PRÉFACE III
Écrit par un compatriote de Diane, dans son pays même, à deux pas de Châteaumorand, ce livre est un peu un enfant de la terre natale. On peut donc craindre que l'auteur, par une pente naturelle d'instinctive sympathie, l'ait tourné en un panégyrique d'Honoré et de Diane.
Il espère ne pas mériter ce reproche. Cette sympathie, il ne la nie pas, et pourquoi s'en défendrait-il? Il pense en effet et il dira que les travers de Diane ont été exagérés; qu'Honoré d'Urfé est une très belle et très noble figure de grand seigneur écrivain; que ses Epistres momies sont injustement ignorées; que VAstrée est une œuvre riche, variée et généreuse.
Ces conclusions et d'autres ne sont fondées sur aucune prévention de complaisance, sur aucun étroit esprit de provincialisme, mais sur la vérité étudiée de bonne foi. Sincèrement, je crois pouvoir dire qu'aucune considération n'a troublé la liberté de mes jugements. Plus sévère que bon nombre de nos critiques, si j'estime VAstrée à un haut prix, je ne regarde pas ce roman fameux comme un chef-d'œuvre. La langue en est trop molle, la casuistique amoureuse trop subtile, les histoires trop prolixes, pour que l'esprit français y reconnaisse un livre définitif.
Cependant ceux mêmes qui, plus difficiles encore, trouveraient l'ouvrage suranné et ennuyeux, devront bien tomber d'accord qu'à tout le moins VAstrée est un fait dont l'importance est évidente, marquée par l'extraordinaire vogue de ce roman, par son action directe sur un vaste mouvement littéraire, par son influence sur le commerce de société et jusque sur les mœurs. Cette considération seule justifie la curiosité qui s'attache à l'écrivain. Celui qui a su à ce point s'emparer de son siècle, lui suggérer un idéal nouveau de courtoisie, de bienséance et de moralité, aura toujours droit, même s'il était
prouvé que son œuvre est médiocre, à une place distinguée dans notre littérature.
Mais l'homme aussi peut arrêter un instant l'historien. 11 est vrai que son rôle, faute d'ambition probablement, a été assez modeste. On verra cependant Honoré d'Urfé, sur la fin de la Ligue, lui le dernier dans le Forez, lutter en paladin de VAmadis pour une cause perdue, plus tard intervenir dans des négociations diplomatiques et dans les intrigues des partis, combattre avec gloire sur les champs de bataille du Piémont.
Ce livre se partage en deux parties d'étendue à peu près égale, une partie biographique et une partie littéraire, d'ailleurs entremêlées et soudées intimement; même dans la biographie, l'œuvre de l'écrivain sera souvent rappelée.
Ce mode d'exposition m'a paru le meilleur et même le seul possible, parce que la vie d'Honoré d'Urfé est liée logiquement à la plupart de ses ouvrages. La Triemphante entrée est un incident de ses études au collège de Tournon; leS/m/x^est très probablement l'histoire poétique d'une aventure de sa jeunesse, histoire qui se développe et s'épanouit dans VAstrée;\es Poésies religieuses sont un retour douloureux sur ses déconvenues; les Eplstres morales sont comme un prolongement des luttes ardentes du ligueur.
Je n'ai eu d'hésitation que pour VAstrée. Interrompre la biographie pendant cinq longs chapitres n'était pas sans inconvénient. Et puis les trois premiers volumes ont paru en 1 607, en 1610 et en 1619, le quatrième n'a été imprimé qu'après la mort d'Urfé; le cinquième est de son secrétaire Bal thazar Baro. A quelle date mettre l'étude de VAstrée? Il eût donc peut-être mieux valu la rejeter tout à la fin, en l'isolant de la biographie. A raison ou à tort - on en jugera - je me suis déterminé à