CHAPITRE V
Antoine Favre ; publication des Ep'istres morales. — La dédicace ; Marguerite de Valois et les d'Urfé. — Caractère des trois livres des Epistres. — L'érudition. — Le style. — Conclusion.
Notice bibliographique sur les " Epistres morales „.
Pendant sa première retraite dans les Etats du duc de Savoie, probablement en 1597 (1), Honoré d'Urfé tomba dans une grave maladie.
Il s'était lié d'une affectueuse amitié avec Antoine Favre, président du Genevois, jurisconsulte très estimé, ami intime de saint François de Sales, et qui fut, pendant de longues années, à Annecy et à Chambéry, un des plus utiles serviteurs de la politique du duc de Savoie. Honoré, regrettant de ne pas voir Favre près de lui au moment où il semblait toucher à sa dernière heure, voulut du moins qu'on lui remît le manuscrit du premier livre de ses Epistres morales, pour en disposer selon sa volonté. Antoine Favre, dans la dédicace des Epistres au duc de Savoie, explique comment le manuscrit arriva entre ses mains, et pourquoi il le fit imprimer sans attendre le consentement de l'auteur.
Estant ces jours passez Monsieur d'Urfé en telle extrémité de maladie, qu'au jugement des médecins il ne restoit espoir d'autre
(i) Favre dit dans la dédicace, datée du 6 avril 1 598 : « Estant ces jours passez Monsieur d'Urfé en telle extrémité de maladie... » ; ce qui donnerait heu de croire que la maladie était toute récente. Mais nous ne croyons pas que les mots ces jours passez eussent alors le sens assez précis que l'usage leur donnerait aujourd'hui ; et d'autre part il n'est guère probable que, entre la fin de la conquête de la Maurienne, vers le milieu de mars 1J98, et le 6 avril suivant, Favre ait eu le temps de recevoir le manuscrit au malade, de prendre le parti de le publier, de s'entendre avec le libraire et d'écrire la dédicace. Ce n'est pas cependant impossible.
vie en luy que de l'éternelle, il lui advint, entre les propos que la force de l'amitié peut arracher de sa foiblesse, de parler de moy comme de celuy dont il regrettoit l'absence, et auquel il donnoit un rang principal entre ceux qu'il avoit chéry le plus. Et pour m'hon norer d'un tesmoignage qui en porta la mémoire jusques à la po térité la plus reculée, il enchargea l'un de ses amis plus confide <îlà présent, de garder soigneusement les discours qu'il avoit n'aguè ns composez en forme d'Epistres morales, avec une bien estroitte recores mandation de me les remettre pour en faire ce que je voudroy, comme de chose qu'il faisoit mienne...
Au premier ad vis que j'en de son mal, ayant accouru, je le trouvay sur les approches d'une convallescence... Il n'eust pas esté bien séant que sa guérison, laquelle j'avoy tant désirée, m'eust ravy ou envié un si précieux gage de sa bien-veuillance... Dès lors ne doutant point que je ne deusse suivre le conseil, lequel je luy avoy souventefois baillé, bien que jamais il n'y eut voulu entendre, de publier ces beaux et rares discours, j'estimay quant et quant que cette grâce m'estoit arrivée du ciel pour me mettre en main de quoy pouvoir faire un présent à V. A. Et en cela (quoy qu'il semblât qu'en quelque sorte j'y fusse obligé), je n'y voulu demander ny attendre plus particulière permission de luy, craignant que ses considérations ordinaires n'interrompissent mon desseing.
Cette dédicace est datée d'Annecy, le 6 avril 1598. Les Epistres morales furent publiées la même année à Lyon, en un seul livre (l);le second ne parut qu'avec l'édition de 1603, le troisième avec celle de 1608, et six autres éditions, à notre connaissance, se succèdent jusqu'en 1627 (2). Le second livre, quoique imprimé seulement en 1603, était prêt, ou peu s'en faut, au moment même où le président Favre donnait le premier au public; car dans la sixième lettre, Honoré entretient son correspondant, réel ou fictif, de sa guérison toute récente, et il explique avec force que la mort est " beaucoup plus espouvantable à qui en a ouy parler, qu'à celuy qui l'a veue et recogneue de près ,;. Mais aucune allusion précise ne permet de donner une date au troisième livre.
Le premier livre des Epistres morales est daté de Montbrison, 24 septembre 1595. Elles sont adressées à un ami qu'Urfé appelle Agathon. Dans ce premier livre au moins, Agathon nous semble être, comme le Lucilius de Sénèque, un personnage réel à qui, de sa prison, Urfé fait parvenir ses lettres une à
(i) Mais cette édition en faisait prévoir une plus complète ; car le titre de départ porte : a Livre premier des Epistres morales, -n
(2) Voir, à la fm de ce chapitre, la bibliographie des Epistres morales.
une, et qui lui envoie des observations, des critiques même, auxquelles il répond dans les lettres suivantes. Nous inclinons à croire, sans en avoir cependant aucune preuve positive, que cet ami, resté fidèle dans les mauvais jours, est Gaspard de Génetines, ligueur dont la famille était alliée à celle de Châteaumorand, très dévoué à Honoré d'Urfé, et que nous retrouverons dans la suite de ce récit.
Les Epistres sont précédées d'un long avis au lecteur :
Ces discours que je te présente ne te sçauroient estre si désagréables, que l'occasion de leur naissance me l'a esté. Ils sont nez d'un fascheux loisir que m'a donné la prison oii je suis encores. Toutes-fois comme des fleurs plus amères l'abeille tire son miel, j'ay pensé que de ce fascheux temps je pourroy tirer quelque soulagement par ma plume. Or tel qu'il a esté, je te le mets devant les yeux : non point pour en recevoir ton jugement, mais à fin que tu t'en serves, si tu en as affaire. C'est pour ta nécessité et non point pour ta dispute que je t'en fay part, etc.
Voilà qui est fier et sent son cavalier de bonne race. Il n'écrit pas pour ces malades pusillanimes qui reculent devant le remède, ou raisonneurs qui disputent contre le médecin. Pour lui, après tant de revers essuyés depuis un an, et tant de rencontres avec le malheur qu'il a marquées de son sang, il met la fortune au défi de faire brèche à son courage.
Le premier livre des Epistres momies est dédié à une dame dont Honoré d'Urfé ne nous fait pas connaître le nom. Quelle est cette femme dont il jugeait l'âme assez vaillante pour entendre et recevoir une si austère leçon?
Nous ne sommes pas en état de résoudre ce problème d'une manière entièrement satisfaisante. Remarquons cependant que l'auteur dit à cette dame: " Ces petits discours qui vont se présenter à vous ont eu de vous la franchise de la parole et la constance du courage, pour âme. „ Cela convient assez à Marguerite de Valois, alors reléguée dans sa forteresse d'Usson, et qui certes opposa au malheur une force d'âme peu commune.
Une autre particularité semble confirmer cette conjecture. Dans l'édition complète de 1608, Urfé a mis en tête du troisième livre une nouvelle épître dédicatoire, adressée à la reine Marguerite. Ne peut-on pas penser que la seconde dédicace donne la clef de la première, et qu'Urfé a offert à Marguerite le troisième livre de son ouvrage, précisément parce qu'il lui avait autrefois dédié le premier?
Marguerite de Valois, fille de Henri II et première femme de Henri IV, avait été enfermée au château d'Usson en Auvergne, et mise sous la garde du marquis de Canillac. On sait comment elle finit par rester maîtresse de la forteresse, où elle soutint avec vigueur, jusqu'à la fin de 1 593 (1), la cause de la Ligue. De son rocher, elle eut avec le Forez, et en particulier avec la famille d'Urfé, de fréquentes relations, politiques et littéraires.
Personne ne conteste son esprit et son courage. Mais a-t-elle mérité la réputation de galantise que lui a faite l'histoire ou la légende? Selon nous, le procès de sa mémoire serait à revoir de près, et la sentence à adoucir. Sa vie aventureuse, sa haine de toute contrainte, la liberté avec laquelle elle s'entourait d'hommes, des goûts un peu excentriques ont donné beau jeu à la malignité. Plus tard la courtisanerie, et par là nous entendons le désir d'expliquer le second mariage de Henri IV, et d'excuser les désordres de sa vie privée par ceux de sa première femme, a encore surfait la mauvaise renommée de la pauvre reine Margot.
Nous n'ignorons pas que, chez ces femmes du seizième siècle, les pratiques de la dévotion faisaient parfois assez bon commerce avec la galanterie, et nous ne voulons pas dire que la reine de Navarre ait été absolument exempte de toute faiblesse.
Cependant quand nous lisons dans les auteurs contemporains, dans ceux mêmes qui l'ont approchée, ces éloges de la piété de la reine " demeurant la plus part du temps en sa chapelle, se communiant une, deux fois la semaine „, partagée entre les affaires, les plaisirs de l'esprit et les exercices de la
(i) Le 15 janvier 1 591, les échcvins du Puy-en-Velay écrivent à ceux de Lyon : « Nous avons receu advertissement asseuré comme ceulx du party contraire avoit faly de faire tuer la Royne de Navarre d'un coup de pistolle qu'on luy tira dans sa chambre au chasteau d'Usson, lequel donna dans les robbes de sa majesté, et par mesme moyen falirent de prendre led. chasteau d'Usson, la tragédie estant conduicte par le capitaine de sa garde. Voilà comment Dieu n'abandonne jamais les siens, et rand vains et innutiles les dessains des hommes comme bon ly semble. » (Arch. munie, de Lyon, correspondance consulaire, AA. 74). jBien que cet avis soit donné pour t asseuré i> , il courait alors tant de bruits mal contrôlés, qu'il serait peu prudent d'accueillir avec trop de confiance la nouvelle transmise par les échevins du Puy. Il nous a paru bon cependant de rapporter, sous toutes réserves, ce fait jusque-là inconnu, nous le croyons du moins.
religion, nous doutons qu'un tel dévergondage de conduite ait souillé " l'hermitage saint, le dévot monastère d'Usson (1). „ On croira difficilement que le mensonge des panégyristes ait pu atteindre ces limites.
Les moins curieux de ces témoignages favorables à Marguerite ne sont pas ceux qui nous viennent du Forez. Le P' août 1597, du château de Goutelas en Forez, le chanoine Loys Papon dédie un Hymne " à trèsillustre princesse Marguerite de Valois, reine de France (2). ,, Ce morceau est une exaltation de ses vertus, et une apologie contre les méchants bruits qui couraient sur ses mœurs.
Mais voici les d'Urfé, témoins encore moins suspects, et placés assez haut pour n'avoir pas besoin de mentir. En 1592, tandis que Marguerite travaille en Auvergne pour le succès de la Sainte Union, Antoine d'Urfé, abbé de la Chaise-Dieu, lui envoie une épître inspirée de Platon : De la beauté qu* acquiert l'esprit par les sciences (3).
On pourrait dire, il est vrai, qu'Antoine loue surtout la reine de s'être élevée, par les délassements de l'intelligence, au-dessus des " passions viles et contemptibles „, et d'avoir trouvé, en sa solitude d'Usson, un " havre de tranquillité qui semble appel 1er à soy ceux qui cultivent les Muses „. Mais l'aîné de la famille, Anne d'Urfé, homme d'une vertu non équivoque, appelait Marguerite la " perle de France ,;, et il osait lui dédier l'hymne de la chaste Suzanne (4), ce qui vraiment eût été d'une ironie bien aiguë, s'il n'avait pas cru que Marguerite de Valois valait beaucoup mieux que sa réputation! Quant à Honoré d'Urfé, incapable, par son caractère et sa franchise, d'une grossière flatterie, il disait à la reine Marguerite, en lui dédiant le troisième livre de ses Epistres morales : " Madame, leur principal suject c'est de l'âme; et parce que celle qui reluit en Vostre Majesté faict paroistre toutes les perfections des plus parfaictes, je penserois avoir commis une grande faute, si
(i) Panégyriste cité par L. Lalanne, dans la notice sur Marguerite qu'il a mise en tête de l'édition de ses Mémoires, Paris, 18$ 8, in- 16. Il serait aisé de citer beaucoup d'autres témoignages du même genre.
(2) Supplément aux Œuvres du chanoine Loys Papon, Lyon, 1860, in-S".
(3) S. 1. n. d., in-4°, 14 p. à la suite de la suite de la Vaillance, Lyon, J. Roussin, 1 592.
(4) Hymnes, Lyon, P. Rigaud, 1608, petit in-4°.
8o LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ
je ne les vous présentois comme à celle qui en peut le mieux juger, sans tourner les yeux ailleurs que sur soy mesme. ,;
Que dans tout cela on fasse, nous le voulons bien, la part de cette exagération qu'excuse la convenance envers une femme et une princesse : il est évident cependant que les d'Urfé avaient, sur la reine Margot, une opinion très différente de celle qui est restée attachée à sa mémoire.
On a répété bien souvent qu'Honoré d'Urfé, pendant les guerres de la Ligue, pris par les gens d'armes qui tenaient garnison à Usson, avait été emprisonné dans le château, mais que bientôt il aurait trouvé le moyen d'adoucir, par les sentiments qu'il sut inspirer à Marguerite de Valois, les rigueurs de la captivité. " On prétend, dit Patru, qu'il ne déplut pas à la nymphe (1). „ La nymphe, c'est Marguerite, et on ajoute qu'Honoré a allégorisé cet épisode de sa vie, au commencement de VAstrée, dans l'histoire du beau berger Céladon et de la nymphe Galathée. En supposant que cette explication fût vraie, l'épisode tournerait à la plus grande gloire de Céladon, puisque sa vertu sort victorieuse de l'épreuve, et que rien ne peut ébranler sa fidélité à Astrée.
Cette histoire est du reste invraisemblable. Pourquoi Honoré d'Urfé, qui servait le même parti que Marguerite, aurait-il été arrêté par les soldats du château d'Usson? Mais il a dû connaître Marguerite de Valois pendant quelqu'une des expéditions des ligueurs foréziens en Auvergne. Tous deux épris de littérature, et la mettant au-dessus des intérêts politiques que les circonstances les avaient amenés à défendre, ils ont échangé des idées fort étrangères à la soldatesque de leur entourage; mais rien ne prouve que leurs rapports ne se soient pas contenus dans les bornes d'une honnête courtoisie.
Il est probable toutefois que la tradition recueillie par Patru, touchant des relations plus intimes entre Marguerite et Honoré, avait déjà pris corps au temps de la Ligue ou peu après. Loys Papon, grand ami d'Urfé, nous paraît avoir fait allusion à ces bruits et les avoir réfutés dans V Hymne qu'il adressa en 1597 à Marguerite de Valois. Avec une indignation
(i) Eclair cissemens sur l'histoire de t Astrée,
LES EPISTRES MORALES 8i
assurément sincère, il invective contre ceux qui se sont permis de mettre en doute la vertu de la reine, et qui ont travesti
De candides Orphez en infâmes Satyres.
Orphée, bien entendu, n'a rien à voir en cette affaire, et n'est là que par figure. Mais Honoré d'Urfé, par un trop facile jeu de mots, a été vingt fois été appelé un Orphée par ses admirateurs. Est-ce que Loys Papon ne veut pas dire ceci? La méchanceté a fait à Marguerite de Valois une réputation de vie licencieuse qu'elle ne mérite pas; et un Orphée (Urfé) innocent, qui n'a jamais eu avec elle d'autres rapports que ceux d'une mutuelle estime, est devenu un infâme satyre qui aurait abusé des complaisances de la reine.
Après ce détour un peu long à propos d'une dédicace, nous revenons aux Epistres morales.
Le premier livre a un caractère très différent des deux autres. Dans le second et le troisième, écrits après la grande crise qui termina la Ligue, et quand l'orage était apaisé, Urfé dissertera avec désintéressement sur divers points de morale spéculative et même de métaphysique. Mais dans le premier, il est directement en cause. Il se met en scène, et avec lui ses parents, ses amis, ses ennemis, le félon qui l'a trahi. Il raconte longuement la mort de Nemours, il charge Agathon de porter ses consolations à la mère du duc; il trace le tableau de ses propres malheurs, depuis ce funeste jour du 1" octobre oii il perdit le plus aimé de ses frères, jusqu'à la prison où il est encore. Ce sont presque des mémoires qu'il aurait pu intituler : Comment j'ai vécu la dernière année de la Ligue,
Mais surtout il nous livre l'état de son âme à l'heure la plus critique de sa vie. Une lutte sans merci entre Urfé et la mauvaise fortune donne à ce livre l'intérêt d'un drame : il s'agit de savoir qui sera le plus fort, d'elle ou de lui. Précisons cette situation morale.
Honoré d'Urfé, après avoir un moment tenu la campagne contre les royalistes, avait définitivement échoué dans sa tentative. La fin tragique de son frère, probablement tué sous ses yeux, son arrestation à Feurs, la mort de son maître le duc de Nemours, la trahison d'un ami déloyal, son emprisonnement à Montbrison, l'abandon de sa famille, la réprobation des gens sensés pour une entreprise inconsidérée, la chute entière de
ses espérances, l'exil en perspective quand il sortirait de prison : voilà où en était celui qui, une année auparavant, avait repris hardiment les armes pour la Sainte Union avec le titre de lieutenant général au gouvernement de Forez; aujourd'hui abattu, lié, blessures béantes.
Il a été " un peu esperdu du coup „. Tant de douleurs et de déceptions ont attristé son âme : " La Fortune, dit-il, m'a beaucoup poursuivy „, il a vu le fer de son ennemie " dans ses entrailles ,; . Mais il s'est bien vite ressaisi. A peine remis de la commotion excitée dans la partie inférieure de l'âme, il cherche des consolations à son infortune et des raisons d'espérer.
Urfé ne les demande pas cependant, comme on devrait s'y attendre, à la doctrine chrétienne dans laquelle il a été élevé et pour laquelle il vient de combattre. En ces temps de la Renaissance, tout pénétrés de culture antique, il se produisait souvent une espèce de dédoublement de l'homme. Par sa conduite, sa vie ordinaire et ses idées courantes, Urfé appartient à la tradition religieuse et ancestrale; par son intellectualisme pur, il est d'un autre monde. On dirait qu'il ne s'est rien passé entre Platon, Chrysippe, Sénèque, Epictète et lui.
C'est donc dans la philosophie, comme Boèce, mais dans la philosophie commentée par la réflexion et l'expérience des choses, qu'Urfé cherchera des motifs de se dresser en face de l'adversité et de lui tenir tête.
Le premier livre des Epistres morales est tout entier un douloureux conflit entre la Fortune et une âme naturellement intrépide. Le titre même de la plupart de ces lettres accuse la violence du combat : " Quelle sorte de guerre la Fortune et la vertu ont ensemble; — la vertu est la butte de la Fortune; - de quelles choses on se doit prouvoir contre la Fortune et contre la crainte; - qu'en tous nos accidens il faut se ressouvenir de l'inconstance de la Fortune; - qu'il faut de longue main se résoudre aux adversitez; — que les pleurs sont inutiles aux adversitez, etc. ,;
Cette tension d'une âme toujours bandée contre les rigueurs de la destinée ne laisse pas d'être à la longue fatigante, d'autant plus que dans ces défis à la Fortune, on lit bien des pages d'une déclamation vide.
Mais l'accent est vrai - car la déclamation n'exclut pas la
vérité — le ton fier et magnanime. Urfé a le sentiment de ce qu'il vaut. Quand les généraux romains triomphaient, c'étaient les rois et les capitaines vaincus qui suivaient leur char, et non la tourbe du menu peuple : " d'autant que la Fortune jugeoit cette populace indigne de ressentir ce grand coup. Aussi tant s'en faut que je me pleigne du sang que j'ay respandu estant blessé, que je m'en loue, et la remercie du jugement qu'elle fait de mon mérite, me croyant digne de ses coups, et si souvent redoublez. Car deux vanitez me naissent de cette considération : l'une que, puis que je me fay voir à elle, il faut ce que soit quelque chose de moy; et l'autre que, puisqu'il faut qu'elle perde tant de coups l'un sur l'autre eslancez pour me pouvoir abattre, que ma force ne soit pas petite. „
Même en sa prison et quand sa vie paraît brisée, Urfé ne renonce pas à ses rêves d'ambition, car " l'ambition médiocre n'est pas blasmable, et c'est un grand esguillon de la vertu „. Il avait l'espoir d'une prochaine revanche, et comme Agathon lui donnait le conseil, après la tempête qui avait bouleversé sa vie, de vivre dans la retraite : Non, répondait-il, " je suis trop engagé au combat, il faut que nous sçachions à qui le champ de bataille demeurera; à cette heure, ce seroit fuite et non pas retraitte. ,,
Tel est le premier livre des Epistres, d'une raideur un peu monotone, mais œuvre ardente, généreuse, constamment soutenue par un sens élevé de l'honneur, et par des retours du moraliste sur lui-même en cette triste fin des guerres de la Ligue.
Dans le second livre, écrit vers 1598 et probablement à Senoy, on rencontre encore quelques souvenirs personnels d'Honoré d'Urfé, des réflexions inspirées par sa convalescence, les impressions d'une visite au château de Ripaille; mais ce n'est plus une application passionnée des doctrines philosophiques aux événements de sa vie. Ce livre rappelle de plus près les idées et le genre de Sénèque. Ce sont des discussions très élevées, légèrement déclamatoires, sur l'emploi du temps, la mort, le bon usage des passions, la grandeur morale, la félicité du sage, etc. Des pensées vaguement chrétiennes apparaissent de loin en loin.
La quatrième lettre. Que l'amour naist de surabondance de vertu, est intéressante; elle nous montre Urfé, à cette époque.
déjà tout plein des idées sur l'amour parfait que Sylvandre n'aura plus qu'à reprendre et à développer* dans VAstrée : " L'amour est un désir de beauté, la beauté et la bonté se confondent ensemble; car rien ne peut estre beau qui ne soit bon, ny bon qui ne soit beau, ainsi que Platon nous enseigne dans le Sympose. Or la bonté, c'est Dieu; car Dieu seul est bon, lequel ne se pouvant diviser, il s'ensuit que désirer la beauté, c'est désirer la bonté, et désirer la bonté, c'est désirer Dieu... Ce qui est seul aymable, c'est la vertu; donc, pour estre aymé, le vray amant se rendra vertueux. Il est tout certain que le corps peut bien estre aymé, mais non pas aymer. Doncques, sy l'amant veut estre aymé de ce qu'il ayme, comîne dit Platon, il faut par nécessité que ce soit les beautez de l'âme... „
Dans les deux premiers livres, Urfé ne sortait guère de la morale, soit qu'il fît sur lui-même l'épreuve de ses méditations, soit qu'il débattît de beaux problèmes d'éthique. Le troisième livre des Epistres, composé plus tard, dans les premières années du dix-septième siècle, est d'un ton différent. Sans délaisser absolument la morale, surtout la morale théorique. Honoré d'Urfé aborde des questions de psychologie métaphysique et de théologie naturelle, que cependant il résout conformément aux enseignements de l'Eglise (1) : que Dieu communique sa bonté à toute chose; que seule une vertu infinie est capable de créer; que l'homme est " l'hyménée et l'assemblage de l'univers ,; ; que " l'âme raisonnable n'est pas engendrée „, et autres questions d'une philosophie transcendante, examinées avec une abondance extraordinaire d'arguments et d'autorités.
Dans leur ensemble, les Epistres momies rappellent les lettres de Sénèque à Lucilius.La morale en est toute stoïcienne, et même, surtout dans le premier livre, d'un stoïcisme très âpre. Comme Sénèque, Urfé s'est donné un correspondant dont le rôle est de stimuler son esprit par des questions, des observations et des critiques. Comme Sénèque aussi, il aime à finir ses lettres par une maxime empruntée à un écrivain connu, et qui est comme le " bouquet spirituel ,; de la médi-
(i) Voir en particulier la troisième épître, oii il dit que la notion du vrai Dieu, dans l'antiquité, ne se conservait que chez les Juifs.
tation du jour. Sénèque ne s'était pas non plus privé de toucher, au moins de loin en loin, aux problèmes de la métaphysique; s'ils sont peu utiles à la discipline de la vie, ils élèvent l'âme, a terrenls ad divlna dimittant Poser ces questions, les résoudre si l'on peut, il n'y a rien qui convienne mieux au sage, et c'est un moyen d'échapper à la tyrannie de la matière, que d'aller « se récréer dans le ciel (1). ,;
Si les Epistres momies paraissent inspirées des lettres de Sénèque, elles ne sont pas cependant une imitation, sauf le second livre où Honoré d'Urfé, se rapprochant cette fois de son modèle, traite des points de morale assez semblables à ceux que préférait Sénèque. Pour le reste, les Epistres sont originales. Nous ne connaissons rien surtout qu'on puisse comparer au premier livre, à cette polémique véhémente entre la Fortune et le ligueur abattu, mais non vaincu par la destinée.
L'érudition déborde dans les Epistres morales. Chez ces hommes du seizième siècle, formés par la discipline classique et élevés dans le culte de l'antiquité, la citation vient comme naturellement au secours de celui qui parle ou qui écrit. Presque tous, même les meilleurs, même Montaigne, sont plus ou moins livresques. Ce que nous fuyons, ce que du moins nous nous étudions à ne pas laisser voir, passe alors pour la marque d'un esprit distingué.
Bien peu cependant ont usé ou abusé de l'érudition autant qu'Honoré d'Urfé dans ses Epistres-, et si on pense que l'auteur a écrit le premier livre en prison, vraisemblablement presque sans autre secours que sa mémoire, on comprendra difficilement qu'un homme, jeune encore, et qui depuis quatre ou cinq ans n'avait guère pensé qu'à se battre, ait pu amasser tant de rares connaissances.
Cette érudition n'est pas indigeste, elle s'incorpore sans effort aux idées personnelles de l'écrivain; disons plutôt que penser avec Platon et Sénèque, et penser par lui-même, c'est pour Urfé une seule et même chose. Mais est-elle exacte, contrôlée, puisée aux bonnes sources alors accessibles? Pour se prononcer, il faudrait faire une enquête longue, minutieuse, malaisée, et j'avoue que j'ai reculé devant ce travail, dont sûre-
(1) La lettre 65® à Lucilius trace un programme étendu de recherches métaphysiques
ment les résultats n'auraient pas payé la peine. Il est certain, en tout cas, qu'elle n'est pas toujours de première main, sans que j'en fasse un grief à Urfé. Il n'avait sûrement pas lu les philosophes arabes dans le texte original, et beaucoup de choses mal vérifiées sont acceptées de confiance, d'après la tradition littéraire courante. Il croit à l'authenticité des poésies orphiques et des livres hermétiques.
L'histoire et la littérature de la France tiennent peu de place dans l'érudition d'Urfé; non pas qu'il les ignore, mais sans doute il ne serait pas de bon ton de paraître savoir des choses si communes : à peine un souvenir du roi saint Louis, une mention de nos vieux romans, une citation de " ce docte Pybrac ,;. Il connaît bien les auteurs italiens et espagnols, il cite Marsile Ficin, le traducteur de Platon, Pic de la Mirandole, VAmlnte du Tasse, la Galatée de Cervantes, la continuation de la Diane de Montemayor par Gil Polo. Il a des lumières touchant les livres attribués à Zoroastre, la sagesse arabe, les spéculations hasardées de la Kabale.
Mais Honoré d'Urfé est surtout entièrement à l'aise dans l'antiquité classique. Faits historiques, institutions et usages, traits de moeurs, mythologie, philosophie, poésie, tout coule d'abondance, avec une facilité, un à-propos de citation qui prouvent à quel point la connaissance de l'histoire, des doctrines et de la littérature anciennes lui était familière.
Sans être archaïque, la langue des Epistres est un peu moins près du français moderne que le style de VAstrée, à longues périodes laborieuses, quelquefois affectée ou obscure, fréquemment incorrecte. Mais combien de pages il est facile d'en extraire, aussi remarquables par l'énergique fermeté de l'expression que par la hauteur de la raison ! Nous avons cité ailleurs la très belle lettre sur la mort du duc de Nemours. Voici la fin d'une autre lettre oii on verra comment Urfé dans sa prison, quand toutes ses espérances semblent s'écrouler, tire avantage de ses malheurs mêmes (1).
Les plaies que j'ai receu en mes dessains me seront, comme cicatrices honnorables, les asseurez tesmoings d'un hazardeiix soldat. Mon Agathon, nous n'avons point vescu en ténèbres. Nos actions ont toujours esté au plus clair rayon du soleil. Et me contente aucunement de cette vanité, que pour me rendre cogneu des personnes
(i) Liv Y% ép. 14.
d'honneur, il ne me faut point brusler le temple de Diane. Et quelle fortune plus grande dois-je désirer que celle-cy? Quoy ! des richesses? Ah! loyer trop honteux pour payer le salaire de mes services! Des grandeurs? Et n'en ay-je pas eu ce que j'en ay deu désirer? Des faveurs des princes? Ressouvien-toy de celuy que nous avons suivy' Des amis? Et ne n'ayme-tu pas? Bref r'assemble en ton esprit lë cours de ma vie, et tu verras que le ciel ne m'a jamais défavorisé. Que s'il me deffaut quelque chose, c'est la constance de la Fortune; mais qui a jamais peu fixer ce Mercure? Qui est celuy qui a mis le pied sur la roue, et n'a faict le tour avec elle? Ne sçais tu pas qu'elle est
Inconstante, et fragile, et perfide, et glissante?
Ne veuillons donc point nous fascher contre le ciel si le feu est chaud, si l'eau mouille, et si ce qui est pesant descend en bas. Et avec cette considération, laisse les regrets de mes travaux perdus; car je les tiens pour bien employez, puisqu'ils m'ont donné cognoissance de ce que je suis. Que si c'est en me renversant mes dessains, il n'importe; car un grand ordre ne se peut mettre qu'avec un grand désordre, à ce que dient les politiques. Disons donc avec ce grand capitaine grec : Que nous estions perdus, si nous n'eussions esté perdus.
Honoré d'Urfé est un moraliste méconnu ou plutôt inconnu (1). Nous n'avons garde de mettre les Epistres morales à côté des Essais de Montaigne. Le dogmatisme austère et hautain d'Urfé est certes moins attrayant que le doute spirituel de Montaigne. La langue tendue, solennelle et un peu emphatique du premier ne vaut pas non plus la manière libre et familière du second. Mais enfin les Epistres sont un noble Hvre, né des malheurs d'une âme chevaleresque, où la morale s'éclaire des dures leçons de la vie; c'est un des premiers exemples que nous ayons d'une prose ferme et soutenue, et, en somme, une des œuvres les plus fortement pensées et écrites de la fin du seizième siècle.
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE SUR LES " EPISTRES MORALES n
1 ° Les Epistres morales, du Seigneur d'Urfé, Escayer et Chambellan ordinaire de S. A. Colonel gênerai de sa Cava-
(i) Nous ne connaissons que deux bonnes études sur les Epistres morales^ celle de BONAFOUS {Etudes sur l'Astrée, p. 109 et suiv.), et celle de F. ROBIOU, Essai sur l'hist. de la litt. et des mœurs pendant la première moitié du dix-septième siècle^ t. I", p. 129 et suiv.).
lerle et Infanterie Françoise, et Capitaine de cent Chevaux légers de ses ordonnances. Dédiées à son Altesse, A Lyon, par Jacques Roussin. M. D. XCVIII. Avec Privilège du Roy [en un seul livre]. - In-12, 336 p. et 5 ff. non ch. — Entre le titre et le texte : dédicace d'Antoine Favre au duc de Savoie, datée d'Annecy, 6 avril 1598; dédicace de l'auteur à une dame, datée de Montbrison, 24 septembre 1595; huit vers latins de G. de la Théolière; avis d'Urfé au lecteur; sonnet " à mon livre w. — Le texte commence à la p. 31 : " Livre premier des Epistres morales ». - Dans les 5 ff. non ch. de la fin : ^' Protestatio >; de l'auteur, pour soumettre son livre au jugement de l'Eglise; table des sommaires.
Dans un exemplaire que j'ai eu sous les yeux, on trouve à la fin du volume 2 ff. imprimés sur papier différent, probablement ajoutés après coup, qui contiennent : deux sonnets d'Ame du Coudray; le privilège du roi, daté de Lyon, 24 septembre 1595, donné pour dix ans à Roussin pour " tous les livres qu'il pourra recouvrer, nouvellement faicts et composez par le sieur d'Urfé „ ; et au-dessous : " Achevé d'imprimer le 26 septembre, 1598. ,;
2" Les Epistres morales de Messire Honoré d'Urfé^ Capitaine de cinquante hommes d'armes. Comte de Chasteauneuf, et Baron de Chasteaumorand, etc. Dédiées à son Altesse de Savoye. A Paris, Chez Jean Micard. Avec priv. du Roy. 1603. Titre dans un frontispice gravé [en deux livres]. - In- 12, 12 ff. limin., 250 ff. et 7 ff. non ch. - Les ff. lim. contiennent : la " Protestatio „ ; approbation de deux docteurs, du 22 mai 1603; les dédicaces de Favre et d'Urfé; les vers de G. de la Théolière; l'avis d'Urfé au lecteur; le sonnet à. son livre. - Les ff. non ch. à la fin : la table; privilège, du 2 juin 1603; cession du privilège à Micard, du 20 juin 1603.
3° Les Epistres morales de Messire Honoré d'Urfé, Capitaine... Reveuë, corrigée et augmentée d'un troisiesme livre. 1608. A Paris, Chez lean Micard [en trois livres]. - In- 12, 12 ff. lim., 371 p., et 6 ff. non ch. — Contenu des ff. lim. : titre; dédicaces; vers de G. de la Théolière; avis au lecteur; sonnet d'Urfé à son livre. - Contenu des 6 ff. non ch. à la fin : table; approbation des docteurs, du 20 mars 1608; privilège du roi à Micard, du 27 août 1608. - En tête du troisième livre, est une dédicace à la reine Marguerite de Valois. - J'ai
VU à Virieu un exemplaire de cette édition avec cette note : " De don de l'autheur. Fabrl »
4° Les Epistres morales et amoureuses de Messire Honoré d'Urfé, marquis de Verrome, Comte de Chasteau-neuf, Baron de Chasteau Morand, Chevalier de l'Ordre de Savoye, etc. Reveu, corrigé et augmenté en ceste dernière Edition. A Paris, Chez Gilles Robinot. M. DC. XIX. Avec privilège du Roy. - In-8", 8 ff. lim., 548 p., et 6 ff. non ch. - Les ff. lim. contiennent la Protestation, les dédicaces, etc. — Les ff. de la fin : table; approbation, du 20 mars 1608; privilège donné à Robinot pour six ans, du 2 août 1619; achevé d'imprimer, du 6 août 1619; table des Lettres amoureuses. - A la p. 492, commencent les " Lettres amoureuses tirées des Astrees, par le Sieur d'Urfé ,;, dont la première est la " Responce de Céladon à Lycidas „ {Astrée, I, 1].
5° Les Epistres morales... Lyon, lean Lautret, i619, in- 12.
- Je n'ai pas vu cette édition, que je suppose identique, sauf la date, à la suivante.
6" Les Epistres morales de Messire Honoré d'Urfé. Dernire Edition reveuë, corrigée, et augmentée d'un troisiesme livre. Dédiées à son Altesse de Savoye. A Lyon, par Jean Lautret. Avec permission, 1620. Titre dans un frontipisce gravé. — In- 12, 8 ff. non ch., 546 p., et 6 ff. non ch. — Il n'y a à remarquer, dans cette édition, que la permission donnée à Lautret pour quatre ans, datée de Lyon, 22 février 1619, et signée " Du Sauzey, Lieutenant particulier „.
7° Les Epistres morales... Paris, 1620, chez Gilles Robinot probablement. — Je n'ai pas vu cette édition.
8° Les Epistres morales... A Lyon, par lean Lautret. 1 623.
- In- 12, 11 ff. non ch., 546 p. et 6 ff. non ch. - Cette édition ne diffère du n" 6 que par les ff. liminaires.
9" Les Epistres morales de Messire Honoré d'Urfé. Dernière Edition reveuë, corrigée, et augmentée de nouveau. 1627. Avec Privilège. A Lyon, par lean Lautret. Avec permission. Titre dans le même frontispice qu'à l'édition de 1620. - In- 12, 12 ff. lim., 547 p. et 6 ff. non ch. - A remarquer, dans les ff. lim., un avertissement au lecteur signé « I. M. w, et commençant ainsi : " Ces Epistres se vont présenter à toy en meilleur équipage qu'elles n'estoyent en la précédente Edition, qui estoit tellement corrompue, qu'il estoit impossible de la lire. ,/
La description suivante d'une traduction italienne m'a été envoyée de la bibliothèque nationale de Turin.
Epistole morali del Sig. d'Urfè, sciiderlo et camerario ordinal'io del Serenlss. Sig. Duca di Savoja, Colonello Générale delta sua Cavatleria et Infanteria Francese, etc. Tradotta dal Sig. Romeo Bocchij. In Bologna, 1603. - In-24, 10 ff. lim., 276 p. et 5 ff. pour la table.