a vécu, qu'il est mort en chrétien. Je leur atteste ici le Seigneur que toutes mes études, toutes mes réflexions et l'expérience de toute ma vie n'ont fait que confirmer dans mon âme la certitude des enseignements de la foi. Qu'ils y restent donc toujours et partout fidèles! Qu'ils aiment comme moi passionnément leur pays! mais qu'ils n'oublient point que la meilleure manière de le servir est de le ramener à Dieu 1 »

l'histoire contemporaine. D'où vient que le réveil philosophique et littéraire de 1820 à i83o s'est peu à peu détourné des sommets lumineux vers lesquels se tournaient alors tous les regards avec le plus confiant enthousiasme? D'où vient qu'on espérait tant alors, et que depuis bien longtemps on espère si peu ? Ozanam déjà s'était posé ce douloureux problème. « Que manque-t-il au siècle présent pour en faire un grand siècle? s'écriait-il dans un de ses plus remarquables discours. Jamais peut-être il n'exista tant d'inspirations généreuses, tant de nobles ambitions et de sublimes désirs; et jamais non plus des volontés si fragiles, des instruments si imparfaits et des œuvres si chétives. Jamais la semence des grandes pensées ne fut jetée dans de si nombreuses intelligences ; mais jamais ces germes précieux ne furent d'une si pénible culture et ne portèrent des fruits si amers. Jamais tant de vérités senties, mais non comprises ; de créations artistiques conçues, mais non réalisées ; de vertus rêvées, mais non accomplies. Jamais plus d'efforts perdus, de velléités impuissantes, et de caractères indécis. L'éducation sévère et bienfaisante du christianisme leur a manqué : la foi est surtout dans la volonté, et la volonté, c'est la plus grande moitié du génie (i). »

Voilà pourquoi, pendant que les réputations d'un jour abondent, rien n'est plus rare qu'une œuvre durable, qu'une renommée fidèle à elle-même depuis

(i) Le Progrès par le christianisme (T, VH, p= 99).

DE lrKli.D]iRlC OZANA.M Syi

l'aurore au déclin de la carrière. Parmi les plus beaux génies de ce siècle, combien ont dévié peu à peu de leurs voi«ws premières pour errer au hasard dans des sentiers perdus ! Combien peu d'hommes parmi ceux qui, sous nos yeux, ont joué ou Jouent un rôle dans le monde, à qui l'on puisse vouer une admiration sans réserve et un attachement sans regrets! Tant de destinées manquées, tant de belles qualités demeurées stériles, tant de véritables mérites trahis par d'incroyables faiblesses, disent assez haut sur quelles bases fragiles repose la grandeur qui ne cherche d'appui qu'ici-bds.

Ozanam n'avait p:is vu sans larmes deux de ces chutes dont le retentissement passe dans l'histoire. Sous ses yeux, Jocel/n et la Chute d'un ange avaient succédé à la poésie virginale des Méditations^ et l'ardent controversiste de V Essai sur V indifféy^ence était devenu le pamphlétiste révolutionnaire des Paroles d'un croyant. Plus d'une fois dans sa correspondance, l'ancien ami de Lamartine et de Lamennais a trahi l'émotion profonde qu'il en avait ressentie. « Il est douloureux, écrit-il, de voir le génie déserter solennellement, et passer transfuge dans le camp opposé : transfuge inutile^ car en abdiquant la foi il abdique son passé, et par conséquent sa gloire et sa force, double sujet de deuil pour ceux qui l'aimaient. Et maintenant, qui remplira la place que ceux-ci laissent vide ? Où sont les Ambroise, les Jérôme, les Augustin qui viendront s'asseoir sur le siège désert de Tertullien ? Qui osera ramasser la lyre tombée dans la pou-

Bj^ LA VIE ET LES ŒUVRES

«Jre,et achever l'hymne commencé? Je sais que Dieu ei giieTEglise n'ont pas besoin de poètes ni de docteurs, mais ceux qui en ont besoin, ce sont les faibles croyants que les défections scandalisent; ce sont ceux qui ne croient pas et qui méprisent notre pauvreté d'esprit : c'est nous-mêmes qui avions besoin parfois àe voir devant nous des hommes plus grands et meilleurs, dont le pied frayât notre sentier, dont Tcxemple encourageât notre faiblesse. Nous ne pou- YOîîs pas, jeunes gens chrétiens, penser à remplacer ces hommes : mais ne pourrions-nous pas en faire la monnaie, et combler par le nombre et le travail la lacune qu'ils ont laissée dans nos rangs (i)? »

Malgré ce noble courage, malgré la foi dans la Pro- TÎdence qui éclate dans ces dernières paroles, ailleur'^. Ozanam s'accuse de vouloir substituer la gloire de fhomme à celle de Dieu, et il ajoute : « Nous sommes punis, catholiques, d'avoir mis plus de confiance dans le génie de nos grands hommes que dans Is puissance de notre Dieu. Nous sommes punis de sous être enorgueillis en leur personne, d'avoir rej)ot}ssé avec quelque fierté les affronts de l'incrédule et de lui avoir montré, pour nous justifier à ses yeux, îîc« philosophes et nos poètes, au lieu de lui montrer réîernelle croix. Nous sommes punis de nous être ^puyés sur ces roseaux pensants, quelque mélodieux qu'ils fussent : ils se sont brisés sous notre main. C'est ©lus. haut désormais que nous devons chercher notre

Jr) T. X, p. 210.

DE FRÉDÉRIC OZANAM Oj'i

secours : ce n'est point un bâton fragile qu'il nous faut pour traverser la terre : ce sont des ailes, ces deux ailes qui portent les anges : la foi et la charité. »

Mais de l'indifférence au dédain et à l'hostilité il n'y a souvent qu'un pas. A côté des hommes qui ne croient pas il y a ceux qui veulent interdire aux autres de croire et mettent au service de cette résolution impie tous les moyens d'action dont ils disposent. Cependant, chose étrange, à mesure que la raison humaine s'efforce de secouer le joug religieux, elle tombe ellemêmesous le coup d'attaques de plus en plus violentes. Schopenhauer, le métaphysicien du jour, n'a pas assez d'invectives contre les « géants » de l'Allemagne philosophique, et s'il faut en croire un écrivain de quelque renom (i), la France et l'Angleterre modernes regorgent de sophistes ni plus ni moins que la Grèce du iv^ siècle, au temps des Gorgias et des Calliclès.

Ainsi ce qui cause le malaise visible de nos temps agités, c'est la déroute de la raison au moins autant que celle de la foi et les sceptiques ont fait autant et plus de ravages sur le terrain du bon sens et de k logique que la libre-pensée sur celui des croyances. L'arbre, dit la sagesse des nations, se juge à ses fruits; or, que découvre aujourd'hui l'œil attentif de l'observateur, sinon un déchirement profond entre les forets qui devraient s'unir pour procurer le bien général? Et ce déchirement n'est pas seulement au dehors et à la surface ; il est plus encore au dedans, il est dans

(i) M. Funck-Brentano, Les Sophistes. Paris, 1879.

l'âme des nouvelles générations. Sur Dieu, sur le inonde, sur eux-mêmes, que savent les hommes de nos jours ? Tous ces penseurs qui répudient si fièrement les lumières de la foi, ressemblent, selon une expression du P. de Ravignan, à des flambeaux tourmentés par le vent et qui s'éteignent dans l'orage.

Un des plus grands bienfaits de l'idée religieuse, est précisément de prévenir cette funeste discorde des esprits. Le propre de la religion est d'unir les âmes dans une croyance et une espérance communes, tout en laissant à chacune d'elles son individualité, son originalité particulière, et si j'osais m'approprier cette figure hardie d'un orateur, je dirais qu'un peuple croyant est un immense sacrifice où s'élèvent ensemble vers le ciel les parfums les plus divers. Au contraire, comment s'étonner de ce que nous soyons arrivés à un tel degré d'isolement intellectuel et moral, alors que les premiers principes sont ébranlés, et que sur l'origine et les destinées de l'humanité il n'y a plus de tradition, plus de conviction commune? Que dis-je? la pensée même de Dieu, la plus grande, la plus noble à laquelle puisse s'élever la raison, devient importune : certains hommes se raidissent contre elle quand, malgré leurs efforts pour la bannir, elle se présente à eux.

« Dante, arrivé au sommet du Paradis, écrit Ozanam à la fin d'une leçon sur la philosophie chrétienne, voit Dieu comme un point mathématique, autour duquel roulent et évoluent les cieux :

Da quel punto Dipende il cielo e tutta la natura.

DE FRÉDÉRIC OZANAM Syo

« La métaphysique, l'idée de Dieu, est ce point auquel est suspendu tout le ciel de nos pensées, de notre nature, de nos éducations, toute la société, toute la civilisation chrétienne. Tant qu'on n'aura pas ébranlé ce point, tant qu'on n'aura pas touché à cette idée de Dieu, je n'ai pas peur pour cette civilisation (i). »

Sans doute, mais aujourd'hui l'athéisme est là, avec ses conseils et ses congrès, ses livres et ses journaux, bientôt avec ses chaires et ses professeurs ; il est là qui nous brave et nous menace ; loin de chercher les ténèbres, il pose devant le siècle qu'il défie, devant Dieu qu'il blasphème, devant l'humanité qu'il désespère en même temps qu'il l'outrage.

En face de tant de négations audacieuses, le grand besoin des temps actuels est donc d'affirmer, d'affirmer avec une entière certitude, et la foi seule peut y satisfaire, comme l'ont proclamé ses adversaires euxmêmes. « La grande ambition des hommes de librepensée est de transformer les opinions en convictions et de rivaliser ainsi avec les hommes de croyance. C'est là une entreprise difficile. Trop souvent les opinions restent dans la tête et ne pénètrent pas dans l'âme : trop souvent aussi, il reste quelque doute au fond du cœur : cela est triste, et fait voir la vanité de l'être humain et de la raison humaine {2). »

Un éminent auteur compare les idées de la raison

(2) Paul Janet, Philosophie du bonheur, page igS.

aux bases de l'édifice intellectuel, les dogmes de la révélation à la clef de voûte. Des assises indestructibles se dressent debout dans notre entendement, isolées à travers de vastes espaces; voilà les vérités naturelles : la vérité surnaturelle vient alors, les surmonte et les couronne. Enlevez cette voûte sacrée des mystères : les vérités fondamentales, colonnes arrêtées dans leur essor, demeurent solitaires au milieu des ruines. — C'est mutiler notre nature que de lui enlever la faculté de croire, et pour satisfaire, autant du moins qu'il se peut ici-bas, les aspirations infinies de notre âme, il faut lui laisser les ailes sur lesquelles elle s'élève dans la région de l'invisible (i). Ecoutons et recueillons ici cet aveu de Voltaire, où l'on serait tenté de voir un enseignement de Bossuet: « Il y a autant de faiblesse dans les lumières de l'homme que de misères dans sa vie. La foi est le seul asile auquel il puisse recourir dans les ténèbres de sa raison et dans les calamités de sa nature faible et mortelle. Nous sommes des enfants qui essayons de faire quelques pas sans lisières : nous marchons, nous tombons, et la foi nous relève. »

(i) « Apprenons à nous incliner avec soumission devant les différents aspects de la vérité révélée, en attendant que nous puissions admirer leur harmonie magnifique. L'essentiel n'est pas de comprendre, mais de croire. Aux tremblantes lueurs de la science, tous les mystères semblent vaciller dans l'ombre : seule la foi obtient par instants un rayon de cette lumière incréée qui lui dévoile alors, comme dans une vision du Ciel, la ravissante beauté des vérités éternelles. »

(Extrait d'un ouvrage curieux à plus d'un titre : Autour de nous et en nous-mêmes, par M"^ Peyrat.)

S'élevant à un point de vue plus haut, Ozanam va nous révéler, par une de ces poétiques comparaisons qui lui sont familières, l'influence bienfaisante de la foi sur les progrès de la science : « Comme l'aigle enlève son aiglon dans les airs pour lui apprendre à fixer des yeux le soleil, et de même qu'habitué à contempler face à face l'astre brûlant, le jeune oiseau plonge un regard plus assuré vers la terre et distingue plus aisément sa proie au fond de l'abîme ; de même la foi, s'emparant de l'esprit humain dès l'heure de son premier réveil, le fait planer dans les régions les plus élevées de la pensée, accoutume son œil aux contemplations les plus éblouissantes et exerce ses forces aux méditations les plus ardues : alors si l'esprit redescendu de ces hauteurs veut explorer à leur tour les régions de la science, il y monte sans effort et s'y meut sans peine. Les premiers bienfaits qu'il recueille dans ce commerce journalier des idées religieuses, ce sont des habitudes méditatives et sévères, une portée de vue large et profonde, et une droiture exquise de jugement (i). »

Égarée par les préjugés, la masse persiste à croire qu'on ne peut apaiser les légitimes alarmes de la conscience sans demander à la raison sa propre abdication. Comme l'abbé Noirot, son premier maître, camm« André-Marie Ampère, son premier protecteur, comme 1*» baron Gauchy et Charles Lenormant, ses collègues.

(i) Voir, à la fin du tome I, le chapitre intitulé : La Philos^ fhie du-étienne.

3^8 LA Xili L-i 1-HS u:,uVivU3

Ozanam a eu le mérite et l'honneur de prouver, par une démonstration sans réplique, qu'aujourd'hui pas plus qu'au moyen âge il n'y avait ni divorce nécessaire entre la science et la foi (i), ni incompatibilité forcée entre les devoirs de l'homme public et la constante pratique du chrétien. Il la dit et répété lui-même en mille circonstances : « Il ne faut point croire que la foi, que le soin des intérêts d'une croyance chère et menacée retienne les chrétiens éloignés des connaissances humaines. La religion ne leur permet pas seulement, elle leur recommande la science ». Qu'auraitelle à en redouter ? Les prétentions ironiques de la science incrédule n'empêcheront Jamais la science véritable de rendre tôt ou tard hommage à la révélation : et même il y a pour la foi quelque chose de singulièrement fortifiant dans cette impuissance séculaire

(i) C'est ce que fait entendre en termes éloquents la ConstitBtion dogmatique du récent Concile du Vatican, au chapitre Defide : « Non seulement la foi et la raison ne peuvent jamais se combattre, mais elles se portent un mutuel secours, puisque îa droite raison démontre les fondements de la foi, et qu'éclairée par sa lumière, elle cultive la science des choses divines... Tant s'.en faut donc que l'Eglise s'oppose à la culture des arts et des sciences, qu'au contraire elle aide cette culture et la fait progresser de mille manières. Ni elle n'ignore, en effet, ni elle ne isïéprise les avantages qu'apportent aux hommes les arts et les sciences : bien plus, elle avoue que de même que ces grandes cboses viennent de Dieu, qui est le Seigneur des sciences, de isême elles doivent, si elles sont traitées ainsi qu'il convient, avec le secours de la grâce, nous ramènera Dieu... Qu'elles croissent donc et progressent magnifiquement et rapidement, srec le progrès des âges et des siècles, l'intelligence, la science & 1& sagesse de chacun et celles de tous, celles d'un seul homme £©rrïme celles de toute l'Eglise, pourvu que ce soit dans l'ordre «sabli, c'est-à-dire dans l'unité de dogme, de sens et de sentiïsent. »

DE FRÉDÉRIC OZANAiM 3 79

ie la science changeante à convaincre d'erreur une ;royance immobile. Pour ne parler que de notre siècle, ce qu'a démontré l'exploration des vastes ruines de l'ancien Orient, c'est l'exactitude littérale des récits des prophètes : ce qui résulte des longues et patientes investigations de l'ethnologie antique, c'est la preuve du respect et de la créance que méritent nos saints Livres, même à ne les considérer que comme une œuvre humaine : ce qui ressort des récents travaux astronomiques, c'est la démonstration d'un ordre plus profond, plus magnifique que celui devant lequel s'étaient inclinés nos pères (i).

Mais tendre la main à la science est pour la foi plus qu'un droit, c'est un devoir. Pendant que la physique contemporaine arrache à la nature quelques-uns de ses plus merveilleux secrets, pendant que nos savants surprennent le monde par l'éclat de

(i) « On ne peut mettre en doute ce que la philosophie . païenne elle-même a parfois entrevu, que le monde tout entier est comme un harmonieux concert .annonçant la liberté', la puissance et la sagesse de Dieu. » (Bref de S. S. Léon XIII à Mgrd'Hulst, 20 mai 1887). — Après un admirable tableau de l'univers presque infini que la science contemporaine révèle au regard étonné de l'homme, un de nos. philosophes et de nos écrivains les plus éminents, M. Gh. Lévêque, termine ainsi : « Depuis douze ans j'étudie les sciences en vue de les concilier avec la philosophie. Je me suis convaincu que bien loin d'ébranler ou seulement d'obscurcir la notion du Dieuprovidence, la science la plus récente consolide et éclaircit cette notion. Pour embrasser l'universalité des mondes, pour les maintenir en équilibre, il a fallu, il faut une seule et même puissance, toujours existante, toujours supérieure à ion œuvre. » Son livre intitulé Leî Harmonies providentielles .Paris, 1S72) est, à ce point de vue, un des plus beaux de ce -tempy.

leurs découvertes, pendant que l'industrie fait sortir des conquêtes de la science de nouvelles sources de richesses et que les esprits se passionnent pour toutes les inventions destinées à accroître le bien-être général, à multiplier les jouissances matérielles, c'est le rôle des hommes de foi de travailler eux aussi sans relâche à faire luire sur les intelligences et dans les cœurs les rayons de la révélation divine. Jamais peut-être la chaire chrétienne n'a compté de plus nombreux ni de plus brillants apologistes : néanmoins il est bon, selon le conseil d'Ozanam, que les laïques retournent à l'humilité de leurs fonctions, philosophes, archéologues, naturalistes, et qu'ils veillent à la garde de cette part de vérité qui est de leur domaine. Il faut qu'ils servent l'Eglise en faisant chrétiennement leur métier de savants ; il faut qu'ils se mêlent, avec l'ardeur et la dignité du croyant, au mouvement intellectuel et scientifique de leur temps. J'irai plus loin, il faut qu'ils soient au premier rang dans les sciences humaines, car c'est uniquement à la supériorité que s'attachent le respect et l'influence, et selon un beau mot de Mgr d'Hulst, la cause de Dieu n'est pas faite pour être servie par des médiocres.

Mais convient-il davantage à la science de s'isoler dans son orgueil, en repoussant avec hauteur et dédain toute notion religieuse ? L'homme ne saurait-il entrer en possession de l'arme puissante et redoutable du savoir que pour la retourner contre lui-même et abdiquer son origine céleste, le titre le plus certain de

sa dignité (i) ? Renier la foi au nom de l'indépendance de la raison, c'est remettre en question, après dix-neui cents ans, les problèmes dont le christianisme est venu apporter la solution définitive, après qu'ils avaient vainement épuisé toutes les iorces du génie pendant quatre mille ans d'ignorance et de doute. « Lorsque, après de longs siècles passés sous le soleil du christianisme, on vient célébrer comme un affranchissement glorieux, comme un progrès conquis, la transformation des croyances en investigations libres de la raison humaine ; quand on arbore le drapeau d'un rationalisme souverain et qu'on dédaigne de marcher désormais sous la direction d'une foi reçue comme divine, ce serait un souvenir salutaire de penser qu'on revient tout simplement à ce qui fut la triste condition de l'esprit humain pendant bien longtemps, hélas! avant l'heure du christianisme (2). »

Parce que l'homme comprend chaque jour mieux le monde que Dieu a livré à son étude, parce que chaque jour lui apporte un moyen nouveau de dompter les éléments et de les plier à son service, faut-il qu'il borne à cette terre son avenir et ses espérances ? Fautil que, résistant obstinément aux affirmations de la conscience, il se refuse à rien admettre au delà du témoignage des sens ? Et comme le disait un écrivain déjà cité, M. Lévêque, « le besoin d'éprouver

(i) c Grâce à sa parenté avec le ciel, notre âme nous élève au-dessus de la terre, comme des plantes qui n'ont rien de terrestre, mais toutes célestes. » (Platon dans le Tintée.)

(2) Le P. de Ravignan.

toutes nos convictions, de vérifier toutes nos idées, la crainte salutaire d'être dupes, auraient-elles dégénéré en une impuissance maladive de saisir l'évidence ? L'usage systématique du doute aurait-il émoussé et finalement paralysé en nous le sens du vrai ? »

Nos adversaires ne veulent pas du surnaturel: ils en ont peur, semble-t-il, mais tous les grands hommes y ont cru: Platon, Cicéron, Newton, Leibniz, La nature, ajoutait Ozanam, si vaste qu'elle soit, ne suffit pas aux grands esprits : ils s'y trouvent trop à l'étroit. L'intelligence de l'homme, loin de déroger, ne se grandit et ne s'honore jamais plus qu'en reconnaissant la souveraineté divine. Gomme l'a écrit le P. Lacordaire, parlant de la révélation soudaine qui lui avait rendu la foi : « Ce n'était point l'abnégation de ma raison enchaînée, c'était au contraire la dilatation de ses clartés, une vue de toutes choses sous un horizon plus . étendu et une plus pénétrante lumière. » Ampère en était-il moins le physicien qu'admirait et nous enviait toute l'Europe, parce que « sa tête vénérable, toute chargée de science et d'honneurs, se courbait sans réserve devant les mystères et sous le niveau de l'enseignement sacré » ? Et l'un des ennemis les plus implacables du catholicisme en ce siècle, Michelet, n'obéissait-il pas au cri de sa conscience quand il écrivait : « J'ai baisé de bon coeur la croix de bois qui s'élève ■ au milieu du Colisée vaincu par elle. De quelles étreintes la jeune foi chrétienne dut-elle la serrer, lorsqu'elle apparut dans cette enceinte entre les lions et les léopards ? Aujourd'hui encore, quel que soit

DE FREDIiRlC OZANAM DÙJ

l'avenir, cette croix chaque Jour plus salutaire, n'estce pas pourtant Tunique asile de l'âme religieuse ? L'autel a perdu ses honneurs, l'humanité s'en éloigne peu à peu ; mais, je vous prie, oh ! dites-le-moi, sa vous le savez, s'est-il élevé un autre autel i) ? »

Que la science et la foi se rallient donc pour travailler au salut commun, la science par ses investigations et ses expériences, par ses hypothèses et ses déductions souvent admirables, souvent aussi sujettes à l'erreur : la foi par ses enseignements divins qui por- .tent en eux-mêmes la garantie de leur certitude. Quand se renouera ce merveilleux accord entre l'intelligence de l'homme et les croyances divines, entre les dons delà nature et ceux de la grâce, alliance féconde d'où sont sorties déjà les pages les plus belles et les plus lumineuses de l'histoire chrétienne, le iv*, le xiir^ et le xvii^ siècle ? Heureuse, oui, mille fois heureuse la génération qui acclamera le règne de Dieu et l'union des âmes parla vérité !

Si Frédéric Ozanam a été le modèle du chrétien résolu et courageux dans ses écrits et dans sa chaire, il l'a été plus encore dans ses actes et dans toute ia suite de sa vie. L'influence de ses exemples s'ajoute à l'autorité de ses ouvrages pour honorer sa mémoire et le recommander à notre imitation.

Ce qui fait le malheur de notre société, c'est une sorte de suicide moral, fatale conséquence delà poof-

(i) Introduction à l'Histoire universelle, i83i, p. 32.

suite trop assidue des biens matériels. En dehors de la foi, de l'énergie qu'elle communique et des consolations qu'elle promet, qui donc ne se sentirait pas désirtné en face des luttes de la vie publique ? Quand partout, en haut du côtédupouvoir,enbasducôtédela foule, on ne rencontre qu'hostilité et défiance, quand, ppurnepasfaiblir, il faut mettreàchaqueinstanten péril son avenir, sa popularité et sa fortune, sinon sa liberté et sa vie, croit-on qu'il suffise d'une foi chancelante, Qu d'un appel à la froide raison ? Les fortes doctrines fant seules les âmes fortes. Remercions Dieu du remarquable honneur qu'il nous fait en nous appelant icibas à cette heure précise de la lutte : mais dans les temps obscurs et difficiles où sa volonté nous fait vivre, souvenons-nous que ce qu'il faut demander aux pensées religieuses, c'est d'être non pas unchœurharmonieux qui enchante notre marche, ni un vague idéal dans la contemplation duquel se perde notre cceur, mais une lumière qui dirige et surtout une force qui assure nos pas (i). Rien n'est pire, écrivait

(i) « La terre s'est refroidie, c'est à nous catholiques de ranimer la chaleur vitale qui s'éteint : c'est à nous de recomaiencer aussi l'ère des martyrs. Car, être martyr, c'est chose possible à tous les chre'tiens ; être martyr, c'est donner sa vie pour Dieu et pour ses frères, c'est se donner en sacrifice, que ie sacrifice soit consommé tout d'un coup comme l'holocauste oïj qu'il s'accomplisse lentement et qu'il fume nuit et jour comme les parfums sur l'autel : être martyr, c'est donner au Ciel tout ce qu'on a reçu : son or, son sang, son âme tout entière. Cette offrande est entre nos mains ; ce sacrifice, nous pouvons le faire, c'est à nous de choisir à quels autels il nous plaira de le porter, à quelle divinité nous irons consacrer notre jeunesse et les tenaps qui la suivront, à quel temple nous nous

Ozanam en i85o, que d'affadir le christianisme, « ce se 1 de la terre » dont parle l'Evangile, et lui-même, qui a réconforté tant d'âmes et entraîné tant de disciples à sa suite sur la route du devoir, sans cesse gourmande sa propre faiblesse et supplie ses amis de lui écrire des paroles capables de rallumer et de soutenir son courage.

Ils sont nombreux, sans doute, les martyrs cachés du droit et de la vérité, ceux qui souffrent en secret des audaces et des triomphes de l'injustice*, mais puisque le temps est venu où nous n'avons plus à compter que sur Dieu et sur nous-mêmes, la noblesse de sentiment qui recule devant une affirmation publique n'est qu'une vertu stérile. Quoique parfois le silence puisse être recommandé par la prudence, dans la situation faite aujourd'hui aux catholiques de presque tous les pays de l'Europe, ce n'est qu'en parlant et en agissant qu'on peut bien mériter de Dieu et des hommes. Que les caractères timides qui ne sortent de leur retraite que pour porter en public le fâcheux spectacle de leurs plaintes impuissantes, ou de leur funeste découragement, méditent ce mot profond d'Ozanam : « Je ne puis pas plus me résigner à voir l'oppression qu'à la souffrir... Ah! qu'il se fait de mal dans le monde o.ir l'inconséquence et la timidité des gens de bien (i)! »

donnerons rendez-vous ; au pied de l'idole de l'égoïsme, ou au sanctuaire de Dieu et de l'humanité. » (Lettres d'Ozanam, T. X, p. 144.)

(i) Le comte de Champagny e'crivait en 1845 ces paroles bonnes encore a me'diter à l'heure actuelle : « L'antichristia-

L'urgent besoin de notre temps, c'est que la conscience catholique s'affirme de nouveau, qu'elle intervienne, comme elle en a le devoir, dans toutes les questions où les intérêts éternels de l'humanité se trouvent engagés : qu'elle lutte avec persévérance au nom de ses principes : qu'il se forme en un mot, malgré tous les obstacles et toutes les dissidences, une puissante opinion catholique. Le développement des libertés populaires assure au peuple une part de plus en plus prépondérante dans les gouvernements : c'est ainsi que dans des contrées en apparence moins favorisées que la nôtre, en Angleterre, en Belgique, en Suisse, en Allemagne, l'invincible union des catholiques a réalisé des prodiges et réduit à capituler une opposition qui semblait inexpugnable. Marchons résolument sur leurs traces : c'est là ce que Frédéric Ozanam demandait déjà avec instance à ses contemporains. i( C'est parce que les catholiques sont attaqués, écrivait-il, qu'il est désirable qu'ils se fassent sentir et respecter partout, dans la politique, dans la science, dans les arts. Il faut montrer que toutes les vérités nous intéressent, que nous voulons le progrès de toutes les lumières légitimes, et qu'au milieu dés combats nous avons encore l'âme assez sereine pour songer aux pacifiques intérêts de l'étude. »

nîsme est puissant : il est hardi, il fait ses conditions, il s'impose, il dompte les résistances du pouvoir. Au contraire les catholiques sont faibles ; ils s'effacent : loin d'être partout comme leurs adversaires, ils se font ou du moms se sont fait .ongtemps gloire de n'êtxœ aullè.p^ar t. »

Jeunes gens chrétiens, c'est à vous, à vous surtout ^"iie je m'adresse, vous à qui i! appartient par excellence d'être dans les luttes actuelles, selon le beau mot d'un de nos chefs, les tenants et les répondants de la vérité et de la justice. Lisez les écrits d'Ozanam, imitez ses exemples, et après avoir appris de lui à être grands par la science, plus grands encore par \e dévouement, inébranlables dans vos convictions en même temps que charitables envers vos adversaires, permettez que je vous redise cet appel d'un éminent #;ateur :

« Vous êtes la vie, la force et l'espérance ! Levezvous donc au milieu de notre société malade, et diteslui votre bonheur. Qu'on vous rencontre, qu'on vous voie partout où le mal a besoin de remède, le bien de consolation et d'appui. Montrez le courage des convictions catholiques aux postes les plus avancés de la 'utte, dans les combats de la science, de la philosophie, des lettres, de l'industrie, des arts et de la liberté. Faites entendre la grande voix du christia- T-saie parmi ce chaos confus d'opinions et de doctrines. Dites bien que vous voulez, que nous vou- •* jiis tous la gloire et la grandeur de la patrie, 1p développement et le maintien de ses institutions essentielles, le libre essor du génie et des grandes pensées. Pensez vous-mêmes bien haut : apprenez à ceux qui l'ignorent votre langue et votre foi : rétablissez pour la conscience chrétienne l'empire de la justice, de la vérité et d'une sainte indépendance. Soyez les soldats de l'idée divine, portez d'une main

ferme cet étendard qui doit flotter plus haut que tous les drapeaux et demeurer planté sur toutes les ruines, pour appeler toutes les restaurations. »

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