LE CHRETIEN
Principe de toutes les qualités et de toutes les eeuvfês de Frédéric Ozanara • l'amour de Dieu et de l'Eglise. — Son étude intitulée les Deux Chanceliers d'Angleterre. — Ses heures de trouble : sa résolution do travailler en apôtrp i la défense du catholicisme : ses pressantes instances auprès do ses amis et de ses collègues pour les ramener à la foi.— Ce qui achève la vertu à ses yeux,
' c'est l'action. — Le Livre des Malades : élévation de la piété d'Ozanam, pieuse résignation empreinte dans son dernier testament. — Attaques dirigées au XIX» siècle contre les croyances spiritualistes et religieuses; accord proclamé et établi par le catholicisme entre la foi et la raison. — Nécessité
, pour la conscience chrétienne de s'affirmer dans la vie publique. — Ozanam modèle du catholique qui croit et du catholique qui agit.
ON rôle ae biographe s'acnève, et ce livre touche à sa fin. Dans les chapitres qui précèdent, j'ai essayé de résumer les titres de Frédéric Ozanam à la sympathie et à la reconnaissance des générations qui l'ont connu comme de celles qui, venues trop tard pour le connaître, veulent du moins honorer et perpétuer son souvenir.
Modèle d'un savant chrétien dans la vie du monde, ce fut un de ces hommes qui savent rassembler en un
SbO LA VIE ET LES ŒUVRES
même esprit et dans la mutuelle péiiêîratîon d'une union féconde les idées qui servent à parler et les idées qui servent à vivre. Il a passé en faisant le bien, travaillant par sa parole et ses écrits à éclairer les intelligences et, de sa main secourable, toujours prêta soulager l'infortune. La société dans laquelle nous vivons, écrivait un de ses biographes, parle sans cesse de citoyens utiles : je n'en connais pas de plus utile qu'un homme qui, par sa parole et ses écrits, a maintenu l'élévation de l'esprit et la pureté des sentiments, la générosité, le désintéressement dans plus d'âmes qu'aucun de ceux qui, à notre époque, ont reçu une part dans la direction de la jeunesse. On peut remplacer la science, quoique la science d'Ozanam fût des plus vastes et des mieux éprouvées; on peut remplacer Tascendant et l'influence, bien que le talent ne suffise pas pour les conquérir ; on peut remplacer le dévouement, malgré qu'il soit rarement accompagné de tant de lumières : mais ce qu'on a peine à remplacer, c'est la réunion de toutes ces choses dans un homme qui relève les dons de l'intelligence par les plus aimables qualités du cœur.
A la suite et comme couronnement des chapitres qui précèdent, il me reste un dernier devoir ; et surtout dans un temps où l'on va répétant que le catholicisme est une croyan''^ vieillie, que les beaux esprits les plus raffinés, les savants les plus subtils, les littérateurs les plus élégants voient les choses de plus jiaut, je n'ai pas le droit de croire ma tâche terminée-
DE FRÉDÉRIC OZANAM 35f
Je croîs entendre protester du fond de sa tombe la voix indignée d'Ozanam.
O'^ind on embrasse d'un regard sa carrière si couiic et cependant si méritoire, quand on le considère aussi humble dans les joies que résigné dans les souffrances, aussi admirable par la solidité de sa science que par la générosité de son dévouement, on se demande quelle est la source cachée de cette fécondité d'intelligence, de ce don perpétuel de soi-même, de cette aimable tranquillité d'âme. « La foi, l'amour de Dieu et de l'Eglise, » répondent à l'envi toutes les œuvres d'Ozanam. Ce qui en est l'âme, ce qui en fait le mérite, c'est cette douce et sereine lumière qui illumine notre intelligence, quand elle se repose dans le calme de la vérité. Malgré la diversité des sujets, ses écrits sont autant de preuves des élans de joie et de la paix profonde qui sont la récompense d'un cœur où Dieu règne sans partage (i) ; car Celui à qui Ozanam dès sa jeunesse avait consacré irrévocablement ses talents et sa vie ne pouvait manquer de les bénir audelà de toutes les espérances humaines.
C'est qu'en effet il y a dans ce rapprochement toujours plus étroit entre l'homme et Dieu comme un
(î) Un philosophe que la re'flexion avait ramené à la foi chrétienne, Maine de Biran, disait : « Tout devient orage dans la vie, quand on n'a pas la paix intérieure. Avec cette bonne paix au contraire (que le monde ne donne pas), tous les nuages extérieurs disparaissent ou se réduisent à bien peu de chose. Que deviennent en effet tous ces fantômes, toutes ces ombres qui nous agitent et nous occupent, lorsqu'on a. Dieu présent et l'éternité devant soi î »
avant-goût de la félicité et des clartés du Ciel. « La religion est un don divin qui révèle chaque jour son excellence à l'âme qui la possède.... A mesure qu'on découvre mieux les misères du monde, sa superbe ignorance, sa fougueuse faiblesse, on apprend à se détourner de lui, et à chercher dans le sanctuaire intérieur la consolation de l'ami éternel. La souffrance, la lutte, le sacrifice font pénétrer cet amour suprême dans des couches de plus en plus profondes de notre âme.... C'est dans le tabernacle du cœur, sous le voile des premières larmes et dans le silence du premier détachement sérieux de la terre, que se consomme vraiment l'alliance des âmes avec J.-G. Quand l'âme sort de ce colloque divin, quel que soit son âge terrestre, elle n'est plus l'âme d'un enfant. Les jours et les années de Dieu ne sont pas celles de la terre : il y a tel mot que Dieu dit à un jeune homme et qui lui donne la maturité de dixannées d'expérience. jE'Ar/'/e;^'/ ^f'72poî^a milita (i) ».
Vous qui en doutez, lisez les lettres d'Ozanam, lisez ses travaux, lisez sa biographie, et s'il vous faut une preuve de plus, écoutez la déposition impartiale d'un témoin dont l'autorité ne peut être suspecte : « Ce qu'Ozanam mit au-dessus de toutes choses en ce monde, ce qui lui fit entreprendra; d'immenses études, écrire de grands et savants ouvrages, parler d'une voix éloquente, accomplir un nombre infini de bonnes œuvres, ce qui a marqué d'un sceau ineffaçable toutes
(i) L'abbé Perreyve, Biographies et Panégyriques.
ses actions et toutes ses paroles, ce fut sa grande foi catholique, la souveraine maîtresse de toute sa vie (i). »
Les citations diverses qui ont déjà passé sous les yeux de nos lecteurs rendent ici superflue, 'semble-t-il, toute démonstration nouvelle. Cependant parmi les écrits d'Ozanam, il en est un auquel nous n'avons fait qu'une brève allusion et où la pensée religieuse éclate avec une force particulière. En i835 il n'était encore qu'étudiant à Paris, lorsque la Revue européenne publia sous son nom une série d'articles réunis dès l'année suivante en une brochure intitulée : Les Deux Chanceliers d'Angleterre (2). Bacon à la fin du xvi* siècle, Saint Thomas de Cantorbéry au xii^, avaient été investis du même rôle, élevés à la même dignité. Tous deux avaient reçu en partage un beau génie. L'un nous montre la raison élevée pour ainsi dire à sa plus haute puissance, l'autre la foi mise à sa plus rude épreuve. Mais si l'on étudie leur caractère dans toute la suite de leur vie et surtout à l'heure suprême, quelle opposition (3)! Autant le grand homme selon le monde représente la terre avec ses petitesses et ses misères, autant le grand homme selon le christianisme reflète le ciel avec ses grandeurs et ses vertus.
(i) Ampère, préface des Lettres d'Ozanam.
(2) On la trouvera reproduite dans les Œuvres complètes. (T. VII, p. 385-558.)
(3) « Ego pro Deo mori paratus sum et pro assertione justiiice et pro Ecclesiœ libertate, dummodo pacem et libertatem consequatur. » Ainsi parle le grand archevêque de Cantorbéry, qiand on lui révèle le complot homicide tramé par ses ennemis,